
« Tout chef de famille qui reçoit un étranger venant d’une autre localité est tenu d’informer immédiatement le chef de quartier. »
Il y a quelques jours, le maire de la commune de Kankan s’était fendu un communiqué sur la visite des étrangers dans sa circonscription administrative. Dans ce document, il avait intimé tous les chefs de famille de signaler la présence de leurs visiteurs auprès des chefs de quartiers qui doivent remonter les informations à la mairie. Mais aujourd’hui, ce communiqué se heurte à l’incompréhension, à l’inquiétude, et suscite des réactions dans la commune urbaine.
Publié le 7 septembre 2026 sur la page Facebook officielle de la mairie, ce texte intervient dans un contexte marqué par des préoccupations sécuritaires.
Dans le document, le maire de Kankan, Lamine Labo Kourouma, rappelle notamment :
« Tout chef de famille qui reçoit un étranger venant d’une autre localité est tenu d’informer immédiatement le chef de quartier. »
Et précise :
« Il est formellement interdit à tout citoyen de loger un étranger sans en informer au préalable le chef de quartier. »
La formulation du communiqué a cependant éveillé des interrogations, notamment sur la définition exacte du terme « étranger ». S’agit-il uniquement des personnes venant de l’étranger, de celles originaires d’autres préfectures de la Guinée, ou encore de toute personne extérieure au quartier ?
Dans la commune urbaine, plusieurs citoyens et acteurs de la société civile rencontrés par notre rédaction estiment que cette précision aurait dû figurer d’emblée dans la publication.
Pour Sékou Kaissa Cissé, activiste de la société civile locale, la mesure manquait de pédagogie :
« Moi, je trouve le communiqué du maire un peu bancal. Quand on parle d’étranger, il faut donner plus de détails. Par exemple, s’agit-il des personnes venant du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal ou du Burkina Faso ? »
Selon lui, cette clarification est d’autant plus vitale que Kankan constitue un carrefour et une ville de passage pour de nombreux voyageurs, notamment vers les zones minières. L’activiste concède toutefois que la sécurité nécessite l’implication de toutes les forces vives :
« Si le contexte se tend, surtout après l’assassinat d’un citoyen dernièrement, c’est normal d’impliquer toutes les parties : autorités administratives et politiques, justice, services de défense et de sécurité, ainsi que la société civile. Mais nous avons été surpris par ce communiqué sans consultation préalable. »
Sékou Kaissa Cissé plaide pour une meilleure maîtrise des compétences des collectivités locales et insiste sur la communication en amont :
« La mairie doit normalement mettre de la pédagogie dans sa démarche afin de faire adhérer la population à des décisions qui doivent refléter la société. »
Il soulève en outre une contrainte pratique de taille : de nombreux habitants ignorent l’identité ou la localisation exacte du chef de leur quartier, sur les 57 que compte la commune urbaine.
« Si ma maman, mon jeune frère ou un membre de ma famille vient chez moi la nuit, il faut que je parte le présenter au chef de quartier qui habite peut-être loin de moi ? C’est impossible », conteste-t-il à propos de ce communiqué.
Une autre citoyenne, interrogée sous le sceau de l’anonymat, juge la mesure pertinente sur le plan sécuritaire, mais déplore le flou artistique qui l’entoure :
« Je ne saisis pas bien l’esprit du maire. Si ce sont des personnes que je ne connais pas, je comprends. Mais pour ma propre famille, je m’interroge : s’il faut y aller à chaque visite, ça devient compliqué. »
Pour Nakany Konaté, mère de famille à Kankan, l’ambiguïté nuit à l’efficacité de l’action municipale :
« J’ai appris que le maire a demandé que, dans chaque quartier, dès qu’on héberge un étranger, on le signale. Je me suis posé la question de savoir de quel type d’étranger il s’agit. Est-ce un ressortissant d’un pays tiers ou quelqu’un venant de Conakry et d’ailleurs en Guinée ? »
Selon elle, ce vide sémantique nourrit les rumeurs :
« Quand tu communiques, tu dois satisfaire ton auditoire. Ton interlocuteur doit comprendre exactement de quoi il s’agit pour calmer les murmures. », rappelle-t-elle.
Tout en saluant les initiatives passées du maire, elle pointe le manque de suivi, à l’instar de la mesure sur le stationnement des gros porteurs dont l’application s’est essoufflée. Elle pose également la question des arrivées nocturnes :
« Si tu reçois un visiteur à minuit ou à une heure du matin, qu’est-ce qu’il faut faire ? Faut-il se déplacer à cette heure-là ? »
Elle suggère la mise en place de lignes vertes ou de contacts directs pour joindre les responsables de quartier à toute heure.
Pour Amara Narena Condé, acteur des médias locaux, il convient de distinguer les situations :
« Imaginez des personnes quittant les villages environnants pour un court séjour chez des proches. Sont-elles concernées ? S’il était précisé qu’il s’agit uniquement de non-résidents ou de non-Guinéens, ce serait plus clair. »
Néanmoins, il admet que le climat sécuritaire –marqué par des drames récents dans la région- justifie la vigilance, pour peu que la cible visée soit clairement définie.
Le malaise gagne également le milieu universitaire. De nouveaux étudiants débarquent chaque année à Kankan sans repères géographiques ou administratifs. La formulation actuelle sème le doute chez ces jeunes venus d’autres préfectures.
Sollicitée pour éclairer cette situation, la direction de l’Université Julius Nyerere de Kankan, par la voix de son vice-recteur le Pr Mamadou Dindé, n’a pas souhaité se prononcer.
Face à la polémique grandissante, la mairie a tenu à clarifier sa position. Michel Pivi, conseiller communal et chargé de la communication de l’institution, apporte des précisions sur le sens du mot « étranger » :
« C’est très clair dans le communiqué : il s’agit des étrangers venant des pays limitrophes, mais aussi de ceux provenant d’autres localités guinéennes. Quelqu’un peut commettre une infraction à Mandiana et venir se réfugier à Kankan, ce qui pose un problème de sécurité publique. »
Il invite les chefs de quartier à redoubler de vigilance, notamment auprès des détenteurs d’appartements meublés et des familles accueillant de nouveaux visages :
« Une fois qu’ils sont installés et que vous ne les connaissez pas, il faut faire un compte rendu à votre chef de quartier. On parle de la sécurité de notre ville. »
Il évoque également des profils spécifiques, tels que les bergers ou cultivateurs immigrants, pour lesquels la traçabilité s’avère indispensable.
Au-delà de la sémantique, c’est toute la logistique d’application qui reste à affiner par la municipalité : horaires, canal de transmission, et gestion des cas d’urgence nocturne. Dans une cité aussi cosmopolite et dynamique que Kankan, la clarté administrative demeure le meilleur rempart contre la psychose et l’incompréhension.

