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Regard sur la Transition en Guinée : les décisions controversées du colonel Mamadi Doumbouya

Le 5 septembre 2021 fut un jour historique pour le peuple de Guinée. Tout comme le 3 avril 1984 qui avait marqué la fin du règne d’un pouvoir oppressif et violent, ce jour a été pour la grande majorité des Guinéens un jour de déliement des jougs de l’autoritarisme et des abus de pouvoir d’une classe dirigeante corrompue, injuste et égarée, qui avait fait de la Guinée une terre hostile pour ses habitants.

L’homme qui est à l’origine de cette initiative courageuse et révolutionnaire, en l’occurrence le colonel Mamadi Doumbouya, a été acclamé et célébré par les Guinéens comme un héros.

Quatre mois plus tard, ce sentiment de satisfaction de la population à l’égard de son libérateur est toujours présent mais ne semble plus recueillir la même liesse ni le même engouement qu’au départ. Pourquoi ce ramollissement et quelles en sont les probables raisons ? La présente contribution s’emploie à en faire l’analyse profonde et sérieuse.

Des raisons d’ordre politique

La première raison politique à l’origine de la frustration grandissante dans la population est sans aucun doute le retard accumulé par les nouvelles autorités dans la mise en place du Conseil National de la Transition (CNT) ainsi que la fixation de la durée de celle-ci. En effet, quatre mois après le coup d’État qui a débarqué le président autocrate et mis à terre les institutions de la République comme la Constitution et l’Assemblée nationale, les Guinéens attendent toujours le décret présidentiel qui consacre la nomination des 81 Conseillers nationaux prévus dans la Charte de la Transition du 27 septembre dernier. De surcroît, les gens veulent savoir combien de temps durera cette période de transition avant la restauration de l’ordre constitutionnel normatif qui doit être sanctionné par la tenue d’élections démocratiques, libres et transparentes, conditions premières de la formation d’un gouvernement représentatif sur le plan international. Car, si le colonel Doumbouya mérite aujourd’hui qu’on le félicite pour ses décisions courageuses allant dans le sens de la moralisation de la vie publique, il faut cependant signaler que certains actes qu’il pose sont, aux yeux de certains, davantage portés à la consolidation de son pouvoir qu’à la mise en place des jalons d’une véritable transition. À ce rythme-là, il risque de priver d’arguments solides ceux qui croient dans sa bonne foi et de donner plus d’arguments à ceux qui le soupçonnent de vouloir conserver le pouvoir pour longtemps. Pourtant, les Guinéens attendent de lui qu’il fasse tout pour éviter de reproduire la catastrophique expérience du capitaine Moussa Dadis Camara, ancien président de la transition (2008-09). 

 

La seconde raison d’ordre politique qui contribue à ternir l’image du colonel Doumbouya aux yeux des Guinéens serait liée à ce que ses détracteurs appellent un « autoritarisme mineur » du président de la Transition, notamment en ce qui a trait à ses relations avec ses ministres. Par exemple, nombreux sont les Guinéens qui ont été abasourdis par la discordance d’opinions entre le colonel et son premier ministre Mohamed Béavogui, lorsque ce dernier avait déclaré lors de son passage au 60e sommet ordinaire des Chefs d’État et de Gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), tenue le 12 décembre dernier à Abuja au Nigeria, que le CNT sera mis en place avant la fin de l’année 2021. Une déclaration qui n’avait pas tardé à être démentie par un communiqué du Conseil national du rassemblement pour le développement (CNRD), précisant qu’aucun engagement n’a été pris à ce sujet par les autorités de la Transition. Aux yeux des observateurs aguerris, cette contradiction entre ces deux hommes dénote un grave dysfonctionnement dans la communication politique du président Doumbouya, puisqu’il est difficile de croire que son premier ministre puisse exprimer une opinion contraire à ce qu’ils se sont dit tous les deux avant de se présenter à un Sommet aussi important. 

