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Accès à l’eau potable en milieu rural à Kankan : les artisans réparateurs, face au défi des pièces détachées (Dossier)

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Dans plusieurs communautés rurales de la région de Kankan, l’accès à l’eau potable repose sur un acteur discret, mais indispensable : l’artisan réparateur de forage. Lorsque la pompe tombe en panne et que l’eau cesse de couler, c’est vers eux que les populations se tournent.
Derrière ce rôle essentiel se cache pourtant une réalité marquée par la précarité, le manque de moyens logistiques et surtout la difficulté d’accès aux pièces détachées.
Un métier de proximité au service des villages
Nounkè Sangaré, artisan réparateur, natif de Tintin-Oulen, exerce depuis 1996. Il retrace l’origine de son engagement :
« J’ai commencé ce métier en 1996. Nous avons été formés cette année-là, puis déployés sur l’ensemble du territoire en 1997. On nous avait même donné des bicyclettes comme moyens de déplacement. »
Il explique la nature de son travail :
« Le travail d’artisan réparateur s’effectue dans les villages. Quand les creuseurs finissent l’installation du forage et que la pompe commence à fonctionner, dès qu’il y a une panne, c’est à nous d’intervenir. Parfois ce sont des saletés qui bloquent l’eau, parfois d’autres défaillances. C’est nous qui dépannons. Voilà notre travail. »


Ces artisans constituent la première ligne de maintenance des infrastructures hydrauliques rurales. Sans leur intervention, les forages cessent rapidement de fonctionner.
Une organisation communautaire encadrée par les autorités locales
Pour assurer la maintenance, un système de cotisation a été mis en place au niveau local.
La gestion des forages relève des autorités communales, qui supervisent les Unités de Gestion du Service Public de l’Eau (UGSPE), chargées de contrôler les points d’eau, d’organiser les cotisations et de veiller à l’entretien des ouvrages.


Nounkè Sangaré précise :
« Nous avons tenu une réunion et décidé que tous les trois mois, chaque secteur paierait 20 000 francs guinéens pour le forage placé sous sa responsabilité. Si la pompe tombe en panne, nous intervenons pour la réparer. Mais tout le monde ne respecte pas cette convention. »
Dans la pratique, les retards de collecte et les difficultés économiques fragilisent ce mécanisme.
Une maintenance confrontée à trois niveaux de difficultés
Selon Amandine Seize, responsable du programme Eau, Hygiène et Assainissement dans la zone de Kankan pour l’ONG française Inter Aide, les obstacles sont structurels :
« La difficulté se situe à trois niveaux. D’abord la question des artisans réparateurs, délégués par le secteur, pour maintenir les ouvrages. Par endroits, cela ne fonctionne pas correctement.
Ensuite, il y a les UGSPE, censées récolter les cotisations au volume d’eau tiré. Dans la majorité des cas, les cotisations ne sont pas régulières.

Enfin, il y a le problème des pièces détachées. Et ça, c’est un très gros problème. »
Le principal défi : la rareté et la cherté des pièces détachées
L’approvisionnement en pièces constitue aujourd’hui la difficulté la plus préoccupante.
Nounkè Sangaré se souvient :
« Avant, des partenaires venaient de France et d’Allemagne, pour fournir les pièces à une personne agréée ici. Aujourd’hui, cela n’existe plus. Ceux qui veulent commandent les pièces à Kindia ou à Conakry. »
Amandine Seize confirme :
« Depuis 2023, surtout pour les pièces des pompes Vergnet (pompes à pied), les difficultés d’approvisionnement sont très importantes. Les pièces mettent parfois des mois à arriver à Conakry à cause des blocages au port. Les prix ont énormément augmenté et on trouve beaucoup de pièces de contrefaçon ou d’occasion sur le marché. »
Elle estime que la solution passe par une meilleure coordination avec les fabricants reconnus et les autorités nationales.
Une production locale en quête de reconnaissance nationale
Dans ce contexte de pénurie, une initiative locale tente d’apporter une alternative.
Aguibou Barry, PDG de FAPEL Guinée, startup guinéenne basée à Labé, affirme que son entreprise produit localement des pompes et des pièces détachées.
« Nous sommes reconnus à l’international, pour notre savoir-faire et notre capacité de fabrication. Cependant, malgré plusieurs démarches auprès des autorités nationales et du SNAPE, nous n’avons pas encore obtenu une reconnaissance officielle, comme troisième fournisseur de référence, aux côtés de Vergnet (France) et Kardia (Allemagne).
Nous avons entrepris toutes les démarches nécessaires pour être intégrés officiellement. Nous produisons localement, nous avons les capacités techniques, mais jusqu’ici, cela n’a pas abouti. »
Il souligne par ailleurs que certaines entreprises non reconnues opèrent pourtant sur le territoire, créant une distorsion dans l’organisation du secteur.
Tentative de réaction du fabricant Vergnet
Nous avons tenté de joindre le représentant de l’entreprise Vergnet, Romain Dubreuil, qui séjournerait actuellement en Guinée. À l’heure de publication de cet article, aucune réponse n’a encore été obtenue.
Le rôle du SNAPE et les défis de gestion
Lamine Traoré, directeur régional du SNAPE à Kankan, rappelle que les artisans réparateurs sont choisis par leurs communautés et formés pour assurer l’entretien des pompes à motricité humaine.
Il reconnaît toutefois que certaines marques de pompes sont désuètes et évoque la nécessité de diversifier les partenariats ou, à terme, de remplacer certaines installations vieilles de plus de vingt-cinq ans.

Il admet également que la gestion des fonds communautaires reste un défi majeur, certaines mauvaises pratiques ayant fragilisé la confiance et la capacité d’investissement local.
Des acteurs essentiels, mais fragilisés
Les artisans réparateurs demeurent au cœur du système, mais, sans statut formel consolidé, ni appui logistique suffisant.
Le maintien durable de l’accès à l’eau potable en milieu rural repose surtout sur :
un approvisionnement fiable en pièces détachées ;

une meilleure régulation et reconnaissance des fabricants ;

une gestion transparente des fonds communautaires ;

un soutien accru aux artisans réparateurs.
Sans ces mécanismes, même les infrastructures les plus coûteuses, risquent de devenir inutilisables, laissant les populations rurales, face au retour des sources d’eau, non protégées

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