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Baadiko Bah : « Nos amis de l’opposition sont tombés dans le piège préparé pour eux par le pouvoir

Baadicko Bah, président de l'UFD

En dépit de leurs critiques contre le processus électoral en cours, certains partis de l’opposition ont décidé de participer aux législatives du 16 février, malgré l’appel au boycott lancé par les principaux opposants, qui menacent d’ailleurs d’empêcher le dit scrutin. L’Union des forces démocratiques (UFD) est de ces formations politiques qui tiennent mordicus à participer à ces législatives controversées. Et Mamadou Bah Badicko, le leader de cette formation politique, ne manque pas d’arguments pour appuyer son choix, comme on peut le constater dans cette interview accordée à guineenews. Lisez!

Guineenews.org: Monsieur le président de l’UFD bonjour.

Mamadou Bah Badiko: Bonjour.

Guineenews.org: Les Guinéens s’acheminent vers les législatives du 16 février dans des conditions difficiles à décrire. Quelle est votre lecture de la situation ?

Mamadou Bah Badiko: On peut dire qu’on ne devrait même pas accepter une seule fois d’entrer dans ce processus. Mais en même temps, accepter le fait accompli du pouvoir, c’est à notre humble avis,  préparer, approfondir le fossé, pour l’enterrement de la démocratie en Guinée et l’instauration du parti unique qui n’a pas la même forme que les années 60 ou 70 ; mais qui aura la forme d’une pseudo démocratie avec un parti au pouvoir. Un parti Etat omnipotent qui, associé à des partis satellites contrôlés par lui et excluant totalement toute autre opposition. Ça veut dire que nous sommes dans un processus de confiscation définitive et totale du pouvoir par le RPG arc-en-ciel qui s’est ménagé ainsi un espace qu’il occupe à 100% et qui ne risque de laisser la place à aucun autre parti capable de lutter contre lui, d’argumenter contre lui et de réaliser l’alternance démocratique. Même la caution, elle a été absolument fixée de façon arbitraire. Et l’objectif clair et affiché est d’empêcher un maximum de partis qui ne sont pas sponsorisés par le pouvoir ou qui n’ont pas le soutien de mafias de toutes sortes ou des gens qui de toutes les façons ont accumulé des fortunes, sans qu’on ne sache comment. Donc c’est un processus qui ne ressemble en rien à ce qu’on a vu dans le passé et qui devrait aboutir, au fait, selon nous à une situation pratiquement de parti unique. Et c’est donc ça qu’il faut que nous annoncions. Il y a eu d’autres faits qui illustrent cette situation de dépendance totale de la CENI (commission électorale nationale indépendante). C’est que la CENI s’est permise de donner une date de dépôt des dossiers de candidature pour le 18 décembre en violation des textes qui disent qu’il faut 60 jours avant le scrutin. Mais le 18, la journée, le montant de la caution n’était pas connu parce que certainement le pouvoir n’avait pas encore tranché sur la tactique à utiliser pour écarter le maximum de partis. Ensuite il y a eu un élément que les non non-initiés peuvent difficilement comprendre. C’est qu’on a fixé la date limite du dépôt le 27 à minuit. Mais c’est ce jour à 20 heures que nous apprenons qu’il y a une prolongation du délai jusqu’à lundi. Et vous comprenez bien que tout ceci ne vient pas de la CENI. Ça vient du pouvoir qui est probablement en tractations avec des candidats fantoches, ceux que nous appelons des candidats à gage pour leur permettre de déposer le lundi. Mais aucun autre parti n’aurait attendu 20 heures pour décider de déposer ses dossiers ou non. Aucun parti sérieux qui s’est saigné pour arriver à remplir les conditions n’aurait attendu pour déposer ses dossiers… C’est encore à la discrétion du pouvoir et c’est totalement illégal. Ça illustre bien le fait dictatorial et la CENI c’est moins qu’un petit bureau du ministère de l’administration territoriale.

Guineenews.org: Vous décrivez là un processus plus que biaisé. Est-ce que l’UFD participera quand même à ces élections malgré les conditions actuelles?

Mamadou Bah Badiko: Nous avons pesé les aspects de notre participation ou non à ces élections. La base et les responsables se sont prononcés. Nous avons dit que nous ne pouvons pas abandonner le terrain au pouvoir comme le régime l’espère. Comme c’est organisé, le pouvoir ne veut absolument d’aucune opposition sérieuse face à lui sur le terrain pendant ces élections. Et nous avons dit que notre devoir reste le même: c’est vaincre ou témoigner. Nous ne pouvions pas abdiquer face à nos responsabilités. Et nous avons donc décidé d’aller dans ce petit espace que nous avons, porter la contradiction face au pouvoir. Et nous espérons également que le ras-le-bol de la population que nous connaissons, bien aidant, nous serons à la prochaine législature, pour la première fois depuis 1958, enfin de véritables députés progressistes, démocrates et panafricaniste à la nouvelle assemblée. Comme sur les bancs de l’opposition.

Guineenews.org: Vous irez sous la bannière de l’UFD? Seul? Ou en alliance ?

Mamadou Bah Badiko: Nous étions en discussions avec d’autres formations politiques. Nous avions des accords de principe. Mais malheureusement, nous avons décidé de commun accord de différer cette alliance. La discussion, c’était connu, nous avions des accords de principe avec le RGD (Rassemblement des Guinéens pour le Développement) de maître Kabèlè Camara, un ami, un frère avec lequel nous nous entendons bien. Mais on n’est pas allé jusqu’à les mettre en application. Nous avons décidé donc de laisser à chaque parti sa liberté d’action. Et on reverra après les législatives.

