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Production minière en hausse, revenus fiscaux en baisse. Quand le FMI s’interroge sur le paradoxe guinéen.

Le Conseil d’administration du Fonds Monétaire International (FMI) a approuvé ce 9 décembre 2020, un décaissement de 49,47 millions de dollars (34,43 millions de DTS) pour la Guinée dans le cadre de l’aide aux pays faisant face aux difficultés de stabilisation de leur balance de paiement. Le gouvernement du président Alpha Condé a salué à juste titre la continuation du programme si vital pour la survie économique de la Guinée surtout en ces temps difficiles de pandémie.

Le FMI s’interroge sur les revenus issus des mines… 

Enseveli en langage bureaucratique dans le rapport de son staff, le FMI s’interroge sur le déphasage entre la production minière et les revenus fiscaux en Guinée. Sachant que la Guinée perçoit la majeure partie de ses revenus en devises grâce à l’exportation de bauxite dont les chiffres ont explosé ces dernières années faisant d’elle  le deuxième exportateur de bauxite au monde juste derrière l’Australie, le FMI écrit dans son rapport (traduit de l’anglais).

« Bien que la croissance globale ait été soutenue par un secteur minier dynamique, la pandémie covid-19 a eu des conséquences importantes sur l’économie non minière. La croissance réelle devrait atteindre 5,2 p. 100 cette année, mais l’activité non minière ne devrait croître que de 2,4 p. 100, soit environ la moitié des projections antérieures à la pandémie. L’amélioration de la production minière ne s’est pas traduite par une hausse des recettes fiscales. La situation des plus vulnérables et des ménages et des travailleurs du secteur informel s’est également aggravée.»

En bon français, le FMI insinue publiquement que la Guinée doit faire mieux pour que la production minière puisse bénéficier à la population. Une critique que les riverains des zones minières de Boké – Boffa et Fria font depuis le lancement des travaux d’exploitation minière dans la zone.

Plusieurs ONG internationales en plus des accusations de pollution ont aussi tiré la sonnette d’alarme sur l’écart grandissant entre la richesse des compagnies minières sous-traitantes dans lesquelles certains hauts dirigeants auraient des intérêts et le dénuement et la pollution que subissent les riverains. Des ONG internationales ont même porté plainte contre les multinationales et les bailleurs de fonds pour « complicité dans la violations des droits environnementaux » des zones rurales

Conscient du danger d’être un « ilot de prospérité dans un océan de misère », les sociétés minières multiplient les opérations de soutien communautaire pour calmer une frustration des riverains. Des écoles, dispensaires, puits, mosquées sont régulièrement « offerts » à grands coups de publicité aux communautés des zones minières. Ce qui n’empêche pas les émeutes pour l’emploi et le manque de service de base comme l’électricité. Mais il y a une limite à ce que ces entreprises commerciales peuvent faire pour parer à la répartition équitable de la richesse minière à la population. Cela est le rôle de l’Etat par la taxation et l’allocation des fonds publics aux besoins des populations, martèlent les experts en développement.

Comment en est-on arrivé là ?

Les mines de Guinée notamment la bauxite sont extrêmement riches et surtout faciles d’accès se situant près des côtes maritimes et font l’objet de plusieurs convoitises. C’est ainsi que plusieurs concessions minières ont été octroyées à des sociétés chinoises, russes, qatari et bien entendu les géants nord-américains Rio Tinto, Alcoa déjà présents à Sangarédi à travers la CBG. Sans compter les permis miniers offerts aux « Guinéens bien placés » qui les revendent parfois à prix d’or ou deviennent des actionnaires passifs.

 La mise en exploitation des gisements de la GAC (une filiale de l’Emirate Global Alumina) et de la SMB a été un des tournants importants de la production minière en Guinée. Ces deux sociétés ont quasiment doublé la production de bauxite de la Guinée jusque-là cantonnée à la SBK et à la CBG.

Après un investissement de 1,4 milliard de dollars financé en partie par la Banque Mondiale et la BAD,  c’est en 2019 que la GAC commence son exportation de bauxite en utilisant les infrastructures réaménagées de la CBG. La production monte rapidement à 12 millions de tonnes par an.

