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De retour en Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo renaîtra-t-il de ses cendres ?

Par Youssouf Sylla, analyste-juriste à Conakry

La question reste largement posée pour ce survivant de l’impitoyable machine judiciaire de la Cour pénale internationale. Il fut un opposant historique à Félix Houphouët-Boigny, auteur en 1959 selon Albert Bourgi, du néologisme « Françafrique » dont il deviendra par la suite une des pièces maîtresses. Présidant aux destinées de la Côte d’Ivoire dans un contexte de crise politique majeure, de 2000 à 2010, Gbagbo, homme de gauche et nationaliste, était un contestataire émérite du leadership français dans son pays, considéré comme la « vitrine » de la France en Afrique. Il était donc difficile pour la France de laisser prospérer dans ce pays, un pouvoir ouvertement hostile à ses intérêts économiques, politiques et géostratégiques.

En effet, L. Gbagbo avait des griefs contre la France. Il a accusé Jacques Chirac, lors de la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002 contre son régime, de ne pas avoir apporté son assistance à l’armée ivoirienne en vertu d’un accord de défense entre les deux pays datant des années « 60 ». Avec J. Chirac, la rupture définitive viendra le 6 novembre 2004 après le bombardement d’une base militaire française dans la ville ivoirienne de Bouaké, tuant neuf soldats français et un civil américain. La riposte française sera immédiate. Les soldats français de Licorne détruiront l’aviation ivoirienne et ouvriront le feu sur les manifestants ivoiriens.

L’arrivée de Nicolas Sarkozy après Chirac n’arrangera pas non plus les choses. Dans un extrait de son livre entretien rédigé par le journaliste français, François Mattei, L. Gbagbo, encore dans les griffes de la Cour pénale internationale à la Haye, revient sur les moments forts de son inimitié avec Sarkozy. Il déclare à cet effet que « Sarkozy ramène tout à lui. (…) Il était l’ami de Ouattara et il ne m’aimait pas, je l’ai toujours su. (…) Chez lui, à la place des idées, il y a l’arrogance. Georges W. Bush était le symbole achevé de ce type d’homme. Ce sont des hommes sans pensée profonde. C’est dans cette catégorie que je classe Sarkozy. Ou Villepin. Des arrogants, qui utilisent leur arrogance en lieu et place de la pensée. C’est comme cela qu’ils croient montrer que la France est grande, alors qu’ils prouvent seulement qu’elle est devenue petite ».

Le 28 novembre 2010, alors que le territoire ivoirien était divisé entre les forces gouvernementales pro Gbagbo (au sud) et les forces nouvelles pro Ouattara (au nord) les résultats du deuxième tour de l’élection présidentielle sont donnés dans des circonstances paradoxales. Selon le journal le Monde, « C’est finalement le président de la CEI qui proclame les résultats provisoires, hors du délai de trois jours imparti par la loi électorale. L’annonce est faite à l’Hôtel du golf, le QG d’Alassane Ouattara, la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire (Onuci), ayant refusé que cela se déroule chez elle. Alassane Ouattara est déclaré vainqueur avec une avance de 376 000 voix ».

L. Gbagbo, ne reconnaitra jamais la victoire d’Alassane Ouattara, qui est selon lui, le candidat préféré des français. Après un bras de fer ardu entre les deux parties, L. Gbagbo fut contraint de lâcher le pouvoir le 11 avril 2011 sous une pluie de tirs nourris par la partie adverse, appuyée par l’armée française. Les malheurs de L. Gbagbo ne s’arrêtèrent pas le jour de sa chute. Loin s’en faut ! Il dû faire aussi face pendant près d’une décennie à de graves accusations de crimes contre l’humanité devant la Cour pénale Internationale dans le cadre du conflit inter ivoirien. Mais il fut définitivement acquitté le 31 mars 2021 par la chambre d’appel de cette Cour, sans qu’on ne sache qui est l’auteur du massacre des 3000 civils ivoiriens pendant le conflit.

En livrant L. Gbagbo à la Cour pénale internationale, le clan Ouattara et la France espéraient sans nul doute le tuer politiquement, l’exclure à jamais de la vie politique ivoirienne tout en le présentant au monde comme un vulgaire dictateur qui empêche son pays de vivre dans la paix et la démocratie. La libération définitive de L. Gbagbo, fait non seulement échec à cette stratégie mais elle garde aussi en elle un potentiel de renversement des cartes politiques. Quelques indices permettent de nourrir cette réflexion : les élections législatives du 6 mars 2021 ont permis à sa formation politique, le Front populaire ivoirien (le FPI) d’obtenir huit sièges à l’assemblée nationale, après une absence d’environ dix ans de toutes compétitions politiques. Il y a aussi le retour récent de L. Gbagbo dans son pays.

Bref, L. Gbagbo réussira-t-il à renaître de ses cendres ou préférera-t-il passer le témoin à une nouvelle génération dont son fils, Michel Gbagbo, député de la très populaire commune de Yopougon, à Abidjan, fait désormais partie. Ou encore jouera-t-il le rôle d’un sage comme le lui suggère Alassane Ouattara ? Telles sont les questions auxquelles seul le temps permettra de répondre. Ce qui est évident, le phénomène Gbagbo reste encore présent dans son pays. En Afrique, il est aux yeux d’une certaine opinion, non marginale, un nationaliste et un véritable combattant pour l’indépendance du continent.

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