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La Guinée en classes sociales : une séparation très marquée

Sur ce terrain, comme dans bien d’autres, l’on peut affirmer que notre pays a changé. Si auparavant, la différence de classes était peu marquée, aujourd’hui c’est tout le contraire que nous voyons. L’exacerbation de la différence entre les catégories sociales est poussée à son paroxysme. De prime abord, c’est l’immobilier qui nous en offre la première illustration.

Pendant que la plupart de nos compatriotes végètent dans la misère, incapables de s’assurer un repas quotidien, encore moins s’offrir un abri décent pour se loger, d’autres construisent à répétition, des villas et des immeubles. Ce paradoxe est bien décrit dans le langage courant qui soutient que la vie est ainsi faite. Autant sont inégaux les doigts de la main, autant le seront les hommes entre eux, en ce bas-monde. Ainsi voit-on quelqu’un qui peine à trouver juste une pincée de ciment à mélanger avec une truelle de sable pour colmater un trou fait par les souris chez lui, pendant qu’au même moment, un autre s’offre un camion remorque ou un conteneur du même produit pour réaliser une infrastructure. Tel est le fondement de l’assertion sur la différence entre les gens et l’inégalité des chances. La question n’est pas de savoir pourquoi on l’accepte, mais jusqu’à quelle échelle on la tolère.

Sous la première république, le système politique qui avait cours se définissait comme socialiste de type révolutionnaire. La bipolarisation du monde, du fait de la guerre froide et certaines circonstances historiques post indépendance survenues entre temps, avaient placé notre pays dans le giron des non-alignés, qu’on taxait à l’époque de communistes. Les historiens sont mieux placés pour en parler. Mais, là n’est pas la question. Il s’agit plutôt de dire que sous ce régime comme sous tous ceux qui lui ressemblent, la société était nivelée à l’horizontale.

Le centralisme pratiqué voulait créer un modèle social égalitaire, sans classes sociales distinctes voire antagoniques. Aussi l’Etat gérait tout, veillant à ce que les besoins vitaux essentiels soient équitablement répartis entre tous. C’est ainsi qu’il assurait à chacun les études, le travail, le logement, la nourriture, les soins médicaux, la sécurité et le transport. De telle sorte qu’à l’échelle sociale, personne ou presque ne pouvait dépasser l’autre, en termes d’évolution et de niveau de vie. Nul n’était exclu ou laissé pour compte dans la prise en charge du peuple tout entier. Pour gagner un tel pari et le tenir, tout le temps qu’a duré le système communiste, il a fallu que l’Etat dispose de moyens financiers et matériels colossaux et pratique une rigueur à toute épreuve dans la gestion de ses ressources. C’est ainsi que dans ces pays, comme ici chez nous, trois exigences s’imposent à tous, sans aucun compromis : le travail, la discipline, le respect des lois. L’impunité était bannie du vocabulaire et les détournements de biens publics n’étaient point tolérés. Dans ce domaine, il y avait un seuil à ne pas franchir, puisque condamnant immanquablement son auteur, à mort. Sans compter les sanctions administratives qui s’ensuivent, frappant toute la chaîne de commandement du secteur incriminé. Tout cela était fait pour l’exemple et pour dissuader les indécis tentés par la pratique.

La stricte application de cette mesure à tout le monde sans exception et le reste de stratégies développées à l’effet de se protéger des menaces que générait la guerre froide a peut-être fait dire au bloc capitaliste qu’il s’agit de dictatures. Chez nous ici, les choses ont évolué presque à l’identique. Personne ne pouvait se prévaloir d’une quelconque immunité pour s’éviter de subir les rigueurs de la loi, en cas de détournement de deniers publics. Le viol de cette règle entrainait toujours la sanction. Dans cet ordre d’idées, on a même vu ici, au Palais du Peuple, des cadres jugés indélicats dans leur gestion, exposés à demi-nus, devant le public.

