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Dr Sadou Diallo, médecin légiste : « en moins d’un an, 490 cas de viols sur mineures de moins de 15 ans ont été enregistrés »

Il n’y a pas, à ce jour, un phénomène de société qui nous interpelle autant que les viols récurrents qui se produisent dans notre pays. Il ne se passe pas un jour, sans qu’un cas ne soit signalé aussi bien à Conakry qu’à l’intérieur du pays. La fréquence est telle que l’opinion en est bouleversée au plus haut point. On n’en revient pas de vivre une telle calamité qui nous tombe dessus, sans coup férir. Notre pays, auparavant réputé pour ses bonnes mœurs, en perd son image et son honorabilité. Qu’un tel fléau s’abatte aussi brutalement sur nous, nous amène à nous poser des questions.

Pour tenter d’avoir un éclairage des plus complets sur ce phénomène, nous avons eu un entretien avec Dr Thierno Sadou 1 Diallo, médecin légiste au service de médecine légale de l’hôpital national Ignace Deen.

Il est Expert agréé près les cours et tribunaux en évaluation du dommage corporel, Responsable de l’enseignement de la Médecine légale et Éthique médicale, dans les universités et au centre de formation judiciaire du ministère de la Justice.

Dans cet entretien dont nous vous livrons la première partie ici, il lève la nuance entre les mots  »viol » et  »agression sexuelle », parle, entre autres, de la flambée des cas d’agressions sexuelles avec à l’appui les récentes statistiques, des formes de prise en charge des victimes au sein des services de la médecine légale, des conséquences d’une agression sexuelle chez les filles, y compris celle immatures, des procédures médicales en vue d’obtenir une réparation à la justice… Lisez!

Guineenews : Bonjour Dr. Merci de nous recevoir, malgré vos occupations. Depuis un certain temps, notre pays connaît un accroissement exponentiel des cas de viol. On en parle partout et sans arrêt. Voulez-vous, pour commencer, nous en donner la définition ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo: merci. Au nom du Professeur Hassan Bah, notre chef de service, nous vous souhaitons la bienvenue. Permettez-moi, avant de répondre à votre question, d’apporter un rectificatif. Le mot le plus approprié pour parler de ce phénomène est agression sexuelle, au lieu de viol.

Le viol est l’une des formes des agressions sexuelles. C’est le   langage courant utilisé par les gens en général, les internautes, etc. C’est au juge seul qu’il appartient d’utiliser ce qualificatif.

Même lors de nos expertises en matière d’agression sexuelle, nous n’utilisons pas le mot viol. C’est le juge seul qui l’utilise après avoir réuni tous les éléments. Il peut qualifier une agression sexuelle de viol, d’attentat à la pudeur, d’attouchement, d’exhibition, d’incitation de mineur à la débauche. Tous ces cas sont des formes d’agression sexuelle, comme le viol.

 Guinéenews : comment définit-on donc les agressions sexuelles ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : les agressions sexuelles sont définies par notre code pénal dans son article 321 comme étant, tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature que ce soit, commis sur la personne d’autrui avec violence, contrainte, surprise ou menace, sans le consentement de la victime.

Guineenews : faites-nous l’état des lieux. Quelle est la tendance actuelle.  Évolue-t-elle ou pas ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : il faut noter que les agressions sexuelles sont un phénomène sociétal. Les données sont alarmantes. Elles évoluent rapidement. Il y a quelques années, au service de médecine légale, les agressions sexuelles occupaient environ 10 % de nos activités dans notre unité de victimologie. Au fil du temps, ce taux est monté en flèche. Aujourd’hui, sur 20 patients reçus, les 15 sont victimes d’agression sexuelle. Ce qui fait que ce phénomène représente plus de 50% de nos activités.

Guineenews : il faut dire que ce phénomène ne se limite pas qu’à notre pays. On le rencontre aussi ailleurs, à travers le monde, dans des proportions différentes.

