
Dakar, jeudi 5 avril 1973. La Guinée en particulier et l’Afrique en général, plongées dans une consternation sans nom, venait de perdre, à la suite d’un accident de la circulation survenu au virage du « Phare des Mamelles », le dragon de la chanson africaine, Aboubacar Demba Camara. C’est un géant de la musique africaine et guinéenne qui s’est éteint, laissant le célèbre Bembeya Jazz National en plein succès, amputé de sa plus grande valeur.
Dans cette douloureuse situation, l’inquiétude quant à la poursuite des œuvres et au maintien de la consécration s’est transformée en une équation à plusieurs inconnues. Pour sortir de cette impasse, le choix exigeant et difficile du continuateur ou remplaçant de Demba Camara demeure l’inconnue majeure de cette équation. Elle se pose aux hommes de feu Hamidou Diaouné (chef d’orchestre) et tourmente à plus d’un titre le public mélomane.
C’est ainsi que la recherche d’un successeur infaillible, de la trempe du « Dragon de la chanson africaine », s’est imposée au Bembeya Jazz National comme un objectif primordial dans le combat pour le prolongement de son triomphe sur la scène musicale guinéenne et continentale.
L’itinéraire couronné de gigantesques exploits de cette formation musicale est certes l’œuvre d’un collectif de talentueux artistes, mais il fut singulièrement marqué par un homme, un animateur fulgurant à la voix captivante : le regretté Aboubacar Demba Camara.
Pour la succession de Demba, le choix s’est finalement porté sur feu Nagnamory Kouyaté (paix à son âme), à l’époque chanteur de l’orchestre 22 Band de Kankan.
C’était une lourde mission à accomplir et une éminente responsabilité à prendre, quand on sait ce que personnifiaient le nom et les œuvres de Demba.
C’est dans la salle de spectacle du Palais du Peuple, costumé dans le style de l’empereur du Wassoulou, l’Almamy Samory Touré, que Nagnamory fera sa première apparition lors du concert « Regard sur le passé ».
Il était très attendu et est apparu particulièrement décontracté, imitant par la voix et le geste le célèbre Demba Camara.
Tout au long de ses prestations ce jour-là, et aux dires des nombreux spectateurs interrogés ayant assisté à ce spectacle, cet élégant griot a donné une parfaite chair de poule à ce public curieux qui avait fait le déplacement jusqu’au Palais du Peuple.
L’imitation était au rendez-vous et d’une très belle facture. Mory est donc rentré par la grande porte. Il appartenait dès lors au Bembeya de juger des aptitudes du jeune Kouyaté pour choisir entre la continuité dans l’imitation et la valorisation des véritables empreintes artistiques de Nagnamory Kouyaté.
Il était évident aux yeux de tous que le choix de la première option risquait de replonger le Bembeya dans une situation de stagnation.
Demba était inspiré ; il avait un cachet tout particulier, difficile à égaler et impossible à surpasser. C’était un génie.
Face à ce constat, le Bembeya se prononcera en faveur d’un nouveau virage : une toute nouvelle orientation sous une nouvelle formule qui réunira, autour du doyen Salifou Kaba, deux autres chanteurs : Nagnamory Kouyaté et Moussa Touré, alias J.B.
De nouveaux accords relaient les précédents. Le Bembeya change de registre musical : les chœurs prennent le dessus sur les chants en solo, la section cuivre bien déployée rappelle néanmoins les envolées mélodieuses de feu Clément Dorégo, tandis que les doigtés endiablés du charmant guitariste Sékou Bembeya soutiennent une section guitare bien fournie.
De l’offensive au lance-roquettes amorcée par la troupe de feu Hamidou Diaouné et menée par le trio Ambiance Bazooka, résulteront indiscutablement de brillantes conquêtes, redonnant confiance et stabilité à cette formation nationale, désormais engagée à défendre et maintenir sa renommée internationale.
Depuis cette mutation, de riches répertoires vont meubler le parcours musical du Bembeya. Il se réinstallera, bien que d’une manière différente de la première époque, dans le cœur des mélomanes nostalgiques acquis à sa cause.
Le Bembeya Jazz, avec le trio Ambiance Bazooka, produira deux albums (Le Défi et La Continuité) à travers des chansons comme « Sinamusodyu », « Kukuwé », « Téléphone », « Dyadya », entre autres, et brillera encore de mille feux avant de connaître une seconde reconversion au niveau de la section vocale.
Entre 1982 et 1983, une autre ossature vocale, s’appuyant toujours sur le pilier qu’était feu Salifou Kaba, émergera pour donner une nouvelle formule au Bembeya Jazz National.
Il s’agit du recrutement de deux jeunes chanteurs qui avaient déjà fait leurs preuves : l’un au sein des Sofas de Camayenne et l’autre au sein du Manden Kono de Siguiri.
En appui à la section vocale, feu Youssouf Bah et Sékouba « Bambino » Diabaté apporteront un sang neuf au Bembeya par de nouvelles compositions musicales et par la reprise de plusieurs titres qui avaient fait le succès de chacun dans sa formation d’origine.
Bambino annoncera son arrivée avec le titre « Télégramme », tandis que le morceau « Yigui » (la confiance) sera la toute première plongée de feu Youssouf Bah dans le grand bain. Ils débuteront ensemble leurs carrières internationales au sein du Bembeya Jazz National à partir de 1985 au festival d’Angoulême, puis à travers une longue tournée européenne.
