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Que sont-ils devenus ? Elhadj Siaka Kouyaté, l’instituteur à la guitare d’argent du Bafing Jazz de Mamou

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Pour ce nouveau numéro de votre rubrique « Que sont-ils devenus ? », nous nous sommes rendus dans la ville-carrefour, précisément au quartier Abattoir, dans la commune urbaine de Mamou. Guinéenews y a rencontré l’enfant de Kimbéli, Elhadj Siaka Kouyaté, ancien guitariste accompagnateur du célèbre Bafing Jazz de Mamou, transfuge de l’orchestre de l’École normale primaire de Macenta et du Kolima Jazz de Labé.

Né en 1947 à Mamou (Kimbéli), Elhadj Siaka Kouyaté est le fils de feu Djéli Mory et de feue Fatoumata Kouyaté. Marié, il est père de dix enfants, dont cinq garçons.

Son parcours scolaire est partagé entre Mamou et Pita. Après un cycle secondaire effectué jusqu’en 10ème année à Mamou, il intègre sur concours l’École normale primaire de Macenta. Il en sort fin 1967 avec le grade d’instituteur stagiaire, nanti du Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP).

Au sein de l’administration, Elhadj Siaka Kouyaté a consacré 43 ans au système éducatif guinéen. Il a servi notamment à Labé (1967-1971) puis à Mamou (1971-2010), où il a pris sa retraite, alors qu’il occupait la fonction de Délégué Scolaire de l’Enseignement Élémentaire (DSEE).

Sur le plan musical, ce guitariste accompagnateur a fait ses preuves d’abord dans l’orchestre de l’école normale de Macenta, avant d’être recruté, par voie de test, dans le Kolima Jazz de Labé, pour finalement rejoindre la formation de sa ville natale : le Bafing Jazz de Mamou.

Découvrez le parcours d’un musicien constant et d’un enseignant dévoué. Lisez !

Guineenews : Ancien sociétaire du Bafing Jazz de Mamou et du Kolima Jazz de Labé, comment êtes-vous venu à la musique ?

Elhadj Siaka Kouyaté : J’appartiens à la lignée des griots, je suis issu de la grande famille Kouyaté. Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé par le balafon. C’est entre la 8ème et la 10ème année que je me suis mis à la guitare. C’est à l’École normale de Macenta que j’ai véritablement affûté mes armes, car j’y avais intégré un orchestre moderne. Le premier chef de cette formation était feu Ciré Diabaté, qui fut aussi guitariste du Horoya Band National. Il a été mon premier mentor en tant que soliste alors que j’étais accompagnateur.

Guineenews : Du balafon à la guitare, aviez-vous une idole avant de vous spécialiser ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Oui, j’ai eu des modèles inspirants. À l’époque, il y avait Diarra Kanté du Niandan Jazz de Kissidougou, puis le regretté Dr Sékou Diabaté, alias « Sékou Docteur », de l’orchestre Balla et ses Balladins.

Guinéenews : Parlez-nous de votre parcours musical

Elhadj Siaka Kouyaté : Tout a commencé à Macenta. Notre orchestre scolaire était très sollicité et se produisait souvent aux côtés du Palm Jazz (l’orchestre fédéral) au Palm Hôtel. Après mes études, j’ai été muté comme instituteur à Gadhawoundou, à 150 km de Labé. Je suis allé me présenter au chef d’orchestre du Kolima Jazz, feu Souleymane Sylla. Il m’a présenté au grand soliste Lansana Condé. À l’époque, tout recrutement était soumis à un test rigoureux. J’ai passé l’épreuve et j’ai été retenu.