Ainsi, au regard des risques qu’on encourt à transgresser cette règle, tout le monde se mettait à carreau comme l’on dit souvent et chacun évitait de trop sortir la tête. Il y avait bien des riches que les colons ont laissé à leur départ. Ils étaient commerçants, transporteurs, planteurs, etc. Ou les héritiers de ceux-ci.  Mais, cette richesse quoique tolérée, n’était pas exhibée au grand jour pour jouer au nabab. On faisait l’effort d’adapter son train de vie de façon à vivre en harmonie avec les autres. Il n’y avait pas de heurts entre les classes sociales. Cette situation a prévalu, jusqu’au premier changement de régime.

A partir du 3 avril 1984, la donne a entièrement changé et le phénomène n’a fait qu’empirer. Hélas, le libéralisme prôné n’a pas été bien balisé et bon nombre de nos compatriotes se sont engouffrés dans la brèche ouverte pour courir vers l’argent. Et voilà notre société, au fil des années, confrontée à la situation qui est la sienne aujourd’hui. On nous a toujours appris que l’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Quand on prend goût à le posséder toujours plus et par tous les moyens, c’est littéralement avec le démon lui-même qu’on se lie d’affaire et cela conduit inévitablement à des dérapages et crimes inimaginables. Cela commence par des pratiques avérées de corruption à grande échelle et de course effrénée vers l’enrichissement illicite.

Ce sont bien les stigmates de ces tares qu’une impunité totale favorise et encourage et qui font le lit de notre mal-développement. C’est aussi ce qui explique les troubles sociaux à répétition.

Malheureusement, cette tendance semble aujourd’hui largement adoubée par une bonne frange de nos concitoyens. A telle enseigne que lorsqu’on est nommé à un poste, le premier réflexe est d’abord de savoir ce qu’on y gagne, pas ce qu’on va y faire d’utile pour le pays. On vient, non pas pour servir, mais pour se servir. Dans notre société actuelle, la vertu n’est plus un mérite. Vous allez beau être un cadre exemplaire sur tous les plans se contentant de son salaire pour vivre dignement, au final, au lieu que vous serviez de modèle vertueux à citer en exemple, vous êtes plutôt classé dans la catégorie des ‘’maudits‘’ qui n’ont rien voulu faire de bien dans leur vie. Vous n’avez ni villa, ni voiture, ni compte en banque. Pendant ce temps l’autre, qui est sorti de nulle part, sans aucune référence que ses grenouillages et ses complicités, sa démagogie et son opportunisme a tout ce qu’il faut pour impressionner ou s’attacher la sympathie intéressée des parents, amis et voisins. Lui, on l’adule, on vante ses mérites. Lui, il est l’enfant béni de sa famille. Il a des immeubles partout, des carrosses de luxe et tout ce qu’un homme peut souhaiter de merveilleux ici-bas. Il est toujours invité à parrainer des événements et des cérémonies où il distribue de l’argent sans compter. Qui plus est, c’est le même individu qu’on présente ensuite aux autres comme un homme vertueux, à la grande générosité, un donneur de leçons de morale et de bonne conduite. On le sacralise, on souhaite l’avoir pour ami, allié ou beau-fils, etc.

Il arrive parfois qu’il se présente dans la posture opposée. Il nargue et défie alors à tout va. Il le fait de façon ostensible, provocatrice, voire insolente, l’air de dire : « regardez-moi bien et mordez-vous le doigt si vous voulez. Voyez comment je vous dépasse tous, à tout point de vue. Je suis le meilleur. C’est vous les cons ! »

Quand les choses se présentent ainsi, comment voulez-vous qu’il y ait le calme et la paix ? Quels exemples de vertus voulez-vous que de tels personnages donnent à nos enfants ? Comment ne pas comprendre que notre société connaisse des troubles ? Avec ce monde à l’envers ; avec tous ces nouveaux riches qui n’ont aucun ‘’mérite’’ particulier qui les distingue des autres, sinon que d’avoir volé, détourné sans arrêt et sans scrupules. En toute liberté, en toute impunité !

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