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Transition en Guinée : comme en 2010 avec Alpha Condé, Syma prévient le col. Mamadi (Discours)

« De tous les maux de mal gouvernance dont souffre notre pays, le plus grave dans ses conséquences immédiates, lointaines, consiste dans la non-exécution des décisions administratives et judiciaires…

Ceux qui vous applaudissent aujourd’hui vont vous observer d’un œil vigilant, très critique, scrutant l’avenir avec un espoir mêlé d’angoisse.

Vous savez déjà que ce sera un pilotage difficile, car le navire est chargé de beaucoup d’évènements douloureux, d’exigences nombreuses et d’attentes immenses et urgentes. Le navire en devient capricieux sur une mer houleuse, puissiez-vous le mener à bon port sans tanguer ni être dérouté du cap vers le rassemblement et le développement par la force des vagues de la démagogie et la tempête du culte de la personnalité. Tout porte croire à croire et à espérer que vous êtes et demeurez un bon navigateur, timonier imperturbable. Vous avez, pour accomplir cette mission, de nombreuses qualités humaines et militaires…

Cette charte de la transition porte la signification profonde que le peuple de Guinée a franchi un épisode décisif de son histoire qui n’autorise plus la gestion solitaire de la chose publique dans le secret d’un cabinet par des dirigeants qui n’auraient pas de compte à rendre au peuple… » 

Le président du Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD), le colonel Mamadi Doumbouya a été officiellement investi dans les fonctions de Chef de l’Etat de la Transition, président de la République, trois semaines après le renversement du pouvoir d’Alpha Condé par les éléments du Groupement des Forces Spéciales (GFS). C’était ce vendredi 1er octobre à Conakry à la faveur d’une audience de prestation de serment qui a été dirigée par le premier président de la Cour Suprême, Sylla Mamadou, très connu sous le petit sobriquet de ‘’SyMa’’.

Dans son discours qu’il a livré au cours de cette audience solennelle de prestation de serment, le président de la Cour a tenu à rappeler à l’impétrant colonel Mamadi Doumbouya, les divers maux ayant contribué à alimenter la longue crise multidimensionnelle qui a abouti à la chute du régime de l’ancien président Alpha Condé, les immenses défis de l’heure sans oublier les graves tentations susceptibles de mettre en péril ces immenses espoir et espérance nés de la prise du pouvoir par le CNRD le 5 septembre dernier. Lisez plutôt l’intégralité dudit discours.

« Excellence Monsieur le Président du Conseil National du Rassemblement pour le Développement ;

Monsieur le Président du Conseil National de la Transition de la République sœur du Mali ;

Mesdames et Messieurs les chefs des Missions diplomatiques et consulaires ;

Mesdames et Messieurs les Représentants des organisations et institutions africaines et internationales ;

Délégués invités ;

Mesdames et Messieurs, en vos divers grades, qualités et fonctions, tout protocole observé ;

Je voudrais commencer par saluer la délégation malienne et les autres délégations qui rehaussent de leur présence cette audience solennelle de la Cour Suprême de la République de Guinée. J’éprouve un immense plaisir à vous souhaiter une cordiale bienvenue et un agréable séjour en terre africaine de Guinée. La Cour et tous les citoyens guinéens se réjouissent de l’honneur que vous leur faites de leur apporter le message de fraternité, de solidarité et de coopération des Etats et institutions que vous représentez. Message dont le contenu est d’affirmer avec force que malgré la distance qui les sépare de notre pays, et en dépit des différences existant dans les situations nationales respectives, les points de convergences se multiplient, et la coopération bilatérale et multilatérale s’intensifie. Nous comprenons que vous êtes en ce lieu et à cette cérémonie pour signifier que la pérennisation de cette coopération correspond à nos intérêts réciproques et implique dans un esprit d’ouverture, l’élargissement des perspectives de coexistence pacifique, l’accroissement des opportunités d’échanges, la promotion de la sécurité collective et de la paix, le renforcement des divers aspects et domaines de nos relations sur les plans diplomatique, commercial, éducationnel,  scientifique et technologique. Merci d’être parmi nous.

