
« (…) Je suis l’un des plus vieux musiciens encore en vie dans ce pays, tous mes collègues musiciens sont décédés. Malheureusement, je vis dans une indescriptible misère. Je demande aux autorités de se pencher sur mon sort. Nous avons posé des actes pour ce pays, en retour, la reconnaissance serait le plus beau cadeau à nous offrir de notre vivant »
Au compte de la rubrique Que sont-ils devenus ?, Guinéenews reçoit dans ce présent numéro maître Sékou Kouroumah, musicien guitariste, membre fondateur et chef d’orchestre du Gbassikolo Jazz du 3ème arrondissement, de la fédération de Conakry 1.
Dans cette interview, maître Sékou Kourouma nous campe un pan de l’histoire de la musique guinéenne avant l’indépendance. Des catégories sociales aux différents instruments traditionnels et modernes d’alors, il nous éclaire également sur les orchestres modernes et les coins de loisirs de l’époque.
Maître Sékou parle de son parcours, de la création et de la composition de l’orchestre Gbassikolo Jazz qu’il a fondé. Oublié, dit-il, dans le partage des droits d’auteur ainsi que pour sa prise en charge médicale, maître Sékou Kourouma monte au créneau en conclusion, exprime son cri du cœur et souhaite, en guise de reconnaissance, une assistance de la part des autorités en charge de la culture. Né en 1934 à Fotoba, maître Sékou souffle cette année 2026 sa 92ème bougie.
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Guinéenews : Avant de nous parler de votre parcours sur le plan musical, pouvez-vous nous édifier sur un pan de l’histoire de la musique guinéenne que vous avez connu et vécu avant l’indépendance ?
Sékou Kouroumah : Avant l’indépendance, à partir des années 1940, seuls les Niamakala, les griots, les fina, les chansonniers troubadours et autres pratiquaient la musique. Ils utilisaient comme instruments traditionnels le balafon, le bolon, le djembé ou tamtam, et le n’goni. Il faut noter qu’à côté de ces catégories sociales, on trouvait également les séréwa, qui étaient les griots des chasseurs, et les sofas (guerriers), qui étaient les parfaits connaisseurs et joueurs du bolon. Parmi toutes ces catégories, les plus respectés et craints étaient les Konkoba dyéli. Ils étaient glorifiés à cause de leurs connaissances approfondies de l’histoire des temps anciens, surtout celle du Mandingue. Ils sont les conservateurs de la tradition orale de père en fils. Cette catégorie sociale sillonnait tous les villages, et elle s’intéressait principalement aux chefs de villages, aux chefs de canton et aux hommes de haut rang.
Guinéenews : Aviez-vous connu quelques-uns de ces Konkoba dyéli de l’époque ?
Sékou Kourouma : J’en connaissais trois, notamment Morysanda Kamissoko (grand-père d’Aminata Kamissoko), le doyen Dyeli Kèmo Kanté (père de feu Kerfalla Kanté) et feu Sékou Deen Kouyaté (père de feu Mory Dyély Denn Kouyaté).
Guinéenews : Parlez-nous des instruments modernes utilisés avant l’indépendance
Sékou Kourouma : Il y avait la mandoline, le banjo et l’accordéon. Ces instruments étaient joués par les hauts fonctionnaires, et il y avait de rares nationaux qui les pratiquaient. Je peux citer ici la famille de feu Kanfory Sanoussy, le père de feu maître Barry, ainsi que le compositeur du titre Toubaka.
Guinéenews : Y a-t-il eu des orchestres modernes qui ont évolué avant l’indépendance ?
Sékou Kourouma : À l’époque, j’ai connu trois formations orchestrales : la Douce Parisette, dirigée par Jean Camara ; la Symphonie Jazz, conduite par Ibou Diallo ; et le groupe Harlem Jazz, qui était dirigé par feu Kèlètigui Traoré.
Guinéenews : Dites-nous, quels étaient les lieux de loisirs à cette époque ?
Sékou Kourouma : Il y avait le Bancos Bar, le bar Bouvier, la Terrasse, le Tamtam, le bar Alpha, le Tamarin Bar et la Canne à sucre. Il faut noter qu’il y avait une boîte de nuit appelée le Pigalle, qui était fréquentée par les Blancs et quelques Sénégalais.
Guinéenews : Comment maître Sékou s’est-il retrouvé dans la musique ? Parlez-nous de vos débuts et dites-nous si vous avez eu un maître à la guitare
Sékou Kourouma : J’ai très tôt commencé la musique, précisément à Bania (Faranah), dans la famille de feu Mama Diabaté, et aussi en compagnie d’Aly Kéita, qui était trésorier. L’arrivée de la famille de feu Sidikiba Diabaté m’a permis d’approfondir mes connaissances aux côtés de feu Grand Papa Diabaté, qui était un ami et qui m’a guidé dans l’apprentissage des accords. Donc, pratiquement, il a été mon maître à la guitare, bien qu’au début je me débrouillasse tout seul.
Guinéenews : À quels orchestres avez-vous appartenu à l’époque ?
Sékou Kourouma : Pratiquement, je n’ai fait partie de l’effectif d’aucun orchestre de manière permanente. De temps à autre, je prêtais service au Harlem Jazz de feu maître Kèlètigui, ainsi qu’à la Parisette de feu Jean Camara. Finalement, j’ai formé un orchestre dénommé le Gbassikolo Jazz, dont j’ai été le chef d’orchestre.