Ils réitéreront leur participation à ce festival d’Angoulême en 1987 et en 1989, toujours en compagnie du Bembeya Jazz International.
Plusieurs albums (près d’une dizaine, y compris les albums solo de guitare de Sékou « Bembeya » Diabaté) seront fignolés par le Bembeya dans sa nouvelle course vers le sommet de la musique africaine contemporaine.
Le Bembeya réussira encore à imposer de nouvelles sonorités musicales qui franchiront avec succès les frontières guinéennes. « Won béré », « Baba Dabiya », « Fémara », « Gbapié », « Sabu », « Nyanya », « Golèn », entre autres, hisseront encore plus haut la renommée de la formation, qui comptait alors un nombre restreint de membres fondateurs.
Tout au long de son parcours, entre 1982 et 2015, l’effectif de l’orchestre connaîtra plusieurs mutations dans toutes ses pupitres, renforcé par une équipe de musiciens pétris de talent (Kova Bavogui, feu Mazo, Alpha Camara, Ibrahima Soumano « RDA »…).
Plusieurs décès seront enregistrés au sein du Bembeya Jazz National et affecteront le groupe, qui se verra contraint de procéder à de nouveaux recrutements.
En 2000, au retour de Paris après l’enregistrement de leur dernier album, un différend oppose le Bembeya à feu Youssouf Bah et Kova Bavogui, ce qui conduit à l’exclusion des deux musiciens. Si Youssouf Bah réintégrera plus tard les rangs après de nombreuses négociations, Kova Bangoura, droit dans ses bottes, quittera définitivement le Bembeya Jazz National.
C’est à la suite de cette exclusion et du départ de nombreux autres musiciens que le groupe procédera à de nouveaux recrutements pour la promotion de son nouvel album.
La composition de l’orchestre se présentait alors comme suit :
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Section guitare : Sékou Diabaté « Bembeya » (guitare solo), Mamady Kouyaté « Dyélikè » (guitare rythmique), Dyeli Kani Madou Diabaté (guitare accompagnement), Aziz Dyelidji Diabaté (guitare basse).
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Section cuivres : feu Mohamed Asken Kaba (chef d’orchestre, trompette), Maître Barry Mamadou Aliou (saxo alto et soprano), feu Clément Dorégo (saxo ténor et soprano).
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Section rythmique : feu Papa Kouyaté (tumba et djembé), feu Mory Mangala Condé (batterie).
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Section vocale : feu Salifou Kaba, feu Nagnamory Kouyaté, M’Bemba Camara.
A la suite du rappel à Dieu du chanteur Youssouf Bah dans la nuit du 14 au 15 juillet 2015, plusieurs autres interprètes défileront au sein du pupitre chant (Rizo Bangoura, Dambakaté…), aujourd’hui dirigé par Almamy Labass Sylla.
Depuis lors, sous la houlette de Sékou Diabaté « Bembeya », force est de reconnaître la constance de cet ensemble national, qui continue d’évoluer tant bien que mal dans la capitale et parfois à l’étranger lors de tournées.
Sékou « Bembeya » Diabaté a su assurer progressivement la relève au sein de cette formation. Alors qu’il entend s’éloigner prochainement de la scène, il gratifiera le public guinéen de la dédicace d’un album chant intitulé « I tolomalon », composé de plus d’une dizaine de titres.
Le Bembeya Jazz National, dans sa version 2026, se présente sous la composition suivante :
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Sékou Diabaté « Bembeya » (guitare solo)
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Sidy Diabaté (1ᵉʳ accompagnement)
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Bakary Kanté (2ᵉ accompagnement)
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Kalil Keita (guitare basse)
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Moriba Kaba (batterie)
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Lamine Condé (congas)
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Abdoulaye Fanyé Touré (saxo ténor, trombone)
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Fodé Salifou Camara (trompette)
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Salifou Camara (trompette)
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Cheick Abdoul Kader Bah (trompette)
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Almamy Labass Sylla (chant)
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Mohamed Kourouma (chant)
D’ambitieux projets animent cette nouvelle équipe rajeunie qui, dans un nouvel élan, est prête à conquérir d’autres sommets de la musique guinéenne et continentale.
L’une de leurs premières ambitions est la réalisation d’un nouvel opus composé de 9 titres, incluant un morceau instrumental à la guitare de Sékou Diabaté « Bembeya ». Cet album comportera notamment la reprise de 5 anciens succès du Bembeya (Camara Musso, Mami Wata, Mobèni Bara, Sènèro, N’Na Fatoumata) ainsi que 4 nouvelles compositions.
Sur ce chemin du retour, le Bembeya rencontre toutefois d’énormes difficultés d’ordre financier (moyens de transport, salle de répétition, réalisation de clips vidéo, commercialisation du concert Regard sur le passé enregistré en versions anglaise et espagnole) qui méritent d’être prises en considération.
Pour assurer son renouveau, le Bembeya a encore besoin du soutien du gouvernement –qui a déjà doté l’ensemble d’un lot d’instruments modernes-, des mécènes et des personnes de bonne volonté, afin de réaliser ses rêves : ceux de revaloriser la culture guinéenne, qui prend ici un nouvel envol.
Bon vent au Bembeya Jazz National, et vive la culture guinéenne !