Monsieur le Président de la Transition,

La modification contestée de la Constitution de 2010 a permis, malgré une opposition farouche généralisée, l’élection présidentielle controversée de 2020 pour un troisième mandat indésiré dont la conséquence a été la douloureuse crise post-électorale qui a occasionné le déchirement atroce du tissu social guinéen. Cette élection présidentielle de 2020 s’est déroulée dans un climat politique et social délétère, nous imposant les spectacles affligeants de violences et d’actes intolérables, constitutifs de graves infractions ayant entraîné de nombreuses pertes en vies humaines et de considérables destructions de biens public et privé. L’irrégularité qui a marqué le scrutin a été d’une amplitude telle qu’elle a altéré sa sincérité et sa crédibilité et a donné lieu au déferlement de contestations et de passions si possessives que l’unité nationale, la solidarité séculaire entre les ethnies et les familles, l’espoir des jeunes et des femmes, la volonté d’émergence économique et de progrès social s’en sont trouvés annihilés.

La conscience de ces responsabilités patriotiques aiguisée par tant de souffrances vécues dans un silence de trouble, l’écho assourdissant de la misère et l’explosion dévastatrices des disputes politiques, a amené les forces armées à accomplir leur mission à la fois historique et morale de contribuer à la réalisation des aspirations et fondamentales, à la quiétude et à la restauration de la justice, de la paix et de la sécurité. Le 5 septembre 2021 vient s’inscrire dans le registre de l’histoire guinéenne. L’espérance d’être une ère nouvelle pour le bonheur du peuple de Guinée qui souhaite renouer avec les vraies valeurs africaines de dialogue fécond, de paix, de solidarité, de justice et de travail qui constitue l’indestructible fondation de notre beau pays. Nous sommes tous d’accord que dans le principe, la prise de pouvoir d’Etat par un moyen autre que celui des urnes n’est pas l’idéal. Mais il faut admettre que dans certaines circonstances historiques particulières, face au désespoir généralisé et à l’impasse politique entraînée par une crise profonde des valeurs républicaines, les forces organisées de la nation, y compris l’armée, peuvent par un sursaut patriotique décider de s’insurger et s’opposer, à l’illégitimité, à l’absence de démocratie et au risque d’éclatement de l’unité nationale. Vous l’avez fait avec courage, mesdames et messieurs les membres des forces armées, avec l’ambition affirmée de construire avec tous vos compatriotes, sans exclusif, une Guinée plus solidaire, un avenir meilleur pour toutes les Guinéennes et tous les Guinéens en vue de renforcer la cohésion sociale, de conduire la destinée de notre pays vers le recul de la pauvreté, en offrant plus d’opportunité à chacun. C’est avec une liesse débordante que toutes les couches sociales ont accueilli l’avènement du CNRD parce qu’il représente la rupture et l’espérance.

Monsieur le Président de la Transition,

La Cour Suprême vous reçoit en cette audience solennelle de prestation de serment, dans un contexte plein de défis. Ils sont humanitaires et économiques en raison de la crise sanitaire liée à la COVID-19. Nous savons tous en effet, qu’à l’instar des autres, notre pays est présentement déstabilisé par un virus féroce qui n’a d’ailleurs pas encore fini de semer le trouble. Au moment où s’amorce la transition qui s’ouvre à nous, notre mérite dans cette période tourmentée a été de n’avoir pas sombré et d’être résilients. Au gigantesque défi sanitaire qui hante toujours le quotidien des Guinéennes et Guinéens, s’ajoutent ceux qui n’ont pu être relevés depuis 2019. Le traumatisme économique et social qu’ils occasionnent laissera peut-être encore pour longtemps, des séquelles dans notre société. Nous ne doutons cependant pas qu’elles seront bientôt un triste souvenir.

Il se trouve aussi, monsieur le Président, que vous avez vu et entendu vos compatriotes dans toutes leurs diversités. Ils vous ont exprimé leurs joies, leurs angoisses, mais surtout leurs attentes récentes. Les Guinéennes et les Guinéens, en vous exprimant l’immensité de leur allégresse par des manifestations grandioses spontanées dans les quartiers et le long des rues, ont joué leur partition en vous adoptant et en vous exhortant à les diriger pendant la transition et de les faire rêver. Ils attendent de vous une part de réciprocité à la hauteur de leurs espoirs et de leurs attentes populaires.

