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Ports de pêche artisanale : joie et peine des mareyeuses face à la concurrence déloyale

Ce lundi après-midi, Boulbinet grouille de monde. Tant dans l’enceinte du port que dans ses zones périphériques, on assiste à  des va-et-vient et à des activités de tout genre. On s’active dans des ateliers de fortune de fabrication de glace, denrée devenue de plus en plus nécessaire pour les pêcheurs, on se bouscule dans les petits magasins où les pêcheurs peuvent trouver des équipements. On voit par-ci par-là, les poissons frais installés à même le sol, sous les hangars du marché construit sur le site, on spécule dans les points de vente de denrées alimentaires, ça crie du côté des fours au fumage, on s’arrache les assiettes et les cuillères dans les restaurants installés en plein air, et on s’active dans les garages mécaniques de moteurs hors-bord, dans les ateliers où  charpentiers et autres menuisiers  se rivalisent sans oublier les activités au niveau des petits commerces: coiffeurs, vendeurs de friperies et de gadgets.

Sur la berge, on assiste à une véritable bataille pour  obtenir le poisson et faire le plein de la bassine. « Qui a mélangé les poissons ? ….Et pourquoi ? Non, non, non…arrêtez ça ! ». Cette scène, Fatou Yanssané la vit depuis une quinzaine d’années « …Laissez-moi enlever mes poissons. Je ne peux pas payer le piroguier et on me prive du poisson à son retour de la mer. Pas question », proteste dame Fatou. Ici sur la berge, elles donnent de la voix et n’hésitent pas à se mouiller pour se faire entendre, par ce que ces femmes financent la pêche des pirogues. 

« Soumah, comment vous servez le poisson ? On vous donne de l’argent, vous partez en mer et vous revenez servir dans le désordre. Ça ne doit pas se passer comme ça ». Qu’est-ce qui met Fatou  en colère de cette manière? « …Nous leur remettons de l’argent pour aller en mer, afin de nous ravitailler à leur retour. Mais voilà, ils distribuent le poisson à tout vent et dans un désordre indescriptible. Voyez-vous vous-même ! Moi je suis grossiste. Comment puis- je m’approvisionner ? C’est ce qui me met sur les nerfs », nous répond la mareyeuse.  

Sur le marché de poisson à Madina, les clients de Fatou s’impatientent. Une bassine de poissons se négocie entre 2.500.000 à 3.000.000 GNF. Initiée par sa sœur aînée, Fatou, maîtrise aujourd’hui les rouages de ce métier. 

« Le début était difficile, parce que je n’étais pas habituée. Il faut se lever tôt et se coucher tard…Mais je me suis dit qu’il faut se lever et se battre pour gagner sa vie », nous raconte la grossiste avant de nous apprendre qu’être mareyeuse nourrit son homme mais ce n’est pas un métier facile. « Beaucoup de nos camarades ont fui le port pour aller s’installer au marché Avaria de Madina, d’autres à l’aventure au Koweït ou en Afrique du Nord. Elles n’ont pas pu tenir », nous apprend la vendeuse de poisson.   

Retenons que toute la journée, ce sont des tonnes de poisson qui passent de cale à table de vente dans une cacophonie pas croyable. Ce mouvement quotidien au sein des débarcadères démontre aisément l’importance de la pêche artisanale et le rôle important de ces braves femmes dans nos ports. Comme le soutient d’ailleurs Soumah M, coordinateur principal des ports artisanaux de Conakry, « au-delà du rôle prépondérant de la pêche artisanale, plus particulièrement les quais de débarquement de différents ports artisanaux de Conakry en termes de créations d’emplois, ce secteur contribue de manière considérable à la sécurité alimentaire ».

Quand les mareyeuses guinéennes s’imposent sur les marchés de la sous-région ! 

 Lors de notre visite au niveau du port de Boulbinet, de celui de Bonfi et de Taminetaye, nous avons constaté que les femmes transforment des quantités importantes de produits en « fumés ». Interrogées, elles nous apprennent qu’une partie des poissons fumés constitués principalement de machoirons, de barracudas et de sardinelles plates est consommée localement et l’autre destinée vers quelques pays de la sous-région à partir des marchés de Kankan, Labé, et N’Zérékoré. Ces marchés localisés de manière stratégique entre la Guinée et certains Etats voisins sont considérés ainsi comme un « point d’éclatement » de plusieurs produits typiquement guinéens ayant beaucoup de succès dans la sous-région. C’est le cas du machoiron fumé de Guinée qui a une très haute valeur commerciale. « Le poisson guinéen est prisé sur les marchés des pays voisins. Nous avons des clients au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Libéria…Nous exportons nos produits jusqu’en Europe où on a des clients », nous apprend Mariam Tounkara, exportatrice de produits halieutiques guinéens en Occident.    

Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Les mareyeuses sont confrontées à de nombreuses difficultés

Malgré l’importance de la pêche artisanale et  le rôle joué par les mareyeuses sur les plans social, économique, elles sont confrontées à des difficultés. Lors de notre passage à Boulbinet et à Temenetaye, les entretiens avec les femmes impliquées directement dans les activités de pêche ou restauratrices de même qu’avec les pêcheurs font état d’une combinaison de facteurs qui ne sont pas de nature à rassurer.

Plusieurs problèmes ont été pointés du doigt par nos interlocuteurs comme étant les facteurs menaçant de manière sérieuse la pêche artisanale avec comme conséquence directe, la dégradation des conditions de vie des dizaines de milliers de personnes qui en dépendent. Parmi ces facteurs, ceux qui sont énumérés par nos interlocuteurs de manière récurrente tournent autour de la marginalisation des entrepreneurs femmes et hommes locaux. «Nous avons des problèmes. L’Etat ne nous prend pas au sérieux. Nous n’avons pas accès aux crédits bancaires. Les banques refusent de nous prêter de l’argent. Il y a aussi la prolifération de la pêche moderne. Les chinois qui pêchent dans nos eaux préfèrent vendre leurs poissons à l’extérieur. On ne bénéficie d’aucune subvention de la part du gouvernement. On se débrouille toujours dans l’informel », se lamente dame Tounkara.

Selon le coordinateur de la pêche artisanale, l’irruption des pêcheurs libanais dans les eaux guinéennes perturbent les pêcheurs locaux  et le marché de poissons tenu par les mareyeuses. 

« Si l’implantation des asiatiques ci-avant décrite dénotent de mutations profondes dans la trajectoire des pêcheries artisanales guinéennes, la présence des Libanais en est une autre illustration. Depuis environ quatre à cinq ans, on assiste à l’arrivée de ces derniers en nombre croissant. Leur spécificité réside dans le fait qu’une bonne partie d’entre eux détiennent leur propre unité de pêche et qu’ils tiennent tous des poissonneries à partir desquelles ils commercialisent des espèces. En peu de temps, le nombre de ces poissonneries s’est accru dans la commune de Kaloum ».

Pour le patron de la pêche artisanale et défenseur des femmes dans les débarcadères, un des aspects assez intriguant de cette filière est que ces opérateurs se déclarent « pratiquer la pêche sportive » en dépit du caractère commercial de leurs activités. 

Pour les mareyeuses, les moyens modernes de production par les Asiatiques et les Libanais impactent sur l’organisation sociale dans la mesure où les conditions d’accès aux produits ont changé. 

« Les possibilités d’achat à crédit et d’obtention de prix préférentiels auprès des pêcheurs sont de moins en moins de rigueur. De même, beaucoup de nos clientes,  plusieurs femmes, disons, qui s’approvisionnent auprès des pêcheurs à même le port sont obligées de se rendre au marché de Kénien où les asiatiques mettent en vente leurs prises accessoires dénommées « poisson africain ». Cette nouvelle donne a des effets négatifs directs sur nos activités. On ne vend plus comme par le passé. Même les piroguiers qui nous ravitaillent, préfèrent désormais livrer leurs poissons aux propriétaires des chambres froides que sont les Chinois et les Libanais »

Approchée, Madame Fifi Fofana, tenancière d’un maquis prisé au quartier Manquepas, dans la commune de Kaloum, nous témoigne que désormais elle se ravitaille dans les frigos des Libanais, d’où l’évolution des prix de ses plats :« Il y a encore sept à huit ans, nous achetions du poisson entassé à même le quai que nous nous chargions de mettre dans nos bassines. Mais depuis, je ne vois que du poisson déjà emballé en carton et le plus souvent congelé, que nous devons par conséquent dégeler avant de le cuisinier. Aussi, nous ne savons plus d’où ça vient, qui l’a pêché même si au fond, nous sommes sûrs que cela vient des eaux de Guinée. Mes clients commandent des portions plus petites qu’avant car le poisson est devenu cher. Je ne comprends pas pourquoi le poulet que nous importons congelé, peut être parfois moins cher que le poisson, alors que nous sommes entourés des deux côtés des ports de Boulbinet et Taminataye. Moi, je sais que si le poisson est devenu cher, c’est aussi parce que tout part à l’étranger et cela va poser problème parce que les gens ne pourront plus continuer à manger », déplore la tenancière.

 Au ministère de la Pêche, plus particulièrement à la direction nationale de la pêche artisanale, où nous nous sommes rendus, aucun interlocuteur pour nous expliquer la position du département par rapport à la concurrence déloyale et autres difficultés soulevées par les mareyeuses. Il faut attendre que « le ministre et ses collaborateurs se réunissent d’abord », avant de nous recevoir. Dossier à suivre donc.

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