Guinéenews : En quoi consistaient ces tests à l’époque ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Chaque musicien devait interpréter des morceaux de son choix. À l’époque, les titres « Maniceros » et « Guantanamera » étaient très prisés. J’ai choisi d’accompagner ces deux titres. J’en suis sorti satisfait, mais il fallait attendre le verdict. Le lendemain, Maître Souleymane Sylla m’a dit : « Jeune homme, nous allons te recruter et te perfectionner. Ta grande qualité, c’est la rapidité dans les accompagnements. »

Guinéenews : Cette rapidité vous a-t-elle permis d’être titularisé immédiatement ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Pas tout à fait. Il y avait déjà d’autres accompagnateurs en place. Il m’a fallu travailler d’arrache-pied pour m’imposer et gagner ma place de titulaire sur l’ensemble du répertoire.

Guinéenews : Quelle était la composition du Kolima Jazz de Labé à cette période ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Il y avait feu Souleymane Sylla (saxo alto, clarinette), N’Diaye Souleymane (saxo), le professeur Lansana Condé (solo), Djéli Sory Dioubaté (accompagnement), Docteur Labiko Diallo (basse), Alsény Paraya (tumba), Issiaga Fofana (batterie), feu Sana Sèla et Bebel Barry au chant.

Guinéenews : Vous avez ensuite rejoint le Bafing Jazz de Mamou. Comment s’est fait ce transfert ?

Elhadj Siaka Kouyaté : J’ai passé trois ans et demi au Kolima (1967-1970). Ce sont les autorités administratives de Mamou qui m’ont sollicité via le comité régional de la JRDA. Mon grand frère, feu Séma Kouyaté (père de l’actuel chef d’orchestre du Bafing, Balla Kouyaté), a joué un rôle. Après accord des musiciens et de feu Émile Béni Soumah, je suis revenu à Mamou en 1971 avec une affectation administrative. J’y ai trouvé un orchestre de haut niveau.

Guinéenews : Quelle était la composition du Bafing Jazz à votre arrivée ?

Elhadj Siaka Kouyaté : La formation était dirigée par Hop Christian (trompette). On y trouvait Lady François Youla (saxo, clarinette), Issiaga Kaba (trompette), Lamine Konaté (saxo), Malto Mory Dioubaté (solo), Mohamed Dioubaté (accompagnement), Thierno Sadou Barry « Franco » (solo/accompagnement), Ibrahima Diallo « Poulo » et Babady Camara (basse), Alkaly Traoré « Tozo » (batterie), Ibrahima Sylla « La Gazelle » (tumba), ainsi qu’Émile Béni Soumah et Abdoul Karim Sylla « Chuck Berry » au chant.

Guinéenews : Combien de temps êtes-vous resté au sein de cette formation ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Près de 22 ans, de 1971 à 1993. J’y ai fini ma carrière comme chef d’orchestre avant de rendre le tablier.

Guinéenews : Quelle place occupait le Bafing Jazz face aux autres orchestres fédéraux lors des festivals ?

Elhadj Siaka Kouyaté : La concurrence était féroce entre les dix orchestres fédéraux du pays. Nous arrivions souvent en 4ème ou 5ème position. J’ai participé à six festivals et six quinzaines artistiques. Le Bafing avait un vent en poupe incroyable, à tel point que le comité régional de la JRDA a tout fait pour empêcher notre « nationalisation » afin de nous garder à Mamou.

Guinéenews : Quels étaient vos titres phares ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Je citerai « Sontila », « Toubaka », « Hakili nyouma », « A khan marié », « PDG barika » ou encore « Sabunyuma ». « Sontila » et « Toubaka » sont d’ailleurs restés des tubes inoxydables.

Guinéenews : Avez-vous enregistré des disques ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Oui, après le festival national de 1973, nous avons enregistré chez Syliphone et à la radio. Malheureusement, j’ai appris que beaucoup de nos bandes ont été détruites lors des événements du 4 juillet 1984.

