
Les récentes déclarations du président Mamadi Doumbouya sur la souveraineté monétaire de la Guinée contrastent avec une décision prise quelques jours auparavant au niveau de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Alors que la Guinée a obtenu son intégration à la Task Force présidentielle chargée de piloter le Programme de la monnaie unique de la CEDEAO, l’Eco, le président Mamadi Doumbouya a réaffirmé que le franc guinéen demeurera au cœur de la politique économique nationale.
Cette apparente contradiction relance les interrogations sur la position de la Guinée vis-à-vis du projet d’intégration monétaire ouest-africain.
Le franc guinéen érigé en symbole de souveraineté
Lors du Conseil des ministres du jeudi 30 juillet, le président Mamadi Doumbouya a réaffirmé l’attachement de la Guinée à sa souveraineté monétaire. Selon le compte rendu présenté par le porte-parole du gouvernement, le chef de l’État a rappelé que la République de Guinée émet sa propre monnaie depuis plus de soixante-cinq ans et conduit sa politique monétaire de manière indépendante au service de son développement économique.
« Le franc guinéen demeure un symbole fondamental de l’indépendance économique du pays », a déclaré le président de la République.
Il a souligné que cette souveraineté monétaire permet à la Guinée de définir librement ses orientations économiques en fonction de ses priorités nationales, sans dépendre de décisions extérieures.
Le chef de l’État a également insisté sur le fait que la monnaie nationale constitue un pilier essentiel de la stratégie de développement des autorités de la transition et qu’elle continuera d’occuper une place centrale dans les politiques économiques du gouvernement.
Une demande d’adhésion acceptée par la CEDEAO
Pourtant, quelques jours plus tôt, lors de la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, tenue le 19 juillet 2026 à Freetown, la demande de la Guinée de rejoindre la Task Force présidentielle sur le Programme de la monnaie unique de la CEDEAO a été approuvée.
Dans son communiqué final, la Conférence indique avoir « pris note avec satisfaction » de cette demande avant de l’approuver officiellement. Les chefs d’État ont, en outre, instruit la Commission de la CEDEAO de prendre toutes les dispositions nécessaires pour convoquer, avant le sommet ordinaire de décembre 2026, une réunion de cette Task Force, en collaboration avec le président de la République de Côte d’Ivoire, seul membre encore en fonction de cette instance.
Le communiqué final va plus loin. Dans son point 16, la Conférence charge la Commission de la CEDEAO, en collaboration avec l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) et les gouverneurs des banques centrales, de poursuivre les consultations techniques afin de dégager un consensus sur les questions encore en suspens relatives au lancement de la monnaie unique. Au point 17, les chefs d’État demandent également à la Commission d’engager les démarches nécessaires pour faire enregistrer « ECO » comme marque officielle de la future monnaie unique auprès des organismes régionaux et internationaux compétents.
L’intérêt de la Guinée pour la monnaie unique ne date pas d’aujourd’hui. Le pays est membre fondateur de la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO), créée en avril 2000 par la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Nigeria et la Sierra Leone pour préparer l’introduction d’une monnaie unique destinée aux États non membres de l’UEMOA. Depuis plus de vingt-cinq ans, la Guinée participe ainsi aux travaux techniques et politiques consacrés au projet Eco.
Les critères de convergence toujours au cœur du processus
Si le lancement de l’Eco a été reporté à plusieurs reprises, c’est principalement parce que les États membres peinent à satisfaire simultanément aux critères de convergence macroéconomique.
Ces critères de premier rang prévoient notamment une inflation à un chiffre, un déficit budgétaire ne dépassant pas 3 % du PIB, un financement limité des déficits publics par les banques centrales ainsi que des réserves de change suffisantes pour couvrir plusieurs mois d’importations.
À ces exigences s’ajoutent des critères de second rang portant notamment sur la stabilité du taux de change, la soutenabilité de la dette publique, la mobilisation des recettes fiscales et la réduction des arriérés de paiement. Le respect de ces indicateurs constitue un préalable indispensable à l’adoption de la monnaie unique.
Une contradiction qui interroge
L’adhésion de la Guinée à la Task Force présidentielle et les déclarations du président Doumbouya sur le maintien du franc guinéen soulèvent toutefois une question de fond.
En demandant à intégrer l’organe politique chargé de conduire le projet de l’Eco, la Guinée manifeste sa volonté de participer activement à la définition de la future monnaie unique ouest-africaine. Dans le même temps, les autorités affirment que le franc guinéen continuera d’occuper une place centrale dans la stratégie économique nationale.
Or, la finalité même du projet Eco est, à terme, de remplacer les monnaies nationales des États participants par une monnaie commune. Si la Guinée devait adhérer pleinement à cette union monétaire une fois le projet abouti, elle serait donc appelée à renoncer au franc guinéen.
À ce stade, selon des spécialistes, cette contradiction reste davantage politique que juridique. Selon eux, rejoindre la Task Force ne signifie pas une adhésion immédiate à la monnaie unique. Cette instance est chargée d’accélérer les discussions politiques et techniques sur l’Eco, dont l’entrée en vigueur demeure conditionnée au respect des critères de convergence par les États membres.