Selon le rapport  du ministère des mines, la production guinéenne de bauxite qui était de 17 millions de tonnes en 2010, 21 millions en 2015 a bondi à un niveau record de 70.2 millions de tonnes en 2019 l’année du lancement des mines de GAC, COBAD. Le US Geological Survey quant à lui estime la production guinéenne de bauxite à 57 millions de tonnes en 2018 et prévoyait 62 millions de tonnes pour 2019.

L’autre minerai exporté par la Guinée est l’or qui est exploité artisanalement par les orpailleurs et industriellement par Ashanti Gold, SMD et d’autres compagnies chinoises, et marocaines etc. La production artisanale enregistrée passe de 4,9 tonnes en 2012 à 14,3 tonnes, après un niveau de 24,9 tonnes en 2017, selon les sources officielles du ministère des mines. La production industrielle reste en moyenne à 10 tonnes par an.

Malgré tout, les revenus miniers déclarés par le gouvernement sont difficiles à cerner. En déchiffrant les annonces du ministère des Mines, on peut y lire clairement que  « De 115 millions en 2011, la moyenne lors du premier mandat du président Alpha Condé, les recettes publiques minières resteront aux alentours de 394 millions annuels boostés par l’accord transactionnel avec Rio Tinto de 700 millions. Au cours du deuxième mandat de 2015 à 2017 la moyenne sera de 277 millions de dollars.

Et le ministère des Mines contredisant le FMI affirme que: « la période de 2017 à 2019 est marquée par une forte augmentation des recettes minières de l’Etat qui sont passées de progressivement de 310 millions de dollars en 2017 à 397 millions de dollars en 2019 soit 1,4 fois leur niveau de 2016 et 3,4 fois les recettes de 2010, grâce notamment à l’entrée en production de plusieurs sociétés de bauxite. »

L’ONG de la transparence minière, ITIE (Initiative pour la Transparence dans les Industries Exctractives) dans son rapport de 2019 sur la Guinée donne aussi des précisions sur la production: « En partie impactées par les mouvements socio-politiques, les activités minières ont terminé l’année 2019 sur une dynamique relativement bonne. Le cumul de la production de la Bauxite est de 70 173 326 tonnes. Le cumul des exportations de Bauxite s’est établi à 66 279 526 tonnes. De même, le volume cumulé de l’exportation de l’Or est de 892 178 onces et le cumul de la production de l’Or est de 892 178 onces. Le cumul de l’exportation du Diamant est  de 203 279 carats tandis que le cumul de sa production est de 203 277 carats. »

Pourquoi une hausse de production peut-elle entrainer une baisse des revenus fiscaux?

Interrogés par Guinéenews, des experts donnent plusieurs explications:

  • Baisse drastique des prix des matières. Une option écartée d’emblée car le prix de l’or est passé de 1.160 dollars l’once en 2015 à 1.393 dollars en 2019 et la bauxite a légèrement augmenté de 28 dollars la tonne en 2015 à 32 dollars en 2019
  • Statistiques érronées. Dans chacun de ces rapports, les institutions de Bretton Woods (FMI et BM) ont déploré la faiblesse de la collection et de la diffusion des statistiques économiques en Guinée. Un financement a même été octroyé à la Guinée pour une meilleure collection de données mais les résultats tardent à se matérialiser. En plus certaines compagnies minières bénéficiant de soutiens « au plus haut niveau » ne se conforment pas à l’obligation de déclarations statistiques sans que l’Institut National puisse les obliger à se conformer  à la Loi. Mais un fait est indiscutable: la production minière en Guinée a littéralement explosé ces dernières années, comme expliqué plus haut.
  • Exonérations excessives. Une des explications des plus plausibles, selon certains experts. Dans le souci d’exploiter les gisements qui dormaient sur le sous-sol guinéen depuis des années, le gouvernement du président Alpha Condé a signé à tout-va des conventions en accordant aux compagnies des exonérations parfois non prévues dans le code minier. Une situation dont les conséquences commencent à se faire voir dans les recettes de l’Etat. Le FMI aborde clairement cette faille: « il est essentiel d’appliquer les dispositions du code minier, afin de garantir que la Guinée puisse bénéficier dûment de sa richesse en ressources minérales. »

Interrogé par Guinéenews sur la différence entre les conclusions du FMI et du gouvernement, les ministères des Mines et des Finances n’ont pas répondu aux questions de Guineenews au moment où nous mettons sous presse

A suivre

Une enquête de Boubacar Caba Bah pour Guinéenews.

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