Guinéenews : Enseignant et musicien : comment avez-vous concilié ces deux vies ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Cela n’a jamais été un problème grâce à une discipline de fer et un emploi du temps strict. Dans l’éducation, j’ai été actif pendant des décennies : 11 ans chargé de cours, 22 ans directeur d’école — j’ai d’ailleurs dirigé « La Poudrière », l’une des plus grandes écoles de Mamou — et 10 ans comme DSEE. J’ai le sentiment du devoir accompli dans les deux domaines.

Guinéenews : Quel est votre meilleur et votre pire souvenir ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Les meilleurs sont mes intégrations au Kolima puis au Bafing. J’ai travaillé dur pour devenir, sinon indispensable, du moins nécessaire. Le pire souvenir reste notre tournée en Sierra Leone (à Kabala). Un conflit d’argent a éclaté avec le comité régional. Pour avoir réclamé de quoi faire vivre nos familles, nous avons été emprisonnés une semaine à notre retour à Mamou. Heureusement, le Bureau Politique National a fini par trancher en notre faveur et le président Ahmed Sékou Touré a ordonné qu’on nous restitue notre dû.

Guinéenews : Le Bafing a vu passer de grands noms. Lesquels vous reviennent en mémoire ?

Elhadj Siaka Kouyaté : La liste est longue ! Papa Kouyaté, Bignè Doumbouya, Jean Gabin (saxo), Naby Sylla « Orpheu Négro », Amadou Traoré « Balaké » (Africando), Émile Béni Soumah, François Lèdy Youla, Abdoul Karim Camara « Chuck Berry », Mamadouba Bangoura « Ringo », Ange Miguel… Tous ont marqué l’histoire de Mamou.

Guinéenews : Et concernant les tournées ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Nous étions les maîtres de la Moyenne Guinée. Nous avons tourné partout : Kissidougou, Guéckédou, Faranah, Dabola, Fria, Kindia… Une fois, nous avons même remplacé Balla et ses Balladins pendant un mois au Jardin de Guinée à Conakry. À l’international, nous n’avons fait que la Sierra Leone.

Guinéenews : Quand avez-vous senti le déclin des grands orchestres ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Après le changement de régime en 1984. Les nouvelles autorités ont coupé les vivres à la culture. Nous nous sommes retrouvés abandonnés. Nous avons résisté un temps, mais c’était devenu intenable. En 1993, l’orchestre était disloqué, les grands étaient partis et la mode passait aux vedettes individuelles plutôt qu’aux ensembles. C’est là que je me suis retiré.

Guinéenews : Que vous a apporté la musique ?

Elhadj Siaka Kouyaté : La notoriété et l’honneur. Sous la Révolution, nous ne jouions pas pour l’argent, mais pour la nation. Je ne regrette rien, j’ai servi mon peuple avec passion.

Guinéenews : Quelles sont vos sources de revenus aujourd’hui ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Ma pension de fonctionnaire et mes droits d’auteur au BGDA. Alhamdoulillahi, la santé est là et Dieu veille.

Guinéenews : Le Bafing Jazz vient de recevoir de nouveaux instruments. Quel est votre sentiment ?

Elhadj Siaka Kouyaté : C’est un ouf de soulagement. J’ai été très honoré d’être invité à la cérémonie de remise. Mon conseil aux jeunes : utilisez ce matériel à bon escient, travaillez dur et soyez disciplinés. C’est ainsi que le Bafing renaîtra de ses cendres.

Guinéenews : Comment vivez-vous votre retraite ?

Elhadj Siaka Kouyaté : (Rires) En toute sérénité, avec mes deux épouses qui sont également retraitées (l’une était professeur de français, l’autre sage-femme). J’ai réussi à construire un toit pour ma famille, c’est l’essentiel.

Guinéenews : Un dernier message ?

Elhadj Siaka Kouyaté : Une pensée et des prières pour mes compagnons disparus. À ceux qui sont encore là, je souhaite santé et longévité. Merci à Guinéenews pour cette initiative de mettre en lumière ceux qui ont servi ce pays.

Entretien réalisé par LY Abdoul

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