
Il fut un temps où, à Labé, la musique n’était pas seulement un divertissement. Elle était une affaire de fierté, d’identité et de rayonnement culturel. Au cœur de cette effervescence trônait le Kolima Jazz, l’un des orchestres emblématiques de la musique guinéenne sous la Première République. Aujourd’hui, après des décennies de silence et de difficultés, le mythique groupe tente de retrouver sa voix.
Créé en 1963, le Kolima Jazz s’est imposé comme l’orchestre préfectoral de Labé et comme l’un des grands représentants du patrimoine musical du Fouta-Djallon. La ville de Labé elle-même reconnaît aujourd’hui cette formation comme une composante majeure de son histoire culturelle.
Dans les années 1970, devenu Super Kolima Jazz, l’orchestre connaît ses heures de gloire. Le Palais de la Kolima devient alors son principal écrin et l’un des hauts lieux de la vie culturelle de la cité de Karamoko Alpha. Les anciens musiciens se souviennent d’une époque où les grandes formations guinéennes se succédaient sur cette scène. Bembeya Jazz, Balla et ses Baladins, Kélétigui et ses Tambourinis, Baro Band, 22 Band ou encore Bafing Jazz y ont notamment produit leurs talents.
Le Kolima Jazz ne se contente pas de jouer à Labé. Il porte également les couleurs de la Guinée au-delà de ses frontières. En 1981, le Super Kolima Jazz se classe troisième au Festival national de Guinée. Quelques années plus tard, en 1988, il produit son unique album, Sarsan Ouré Kaba. Le groupe participe également à plusieurs rendez-vous culturels sous-régionaux, notamment la Semaine de l’amitié et de la fraternité, organisée dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Mais derrière cette brillante histoire se cache une longue descente aux enfers. À partir de la fin des années 1980, le Palais de la Kolima se dégrade progressivement. Le groupe perd ses moyens, ses musiciens vieillissent ou disparaissent et la transmission entre générations s’interrompt.
Vivant dans la précarité et ne disposant pratiquement plus d’instruments pour travailler, certains musiciens étaient même contraints d’emprunter du matériel pour se produire. Le risque était alors celui d’une disparition pure et simple. Pourtant, l’histoire du Kolima Jazz ne s’est pas arrêtée.
Le temps de la renaissance
Depuis quelques années, un vent nouveau souffle sur l’héritage musical des orchestres guinéens. En mai 2025, le ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat a procédé à la remise d’instruments et d’équipements à dix formations historiques du pays, parmi lesquelles le Super Kolima Jazz de Labé. Cette opération a également concerné le Nimba Jazz, le Kèbèndo Jazz, le Djoliba Jazz, le Bafing Jazz, le Dirou Band, le 22 Band, le Télé Jazz, le Sorsornet Rythmes et le Horoya Band.
Le geste a été présenté comme une opération de relance des orchestres nationaux longtemps confrontés au manque de matériel. Pour le Kolima Jazz, ces nouveaux instruments représentent bien plus qu’un simple équipement : ils constituent une possibilité de reprendre les répétitions, de retrouver les scènes et surtout de transmettre un héritage.
À Labé, cette dynamique accompagne une autre renaissance, celle du Palais de la Kolima. Lancé en septembre 2024, le chantier de réhabilitation de cet édifice – quoi qu’à la traîne – entend redonner à la ville un véritable espace culturel. Le projet prévoit notamment une salle de spectacle d’environ 600 places, des espaces d’exposition, une salle de conférence, un restaurant et d’autres infrastructures destinées à accueillir les activités culturelles.
Pour les anciens du Kolima Jazz, cette réhabilitation constitue une nouvelle raison d’espérer. Thierno Mamoudou Diallo, alias Julmar, figure majeure du groupe, a notamment exprimé sa volonté de recruter de jeunes musiciens afin de reconstituer le Super Kolima Jazz. L’objectif est clair : retrouver un orchestre capable de répéter, de se produire et de former la nouvelle génération.
Et cette volonté commence à prendre forme. Le Kolima Jazz a effectivement repris ses répétitions. Dans l’enceinte du gouvernorat de la Labé ce dimanche, pendant plusieurs heures, le groupe a tenu en haleine le public qu’il a promené dans les méandres de son riche répertoire musical.
De la mémoire à la transmission
La renaissance du Kolima Jazz pose toutefois une question essentielle : faut-il simplement reproduire l’orchestre d’hier ou lui permettre de devenir le groupe d’aujourd’hui ?
L’enjeu dépasse largement la reconstitution d’une formation musicale. Il s’agit de préserver une mémoire et de permettre à une nouvelle génération de s’en approprier les codes.
L’histoire du Kolima Jazz est intimement liée à celle de grands musiciens, parmi lesquels le maître Diallo Abdoul Gadiry, ancien chef d’orchestre et père de l’artiste DTM. Ce dernier a d’ailleurs développé son propre univers musical, l’« Afro-fusion », témoignant de la capacité de cet héritage à se prolonger dans de nouvelles expressions.
Le défi consiste désormais à créer un pont entre les anciens répertoires et les sonorités contemporaines, sans sacrifier l’identité du groupe.
À Labé, le Kolima Jazz pourrait ainsi devenir un laboratoire de transmission : archives musicales, numérisation des anciens enregistrements, formation de jeunes instrumentistes, création de nouveaux morceaux inspirés du patrimoine du Fouta-Djallon, collaborations avec les artistes contemporains et retour régulier sur scène.
Le Kolima Jazz, patrimoine vivant de la Guinée
La renaissance du Kolima Jazz intervient dans un contexte plus large de redécouverte des orchestres historiques guinéens. Le pays semble désormais mesurer davantage la valeur de ces formations qui, après l’indépendance, ont contribué à construire une identité musicale nationale tout en portant la voix des différentes régions.
Pour Labé, l’enjeu est tout à la fois historique que culturel. Réhabiliter le Palais de la Kolima, c’est restaurer un lieu. Faire revivre le Kolima Jazz, c’est restaurer une mémoire. Former une nouvelle génération de musiciens, c’est préparer l’avenir.
Le véritable succès de cette renaissance ne se mesurera donc pas uniquement au nombre de concerts donnés. Il se mesurera à la capacité du Kolima Jazz à redevenir une école, une scène, une mémoire et surtout une force créative.
Après avoir longtemps été le souvenir d’un âge d’or, le Kolima Jazz veut désormais redevenir un acteur de la musique guinéenne. Et à Labé, une nouvelle partition semble déjà s’écrire.