Guineenews.org: Vous avez décrit au début de cet entretien une situation presque chaotique, avec une CENI jusqu’aux ordres. Mais en même temps vous décidez d’aller aux élections. Est-ce que vous ne risquez pas d’être là pour légitimer ce processus?

Mamadou Bah Badiko: Ce n’est pas la participation d’un parti d’opposition à ce processus qui va légitimer ce scrutin. Je dois vous rappeler à l’attention de vos lecteurs que l’UFD (union des forces démocratiques) avait posé dès le départ du processus démocratique en 1990 que l’UFD (union des forces démocratiques) ne participerait pas à une élection tant qu’il n’y a pas une conférence nationale ‘’vérité juste réconciliation.’’ On n’a pas participé aux élections présidentielles de 1993 et aux législatives de 1995. Et pratiquement, ce n’est qu’en 2005 que nous avons repris notre participation aux élections. Et notre expérience est que l’absence de la bataille électorale quelle qu’elle soit ne paie pas. Et que notre présence va constituer certainement un pôle d’attraction pour les nombreux citoyens guinéens qui n’ont pas envie de laisser ce pouvoir se perpétuer.

Guineenews.org: Autrement dit, est-ce que l’UFD espère aussi que ceux qui auraient bien voulu voter pour d’autres partis de l’opposition, notamment l’UFR et l’UFDG vont voter UFD par défaut?

Mamadou Bah Badiko: Nous ne sommes pas allés à ces élections avec ce calcul. Nous disons qu’il serait très dommage et très dangereux même de laisser toutes ces populations qui sont majoritaires dans le pays… qui sont opposées à ce pouvoir corrompu, ethnique, prédateur et dictatorial n’avoir pas d’autre choix que de rester à la maison. Nous ne faisons pas de calcul. Chaque parti, en fonction de ses propres exigences, sa propre analyse, prend ses décisions. Mais je dois vous dire qu’à mon humble avis, nos amis de l’opposition sont tombés dans le piège préparé pour eux par le pouvoir.

Guineenews.org: Parmi les observateurs, il y en a qui pensent que les élections vont être ce qu’elles sont avec les anomalies mais, qu’au terme de tout cela, le pouvoir organiserait une sorte de dialogue avec un gouvernement d’union nationale à la clé. Quelle lecture faites-vous-en?

Mamadou Bah Badiko: Le pouvoir ne manque jamais de manœuvre. Ils sont très forts pour ça. Et ils vont laisser entendre qu’on va aux élections pour s’allier à eux. Mais on ne peut pas préjuger de ce qui va se passer. Nous avons déjà notre propre expérience d’une alliance avec le RPG (pari au pouvoir ndlr). Pratiquement de 2015 à 2018. Nous savons ce qui en est sorti. Je ne vois pas comment le Rpg peut se métamorphoser au point de faire en 2019 ce qu’il ne voulait pas faire dans ces années-là… Un allié du RPG ne compte pas. Ce n’est pas un partage de responsabilité. C’est un parfum de complicité et de pillage des ressources nationales. Et je ne vois pas ce qui a changé. Mais dans tous les cas nous ne pouvons pas répondre à des questions qui ne sont pas posées… Nous n’attendons rien. Nous allons nous battre pour montrer à quoi doit ressembler les véritables représentants du peuple dans cette assemblée. Enfin sortir des assemblées qui sont là pour voter des lois répressives pour le pouvoir, s’attribuer des indemnités et surtout brader les ressources nationales, les mines, la pêche… en échange d’enveloppes ou de contrats de sous-traitance. Nous allons montrer à quoi doivent ressembler les véritables représentants du peuple. Voter des lois qui améliorent les conditions de vie du peuple. Améliorer l’éducation, la santé, protéger la richesse nationale et surtout protéger l’environnement.

Guineenews.org: Tout cela se passe dans des conditions très difficiles, socialement, économiquement et politiquement parlant. A quoi peut- on s’attendre au terme de tout ce processus?

Mamadou Bah Badiko: Je n’arrête pas de rappeler que le président Lansana Conté avait lui aussi fait un référendum boycotté au bout duquel il a eu un troisième mandat. Mais il n’a fait que galvaniser les populations, les encourager à lutter pour se débarrasser de ce régime-là. Et le RPG ne va pas y échapper. Le mécontentement et la souffrance des populations sont tels que de toutes les façons ça ne peut pas générer autre chose que des révoltes populaires que personne ne pourra contenir. Mais à la différence d’autres nous n’avons pas dit que tout cela va arriver demain matin ou à une date fixée d’avance. C’est un processus et l’exemple du régime précédent est là. La situation est qu’aucun problème n’est résolu. Le pays devient invivable pour ses pauvres habitants. Les gens meurent comme des mouches faute de soins médicaux. Il n’y a aucune mesure sérieuse pour protéger la population contre les conditions dramatiques qu’elle vit. Et tout cela ne peut que générer des luttes populaires qui vont arriver et déboucher à la fin du régime. C’est tout à fait clair et c’est inexorable. Ce n’est pas uniquement la Guinée. C’est un fait de l’histoire de l’humanité.

Merci

Propos recueillis par Thierno Souleymane Diallo

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