
Dans l’histoire culturelle de la Basse-Guinée, certains noms résonnent comme des tambours sacrés que le temps ne parvient jamais à faire taire. Parmi eux, celui de M’Mah Sory occupe une place singulière, immense, presque mythique. Plus qu’un simple danseur, il fut une âme profondément habitée par le Soli, ce patrimoine immatériel qui fait vibrer, depuis des générations, le cœur du peuple soussou.
À travers le Kania, cette tradition continue aujourd’hui de vivre, de rassembler et d’émouvoir. Mais bien avant les projecteurs, les grandes scènes et les festivals populaires, des hommes et des femmes ont porté cette danse avec passion, sueur et sacrifice. M’Mah Sory fut de ceux-là : de ceux qui ont fait du Soli non pas un simple divertissement, mais une identité, une manière de respirer, de célébrer la vie et de transmettre la mémoire collective.
On raconte qu’il entretenait une relation presque mystique avec les sonorités du Soli. Le moindre écho d’un balafon ou le battement lointain d’un tambour suffisait à éveiller son âme. Comme appelé par une force invisible, il pouvait grimper aux arbres afin de localiser la provenance de la musique. Une fois la direction trouvée, il enfourchait aussitôt sa bicyclette, traversant villages, sentiers et nuages de poussière pour rejoindre les danseurs. Rien ne pouvait l’arrêter lorsqu’il s’agissait du Soli.
Mais la légende de M’Mah Sory s’est surtout forgée dans l’arène des grandes nuits de danse. Une nuit mémorable demeure gravée dans les récits populaires : du coucher du soleil jusqu’aux premières lueurs de l’aube, il affronta tous les challengers venus mesurer leur talent au sien. Tour à tour, les danseurs entraient dans le cercle avec assurance avant d’en ressortir épuisés, parfois blessés, incapables de soutenir l’endurance et la puissance de cet homme hors du commun. Lui continuait, infatigable, porté par le rythme comme si le tambour battait directement dans ses veines.
À ceux qui lui demandaient pourquoi il répondait toujours présent aux cérémonies et réjouissances du Soli, sa réponse est devenue une parole historique :
« I tan na n’khiliya n’fa manè. Khali i mu n’khiliya n’fa manè… »
Littéralement : « Si tu m’invites, je viendrai. Et même si tu ne m’invites pas, je viendrai. »
Cette phrase résume à elle seule toute la philosophie de M’Mah Sory : une fidélité absolue à la culture de son peuple. Pour lui, le Soli était un devoir sacré, un appel intérieur auquel il ne pouvait se soustraire.
Aujourd’hui encore, son nom traverse les générations comme celui d’un gardien du patrimoine soussou. Et derrière lui se dressent d’autres précurseurs et pionniers qui ont contribué à préserver cette richesse culturelle face à l’usure du temps : maîtres danseurs, percussionnistes, joueurs de balafon et anciens parfois restés dans l’ombre, mais dont les efforts ont permis au Soli de continuer à illuminer les places publiques et les grands rassemblements populaires.