Dr Thierno Sadou 1 Diallo :  oui, vous avez raison. La Guinée n’a pas l’apanage des cas d’agressions sexuelles. C’est un phénomène mondial devenu un fait très récurrent, très inquiétant. Il faut dire qu’il y a beaucoup de facteurs qui concourent à cette recrudescence. Aujourd’hui, on a tendance à penser qu’il y a peut-être plus d’agressions sexuelles chez nous qu’avant. Certains pensent que c’est parce qu’on dénonce plus facilement maintenant, avec la liberté d’expression plus affirmée que connaît notre pays.

Mais il faut aussi considérer que l’augmentation de la population générale est l’un des facteurs en cause. A cela s’ajoutent les outils des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les téléphones Android, la connexion internet accessible partout, les chaînes de télé Canal, la démission des parents dans l’éducation familiale.

Ce sont là quelques-uns des facteurs qui contribuent à l’augmentation de ce phénomène dans notre société aujourd’hui.

Guinéenews : pourquoi c’est à votre service que sont référés tous les cas d’agressions sexuelles enregistrés, tant à Conakry qu’à l’intérieur du pays ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : Tout naturellement, comme vous le savez, c’est un service médico-judiciaire. La médecine légale est définie comme étant l’application des connaissances médicales à des fins juridiques, ou pour citer Ambroise Paré, l’art des rapports en justice.

Notre service pratique la thanatologie qui traite de l’autopsie des cadavres et la victimologie, quand il s’agit d’agression sexuelle, comme c’est le cas, presque tous les jours.

Toutes les fois que cela se produit, il y a une victime que nous prenons en charge. L’expertise et le rapport médico- légal que nous délivrons occupent une place importante dans la chaîne judiciaire. C’est l’élément matériel de l’infraction. Il est très important. Sans cet élément, il ne peut pas y avoir d’infraction.

Guineenews : quelles sont les formes de prise en charge que vous proposez aux victimes d’agression sexuelle ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : nous assurons une prise en charge judiciaire. Mais aussi, une prise en charge médicale et psychosociale. Lorsque nous recevons une victime d’agression sexuelle, pour ce qui est des mineures, avec l’immaturité des organes, nous constatons souvent une défloration récente ou une déchirure périnéale, d’où une nécessité urgente de prendre en charge la victime pour effectuer une réparation. Ça, c’est le service de médecine légale qui le fait à travers les sapiteurs que sont la chirurgie pédiatrique, la gynécologie, la chirurgie générale ou la traumatologie.

Guineenews : vous qui recevez tous les cas d’agressions sexuelles enregistrés dans notre pays, vous disposez certainement des données statistiques les plus complètes qui soient ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : Pour cette année 2021, nous avons enregistré depuis le mois de janvier, 638 cas d’agressions sexuelles dans notre service de médecine légale.

Ces données se répartissent comme suit : 490 victimes âgées de moins de 15 ans, donc des mineures ; 148 victimes qui avaient une tranche d’âge comprise entre 16 et 30 ans et 02 victimes dont l’âge varie entre 31 et 45 ans.

Donc 76,8 % des victimes reçues et enregistrées et ayant fait l’objet d’une expertise médico-légale dans notre unité de victimologie avaient un âge inférieur à 15 ans.

Guineenews : tenant compte de l’immaturité de leurs organes génitaux, on est en droit de s’inquiéter des conséquences d’une agression sexuelle dont ces filles, pour ne pas dire ces fillettes, sont victimes de la part de personnes adultes. N’est-ce pas Dr ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : eh, oui, tout le monde en conviendra. Lorsque les enfants sont mineurs, les organes génitaux ne sont pas arrivés à maturité. Cela fait que très souvent, en cas d’agression sexuelle, ces victimes ont des lésions très importantes allant d’une défloration à une déchirure périnéale, parfois avec une nécessité de réparation chirurgicale. C’est des cas que nous enregistrons régulièrement au service de la médecine légale.