Guinéenews : Vous êtes membre fondateur et chef d’orchestre de cette formation. Parlez-nous de son historique et de sa composition par section musicale
Sékou Kourouma : L’idée de former cet orchestre est venue de moi, et nous étions sous le couvert du 3ème arrondissement, dans la fédération Conakry 1. Pour la composition par section musicale : j’étais à la guitare solo et chef d’orchestre ; Sékou Condé « Quaran gbégbé » à la guitare d’accompagnement ; Amara « Salade » et maître Barry aux saxos ; Rémetter à la tumba ; Soriba à la batterie ; enfin, Amine et Émile étaient au chant.
Guinéenews : Sur le plan des enregistrements, avez-vous laissé des compositions musicales ? Si oui, citez-nous quelques titres de votre répertoire
Sékou Kourouma : Il y en avait pas mal, entre autres : A fama l’heure ma, Conakry, Lalaba… Ce sont des œuvres qui passaient régulièrement dans l’émission Disque des auditeurs de la Voix de la Révolution.
Guinéenews : Bénéficiez-vous des droits d’auteur au compte du BGDA ?
Sékou Kourouma : Depuis tout ce temps, je n’ai jamais bénéficié d’aucun droit d’auteur. Je suis complètement ignoré dans ce secteur.
Guinéenews : En guise de souvenir, quel est le plus beau moment que vous gardez et celui que vous considérez comme le plus mauvais de votre parcours musical ?
Sékou Kourouma : Je me souviens du jour où j’ai joué de la guitare devant le président feu Ahmed Sékou Touré, feue Myriam Makeba, feu Manu Dibango et le doyen feu Seinkoun Kaba. Ce jour-là, à travers mes exhibitions, j’ai émerveillé l’assistance lorsque j’ai mis la guitare au dos en grattant. C’est un souvenir inoubliable pour moi. Quant au plus mauvais souvenir, c’est de voir qu’aujourd’hui, personne ne parle de moi. Je suis totalement abandonné, et cette situation continue de me chagriner.
Guinéenews : Sur le plan musical, quand avez-vous pris votre retraite, et quelles ont été les principales raisons de votre arrêt ?
Sékou Kourouma : C’est en 1967 que j’ai raccroché, après le festival national. Les raisons sont simples : il n’y avait plus de soutien, ça ne marchait plus, et nous étions dans le dénuement total.
Guinéenews : Des guitaristes sont-ils passés dans votre école pour se former ?
Sékou Kourouma : Oui, il y en a eu beaucoup qui sont passés chez moi. Je peux citer Malto Mory du Bafing Jazz de Mamou, Abdoul Gadiri du Kolima Jazz de Labé, Sékou Kouyaté de Myriam Makeba, et tant d’autres.
Guinéenews : La musique reste-t-elle toujours une passion pour vous, ou vous en êtes-vous définitivement éloigné ?
Sékou Kourouma : J’écoute souvent de la musique guinéenne à la radio. Sauf que je n’ai plus les possibilités d’intervenir afin de donner mon point de vue. C’est regrettable de constater que les jeunes ont totalement abandonné les instruments de musique : la section des cuivres a disparu, et tout le monde se dirige vers le chant. Il y a des dérives qui me font énormément mal au cœur.
Guinéenews : Avec cette vie de retraité, quelles sont vos occupations actuelles, du haut de vos 92 ans ?
Sékou Kourouma : Actuellement, la bouilloire, le chapelet et le tapis de prière sont mes meilleurs compagnons.
Guinéenews : Quelles sont vos sources de revenus ?
Sékou Kourouma : Ma seule source de revenu est ma pension.
Guinéenews : Que ressentez-vous aujourd’hui face à tout ce que vous avez fait pour la musique guinéenne ?
Sékou Kourouma : Je ne ressens que le regret et l’amertume. Tout ce monde m’a oublié.
Guinéenews : Le ministère de la Culture vient d’initier une prise en charge médicale en partenariat avec NSIA Banque. Êtes-vous imprégné de cette situation ?
Sékou Kourouma : Oui, j’entends parler de cette situation de prise en charge, mais franchement, je ne bénéficie de rien : ni de prise en charge médicale, ni même de mes droits d’auteur.
Guinéenews : Parlez-nous de votre état de santé.
Sékou Kourouma : Je souffre d’arthrose, je suis menacé par l’hypertension artérielle, j’ai des trous de mémoire – certes, c’est l’Alzheimer qui me guette – et j’avoue que les frais médicaux et pharmaceutiques sont énormément coûteux. J’ai besoin d’aide.
Guinéenews : Avez-vous un message à adresser aux autorités en charge de la culture ?
Sékou Kourouma : Je souhaiterais que l’on me reconnaisse. Je suis l’un des plus vieux musiciens encore en vie dans ce pays, tous mes collègues musiciens sont décédés. Malheureusement, je vis dans une indescriptible misère. Je demande aux autorités de se pencher sur mon sort. Nous avons posé des actes pour ce pays, en retour, la reconnaissance serait le plus beau cadeau à nous offrir de notre vivant.
Entretien réalisé par LY Abdoul pour Guinéenews