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Le tout économique en vue du tout social demeure une perpétuelle et pertinente actualité dans le cadre d’une réponse globale à leurs exigences et à leurs revendications légitimes. Le discours et l’action politique gagneraient alors à se mettre à la hauteur de la conscience citoyenne de ce peuple afin que la République de Guinée reflète enfin et pour toujours l’image d’une nation véritablement démocratique, mature, apaisée et unie. Sur le front de cette relation contractuelle avec les hommes, les femmes et les jeunes de notre patrie, dans leur égalité ontologique et leur unité, il faut souhaiter d’ailleurs fusionnelle, et en votre qualité de chef de l’Etat, souvenez-vous que vos compatriotes sont en droit d’attendre tout de votre engagement de soldat et de votre honneur d’officier supérieur de la grande armée guinéenne. Les consultations que vous avez organisées, écoutant toutes les composantes de notre nation, vous ont assurément permis de prendre la mesure de l’ampleur de la tâche à accomplir à la tête de l’Etat. Ceux qui vous applaudissent aujourd’hui vont vous observer d’un œil vigilant, très critique, scrutant l’avenir avec un espoir mêlé d’angoisse.

Monsieur le Président,

Permettez que je rappelle qu’à l’occasion de la cérémonie de prestation du 21 décembre 2010, j’avais déclaré, citation : ‘’ de tous les maux de mal gouvernance dont souffre notre pays, le plus grave dans ses conséquences immédiates, lointaines, consiste dans la non-exécution des décisions administratives et judiciaires.

A l’évidence, violation et méconnaissance des lois déséquilibrent les rapports internes de la société, entrainent la perte de confiance en l’Etat et font obstacle à la mobilisation de l’épargne national et à l’attrait de l’investissement direct étranger nécessaire à la mise en valeur de nos importantes ressources naturelles. Elle développe la corruption et installe l’impunité, lesquelles gangrènent les structures sociales, altèrent irrémédiablement les relations sociales et détruisent les fondements du développement durable.’’ Fin de citation. 

Distingués invités, mes chers compatriotes,

Ce moment d’investiture doit constituer pour tous, nouvelles autorités et citoyens, un moment d’introspection générale au plus profond de notre moi collectif, une épreuve pertinente permettant l’évaluation de la maturité de notre conscience citoyenne et aussi l’encrage de nos forces politiques, économiques et sociales, dans la culture de l’Etat de droit, ciment du pacte démocratique et de la gouvernance transparente. Le pacte démocratique énoncé dans la Charte de la transition et l’Etat de droit supposent l’acceptation de l’isonomie, source de l’inclination à la civilité républicaine, au respect mutuel et à l’esprit citoyen entre les acteurs géopolitiques en vue de réduire les suspicions entre adversaires politiques et générer le consensus, les questions essentielles et de gestion des affaires publiques. Une lecture attentive de la Charte de la transition permet de rappeler que le respect des lois est la mesure et la caractéristique fondamentale de l’Etat de droit. Il implique la soumission de tous les organes et détenteurs de la puissance publique à l’autorité de la loi et l’obéissance aux procédures qu’elle a prescrites. Il est le rempart contre toutes les dérives qui aboutissent à la mal-gouvernance et aux travers qui sapent à la fois la sécurité de la personne et des biens du citoyen, en même temps que la stabilité du pays. Cette charte de la transition porte la signification profonde que le peuple de Guinée a franchi un épisode décisif de son histoire qui n’autorise plus la gestion solitaire de la chose publique dans le secret d’un cabinet par des dirigeants qui n’auraient pas de compte à rendre au peuple.  Elle indique notre volonté commune de bâtir ensemble et sans exclusive une gestion collégiale des affaires de la nation. La Charte de la transition contient également les règles d’impulsion de la participation active à la vie de la cité, de   personnalités indépendantes et suffisamment équidistantes des parties, qui pourraient se trouver en situation de conflit, pour se donner la légitimité d’arbitres, de médiateurs impartiaux en vue de la pacification de l’espace social et politique.