Guineenews : seraient-ce les seuls risques qu’encourent les filles immatures, victimes d’agressions sexuelles ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : non, la liste des risques est très longue. Au-delà de ceux que je viens de vous citer, nous devons aussi prévenir les grossesses. C’est l’un des aspects importants auxquels nous devons faire face. A la suite d’une agression sexuelle, on peut contracter une grossesse. Il faut dépister très tôt et prendre en charge. Mais la gamme des risques ne s’arrête pas là. Il nous faut aussi prévenir les infections sexuellement transmissibles dont le VIH, l’hépatite. Donc, voilà quelques raisons qui font que les victimes viennent chez nous.

Guineenews : au-delà des raisons que vous venez d’évoquer, nous apprenons également que les victimes viennent chez vous dans le but, bien légitime, d’obtenir réparation à travers la justice ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : oui, c’est effectif, si les victimes ne viennent pas pour une prise en charge médicale, elles peuvent venir pour une prise en charge judiciaire. Parce qu’aujourd’hui, c’est systématique, grâce aux efforts de notre maître, le Professeur Hassan Bah, tout le monde sait ce qu’on peut appeler le ‘’chemin de la victime’’.  Lorsqu’on est dans cette situation, je veux dire, lorsqu’on est victime d’agression sexuelle, il faut porter plainte et quand on porte plainte, le premier service vers lequel on se dirige, c’est soit la police, la gendarmerie, la justice ou les ONG. Ensuite, toutes ces entités savent aujourd’hui qu’il faut délivrer une réquisition à médecin pour amener la victime vers le service de médecine légale.  C’est le service technique qui peut apporter des informations très précises sur la nature et la gravité des lésions. Est-ce qu’il y a eu agression sexuelle ou pas ? Si c’est le cas, quelle est la nature de l’acte, quelle est sa gravité ?

C’est le service de médecine légale, l’interlocuteur technique des OPJ (officiers de police judiciaire) et des magistrats. Il intervient pour déterminer l’ITT (incapacité temporaire de travail ou incapacité totale de travail), ce qui apporte des éléments de qualification de l’infraction. Cela fait que les victimes du grand Conakry (Conakry, Coyah, Dubréka ) et même de l’intérieur du pays, se dirigent toutes vers la médecine légale pour une expertise. C’est ce qui fait que notre service ne désemplit pas, surtout avec la fréquence accrue des agressions que nous connaissons actuellement. Nous répertorions tous les cas dans nos registres.

Guineenews : ce qui explique sans doute, que vous ayez des statistiques bien fournies. Mais revenons, si vous le voulez bien, sur un autre aspect. Quelle est la finalité judiciaire des dossiers que vous traitez dans votre service ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo :  tous les rapports d’expertise médicale concernant les agressions sexuelles que nous traitons dans notre service sont transmis aux services demandeurs qui nous ont adressés une réquisition. Comme vous le savez, il s’agit des services de sécurité (police et gendarmerie) qui sont des OPJ, donc des auxiliaires de justice placés, sous l’autorité de monsieur le procureur de la république.

Ces services sont chargés de rétablir les victimes dans leurs droits, c’est-à-dire d’engager la procédure, de réunir les éléments de preuve et d’interpeller l’auteur s’il y en a, avant de l’amener devant les cours et tribunaux qui vont décider de la suite à donner à l’affaire. Selon le cas, l’auteur est jugé, condamné ou acquitté.

Guineenews y a-t-il aussi des cas où des personnes majeures, de sexe masculin sont victimes d’agression sexuelle ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : Oui, quelques rares fois, il arrive que nous recevions des cas de ce genre. Mais, détrompez-vous ! Pour une victime adulte, sexuellement active, c’est aussi grave que lorsqu’il s’agit d’un mineur, parce que c’est toujours une agression sexuelle, même si dans ce cas, on ne parle plus d’hymen, mais il peut y avoir des lésions importantes et un traumatisme psychologique.