 

Un autre fait qui contribue à nourrir les doutes chez nombre de Guinéens incluant les partis politiques par rapport aux vraies intentions du colonel Doumbouya, concerne la feuille de route de la Transition qui lui a été déclinée par son premier ministre le 28 décembre dernier. En effet, à la grande surprise des gens, ce document ne comportait aucun échéancier. Mise à part la signification du fait que la Transition sera menée par le CNRD, son président, un gouvernement dirigé par un premier ministre civil et le CNT, rien n’y figurait qui pouvait indiquer combien de temps prendra sa mise en œuvre complète. Or, c’est l’information capitale que tout le monde espérait obtenir. En se fixant comme objectifs « la rectification institutionnelle ; le cadre macroéconomique et financier ; le cadre légal et la gouvernance ; l’action sociale, l’emploi et l’employabilité ; les infrastructures et l’assainissement » cette feuille de route avait toutes les raisons d’indiquer clairement un chronogramme détaillé qui aurait permis de suivre l’évolution de sa réalisation. Ce qui n’a pas été fait jusqu’à maintenant. Pour plusieurs observateurs, cela constitue une preuve claire que le CNRD n’est pas prêt à rendre le pouvoir aux civils de sitôt. 

 

Enfin, il y a évidemment cet événement survenu ce 31 décembre qui concerne le limogeage de la ministre de la Justice, Garde des sceaux, madame Fatoumata Yarie Yansané par le président de la Transition. Un acte qui serait, selon certains, la preuve d’un certain autoritarisme du colonel Doumbouya et de son frère d’armes le ministre secrétaire général à la Présidence de la République, le colonel Amara Camara. En effet, dans une lettre rendue publique adressée à la Garde des sceaux, le colonel Amara Camara informe celle-ci d’une rencontre qui aura lieu le 2 janvier 2022 au Palais Mohamed V, entre le président de la Transition et le Personnel de la Justice, notamment les Chefs de Juridiction et Parquet, ajoutant que leur discussion sera axée sur la Politique pénale de Transition.

Dans sa réponse (rendue publique également) à cette lettre, la Garde des sceaux clarifie au colonel Amara Camara certaines règles qu’elle juge être de bienséance du point de vue de la loi. Elle lui rappelle dans un premier temps que « c’est à elle (si elle l’avait jugé nécessaire) de solliciter une telle audience au Président de la Transition et d’en informer le cas échéant le Personnel de la Justice… ». Et ajoute : « Aucune autre Autorité administrative que moi n’est habilitée à convier le Personnel de la Justice, notamment les magistrats, à une quelconque réunion. ». 

Et dans un deuxième temps, la Garde des sceaux affirme : « La politique pénale de la Transition qui est celle de la Nation et de l’État ne se discute pas entre le Président de la Transition et le Personnel de la Justice, mais entre le Président de la Transition, son Premier ministre, le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme et en Conseil des ministres… » 

En analysant ces paroles, on peut dire que la Garde des sceaux a voulu signifier au ministre secrétaire général de la Présidence qu’elle connait ses prérogatives et maitrise la loi. Toutefois, elle aurait pu éviter cette confrontation et trouver une formule moins pugnace pour exprimer ses sentiments. Son désir de justice à tout prix a laissé la place à maintes interprétations allant de l’insubordination au manque de respect à l’encontre du président de la Transition. Pour sa part, ce dernier n’a pas daigné prendre le recul nécessaire pour mesurer la portée de la décision qu’il allait prendre. Cette émotion mal gérée des deux côtés a provoqué une crise politique qui a accouché de la destitution du plus faible. 

 

 

Des raisons d’ordre mémoriel 

 

La seconde raison qui pourrait expliquer le désaveu des autorités de la transition par une partie de la population concerne deux décisions que le colonel Doumbouya a récemment prises pour honorer la mémoire de feu Ahmed Sékou Touré, ancien président de la République et père de l’indépendance de la Guinée. La première de ces décisions concerne la restitution de la « Villa Bellevue » à la famille du feu président. Il est toutefois important de rappeler qu’en agissant ainsi, le colonel Doumbouya n’a fait qu’entériner le décret du 3 avril 1994 qui avait été pris par l’ancien président de la République, le général Lansana Conté en faveur des héritiers de Sékou Touré, leur restituant les biens saisis à la suite de la prise du pouvoir par l’armée le 3 avril 1984. C’est d’ailleurs pour cette raison que le décret du colonel Doumbouya faisait mention d’une main levée sur ces biens, qui sera signée et délivrée par le Secrétariat général de la présidence à cet effet. D’autre part, le fait que le général Conté ait choisi la date historique du 3 avril 1994 pour prendre son décret ordonnant la restitution de ces biens, soit la date du 10e anniversaire de la prise du pouvoir par l’armée, avait une signification symbolique importante. Il voulait exprimer ainsi la valeur mémorielle qu’un tel acte représente pour la nation, tenant compte notamment du rôle de premier plan que le président Sékou Touré avait joué dans l’histoire contemporaine de son pays, en tant que père de l’indépendance et premier président de la République. Vu à travers ces prismes, on pourrait se demander si ce ne serait pas causer un tort au colonel Doumbouya en l’accusant d’avoir unilatéralement restitué ces biens aux héritiers du président Sékou Touré, alors qu’il ne fait que concrétiser une décision antérieure prise par un ancien président et qui n’attendait qu’à être appliquée. 