Monsieur le Président,

L’article 47 de la Charte de la transition dispose, je cite :  ‘’avant son installation, le Président de la transition prête serment devant la Cour suprême. » Fin de citation. Elle précise en son article 79, citation : « Les attributions de la Cour constitutionnelle sont transférées à la Cour suprême durant la période de la transition. » Tels sont les raisons et le fondement juridique justifiant que la Cour suprême vous reçoive en son audience solennelle de ce jour. Il est de règle, je dirais d’usage incontournable, donc du devoir impérieux des juridictions, lorsqu’elles reçoivent un serment, d’appeler l’attention de l’impétrant sur le sens de l’obligation formelle qu’il contracte. Alors, permettez-moi de faire quelques rappelles. La Guinée étant une République laïque, le serment n’est pas prêté sur un livre saint, ni sur aucun objet de culte ou se référant à une profession religieuse ou philosophique quelconque. La formule du serment fait référence à la loyauté et à la Charte de la transition, aux lois et règlements en vigueur, dont la violation constitue le parjure prévu et puni par les articles 12 et 14 de la Loi 2017/041/AN/ du 4 juillet 2017 portant prévention, détection et répression de la corruption et des infractions assimilées. En jurant devant le peuple, le Président de la transition prend publiquement et solennellement la nation entière à témoin de la parole qu’il donne sur son honneur, à ses compatriotes, de ne rien faire ou entreprendre qui serait de nature à contredire, contrarier ou violer la Charte et les lois de l’Etat ou qui entraverait le fonctionnement normal des institutions issues de la Charte ou encore qui menacerait l’intégrité du territoire ou plus encore qui compromettrait l’indépendance nationale. L’expression respecter et faire respecter scrupuleusement contenu dans le serment prévu par la Charte impose au Chef de l’Etat un devoir sacré de constance dans la fidélité et l’obéissance aux préceptes qui y sont édictés et sur lesquels, en sa qualité de chef de l’Etat, il doit régler ses actions, conduire les politiques de la nation, inspirer, guider et contrôler l’action gouvernementale. La fidélité et l’obéissance du Président à la Charte, aux lois, se démontre par son attachement immuable à ne jamais déroger aux 12 valeurs et principes énoncés par l’article 1er de la Charte, ainsi qu’aux huit missions inscrites à son article 2.

Monsieur le Président,

En vous donnant acte de votre prestation de serment, la Cour vous donnera symboliquement la clé du palais présidentiel. Il ne s’agit pas d’un sésame. Car, le sésame n’existe que dans les contes. Il s’agit allégoriquement du gouvernail d’un vaisseau que vous aurez désormais à piloter. Vous savez déjà que ce sera un pilotage difficile, car le navire est chargé de beaucoup d’évènements douloureux, d’exigences nombreuses et d’attentes immenses et urgentes. Le navire en devient capricieux sur une mer houleuse, puissiez-vous le mener à bon port sans tanguer ni être dérouté du cap vers le rassemblement et le développement par la force des vagues de la démagogie et la tempête du culte de la personnalité.

Tout porte croire à croire et à espérer que vous êtes et demeurez un bon navigateur, timonier imperturbable. Vous avez pour accomplir cette mission de nombreuses qualités humaines et militaires : connaissances du commandement et ruralité, intelligence et ouverture d’esprit, sens du dialogue, urbanité, fermeté, intégrité. Votre immense expérience militaire, conquise sur les théâtres d’opérations pour sauver sont des gages. Nous espérons que nous revivrons plus les effets de la fragilisation de la démocratie, de l’excès de pouvoir, du règne de l’impunité. Nous rêvons de voir les populations de Guinée vivre du partage équitable du produit de l’ensemble de leurs ressources naturelles grâce à l’instauration d’un système de gestion de l’économie qui privilégie la transparence et la promotion de la compétence suivant des critères d’objectivité et la neutralité de la Fonction publique.

Nous caressons l’espoir que les agents de l’administration ne seront plus des activistes politiques et se tiendront désormais hors du jeu des partis politiques dans le respect de l’équidistance et de l’équité. Les Guinéens aspirent à l’édification d’un Etat dont aucune institution, aucun organe ne sera instrumentalisé. Un État dans lequel, comme vous l’avez déclaré répétitivement, la justice indépendante et impartiale sera à la fois le phare et la boussole parce que les bases de la primauté du droit auront été installées sur le socle indescriptible de l’égalité et de la démocratie inclusive. C’est en cela que les évènements du 05 septembre 2021 recouvreront toutes leurs dimensions historiques.

Monsieur le président, vos compatriotes ont hâte d’être éclairés sur le pacte qui ensemble vous liera au cours de la période de transition que vous amorcez vaillamment. A compter de ce jour et pour le temps de la transition que vous fixerez de commun accord avec le Conseil National de la Transition, il vous incombe incarnant la nation, symbolisant la République et ses valeurs d’assumer la plus haute charge de l’Etat guinéen.

 Que Dieu le Tout Puissant bénisse la République de Guinée et les Guinéens et vous arme de courage, de force et de constance pour accomplir avec succès les devoirs de vos lourdes charges de président et chef de l’Etat de la Transition.

Je vous remercie de votre attention. »

Discours transcrit et transmis par Tokpanan DORÉ

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