Guineenews : c’est dire que les victimes que vous recevez enregistrent des séquelles de divers ordres. Voulez-vous, nous en parler ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : les séquelles que subissent les victimes d’agression sexuelle se situent au plan physique et psychologique, surtout. A ce jour, notre service assure la prise en charge judiciaire et médicale. En ce qui concerne la prise en charge psycho sociale qui est déterminante pour la guérison des victimes, elle est assurée par l’UNICEF. Cette institution nous apporte son appui gracieux et inestimable. Elle nous a affecté une dame experte en la matière, qui apporte à nos patients l’accompagnement psycho social indispensable dont ils ont besoin pour se sortir indemnes des séquelles traumatisantes qu’elles ont subies, dans leurs corps, mais aussi dans leur esprit.

 Guineenews : avec tous les cas d’agressions sexuelles que vous enregistrez, pourriez-vous dresser un tableau d’ensemble de ce phénomène et expliquer sa propension à s’accroître ?

Dr Thierno Sadou 1 Diallo : vaste question ! Je vous ai déjà dit que c’est un phénomène sociétal qui se déroule à plusieurs niveaux. Vous savez que notre société est devenue très violente. Ce qui explique que ce phénomène d’agression sexuelle occupe une place importante. Les auteurs, c’est aussi l’échantillon de la société. Parmi eux, il y a même des mineurs. Cela nous a conduit à mener une étude portant sur les agressions sexuelles entre mineurs. Un enfant de moins de 18 ans qui agresse sexuellement un autre enfant de la même tranche d’âge. Ça se passe parfois dans les quartiers. Ça peut se passer aussi dans les écoles ou ailleurs.

L’étude dont je vous parle, nous a donné des résultats éloquents. Alors là, qu’est-ce qu’il faut noter ? C’est la démission des parents, la promiscuité, la pauvreté qui sont tant de facteurs qui font que parfois, l’encadrement, l’éducation dont ces enfants devaient bénéficier dans les familles, ne sont pas correctement assurés par celles-ci. Et de nos jours, comme vous le savez, l’école a démissionné de l’éducation. Il ne reste que la formation. Il y a aussi les auteurs qui sont des jeunes adultes. Ça aussi, c’est un facteur important. Parmi les auteurs, il y a des personnes âgées (de toutes les tranches d’âge).  Récemment, lorsqu’on s’est rendu compte de la recrudescence de ce phénomène, nous avons enregistré des enfants de moins d’un an victimes d’agressions sexuelles, des fillettes de moins d’un an, des fillettes de deux ans.

Cette situation inqualifiable nous a conduit à organiser un débat dans le service, sous la houlette du Professeur Hassan Bah. On s’est raisonnablement posé la question : est-ce qu’un homme normal pourrait agresser sexuellement un enfant qui ne présente absolument aucun caractère sexuel secondaire, c’est-à-dire, excusez-moi du terme, qui n’a ni les seins, ni les fesses… rien qui puisse attirer un homme normal. On s’est dit, peut-être que ce sont des malades mentaux. Mais, étant donné que nous travaillons toujours sur des bases scientifiques vérifiables, le Professeur Hassan Bah a conduit une étude sur les profils psychopathologiques des auteurs des agressions sexuelles. Cette étude qui a été publiée dans la revue française de médecine légale, nous a révélé que moins de 3% des auteurs d’agression sexuelle avaient des troubles mentaux. Les 97 % autres n’avaient aucun antécédent de santé mentale, aucun problème de trouble psychiatrique.

Cela signifie en clair que ce problème mérite qu’on le prenne à bras le corps. Les autorités, les populations, les citoyens, la société civile, la justice notamment, tout le monde doit s’impliquer. C’est un problème sociétal. La répression doit aller de pair avec la sensibilisation, l’éducation, l’implication et la vigilance. Tous les moyens utiles doivent être mis en œuvre pour enrayer ce comportement inqualifiable.

A suivre!

Interview réalisée par Diao Diallo

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