 

Par ailleurs, on a entendu dernièrement son Éminence le cardinal Robert Sarah, ancien archevêque de Conakry, préfet émérite de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements et membre de la Congrégation pour les églises orientales au Vatican, affirmer dans son « Homélie de la Messe pour la Paix, l’Unité, la Réconciliation et la Prospérité de la Guinée », prononcée le 29 décembre dernier à la cathédrale Sainte-Marie de Conakry, que le domaine de la Villa Bellevue était une propriété de l’Église catholique qui a été spoliée à celle-ci par le pouvoir révolutionnaire de Sékou Touré après l’indépendance du pays en 1958. Cependant, il reste tout de même curieux de constater qu’on n’avait pas entendu notre Éminence le cardinal Sarah exprimer la même chose en 1994 lorsque le président Conté avait pris son décret dans ce sens. De plus, on peut se demander sur quels éléments de preuve pouvons-nous nous référer aujourd’hui pour justifier l’affirmation voulant que le domaine de la Villa Bellevue fût une propriété de l’Église catholique. D’autant plus que, à la suite de cette déclaration du cardinal Sarah, la veuve du président Sékou Touré, madame Hadja André Touré, est revenue à la charge pour démentir le cardinal en affirmation à son tour que la villa Bellevue appartenait bel et bien à son feu mari, qui aurait acquis ce domaine lorsqu’il était maire de Conakry et cela bien avant les indépendances, dixit l’ex première dame. Face à ces deux témoignages, qui faut-il croire lorsqu’on connaît la réputation de ces deux personnalités? 

 

Quoi qu’il en soit, il va sans dire que la Villa Bellevue demeure un patrimoine historique pour la Guinée. Il s’agit d’un domaine qui a joué un rôle important dans l’histoire de la révolution guinéenne en ce sens que plusieurs personnalités de marque y étaient reçues et que ce domaine avait servi à abriter d’importants événements d’envergure sous la révolution. Dans ces circonstances et au meilleur des cas, l’État pourrait le racheter aux héritiers de Sékou Touré pour en faire un patrimoine culturel national. Cette façon de faire serait probablement la mieux appropriée pour dégager toutes les suspicions et faire taire les critiques. 

 

La deuxième entreprise du colonel Doumbouya qui a fait grincer les dents concerne la rebaptisation de l’Aéroport international de Gbessia au nom du président Ahmed Sékou Touré. Il est évident, comme l’ont déjà dénoncé certains, y compris le cardinal Robert Sarah, que cette rebaptisation n’était pas un geste opportun. Malgré la place d’honneur qu’il sied au président Sékou Touré dans l’histoire de son pays, il n’est un secret pour personne que le pouvoir qu’il a exercé sans partage pendant 26 années a fait beaucoup de victimes. Plusieurs centaines de guinéens ont été tués, le plus souvent dans des circonstances inhumaines et sans bénéficier d’un procès équitable. Ces plaies, il faut l’avouer, sont encore béantes. Le moment choisi n’était pas propice pour les exciter. Pire, une telle décision ne se prend pas à tue-tête sans une consultation populaire. Il est donc compréhensible que ce geste ait soulevé des interrogations quant aux intentions réelles du colonel Doumbouya. Il s’agit sans doute d’une question sensible qui touche à la mémoire collective et qui exige à la fois une bonne compréhension de l’histoire de la Guinée, mais aussi une bonne dose de délicatesse et de sagesse pour son traitement. Sous d’autres cieux, la dénomination des noms de lieux n’est pas laissée à l’apanage d’un seul individu, c’est une commission nationale de toponymie des noms de lieux qui s’en charge.

Cela dit, le colonel Doumbouya continuerait de rendre un service considérable à son pays, s’il s’attelait avec plus d’ardeur à la poursuite des objectifs fixés dans la Charte de la Transition. C’est ce qui serait le plus propre à lui donner toute la légitimité nécessaire afin de conduire le pays vers des lendemains meilleurs.

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