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Corruptopreneuriat et dilemme des postes juteux: quand l’intelligence détruit des nations

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Il arrive un moment où les mots existants ne suffisent plus à décrire la réalité. Pendant des décennies, nous avons parlé de corruption, de mauvaise gouvernance, de détournements. Mais ces termes, devenus trop génériques, n’expliquent plus ce que nous observons aujourd’hui dans nos sociétés. C’est pour nommer cette mutation profonde que j’ai forgé et assumé un concept nouveau : le corruptopreneuriat.

Le corruptopreneuriat n’est pas la corruption ordinaire. Il est l’organisation rationnelle, intelligente et assumée de la prédation, aussi bien dans le secteur public que privé. Il désigne l’utilisation méthodique du savoir, des diplômes, de l’expertise, des réseaux et de l’esprit entrepreneurial non pas pour servir la nation, mais pour accéder à des postes juteux et en extraire un maximum de richesse, le plus rapidement possible.

Il faut avoir le courage de le dire : l’Afrique n’est pas freinée par un manque d’intelligence, de talents ou de créativité. Elle est freinée par la manière dont cette intelligence est aujourd’hui orientée et instrumentalisée.

Le corruptopreneuriat : quand le poste devient un actif à rentabiliser

Dans l’imaginaire social africain contemporain, le poste juteux est devenu l’horizon ultime de la réussite. Peu importe qu’il soit public ou privé. Peu importe qu’il produise ou non de la valeur réelle. Ce qui compte, c’est sa capacité à donner accès à des flux financiers importants, offrir un pouvoir de décision monnayable, permettre une ascension sociale rapide, assurer un confort matériel visible et immédiat.

Le concours administratif, la nomination politique, le recrutement dans une grande entreprise, une banque, une société minière, un projet financé par l’État ou par des bailleurs deviennent des objectifs stratégiques, non pour servir, mais pour capter.

Dans le corruptopreneuriat, le poste n’est plus une mission : c’est un investissement.
L’intelligence n’est plus une responsabilité : elle devient un outil de positionnement.
Le mérite n’est plus évalué à la contribution, mais à la capacité d’accéder à la rente.

Public et privé : deux visages d’un même système

Il serait intellectuellement paresseux de faire du secteur public le seul coupable. Le corruptopreneuriat prospère tout autant dans le secteur privé, souvent en parfaite symbiose avec l’administration.

Dans de nombreuses entreprises privées africaines, des cadres utilisent leur position pour détourner des ressources internes, des dirigeants négocient des marchés publics via des commissions occultes, des sociétés sont créées uniquement pour capter des contrats, sans activité productive réelle, des responsables ferment les yeux sur des pratiques illégales tant qu’elles sont rentables.

Le privé devient alors non pas une alternative vertueuse, mais un maillon du même écosystème de prédation, où l’objectif est d’extraire le maximum de richesse en un minimum de temps, parfois au mépris total de l’éthique, de la loi et de l’intérêt collectif. Le corruptopreneuriat ne choisit pas entre public et privé. Il exploite les deux.

Dilapider sans remords : la normalisation du pillage

Ce qui rend le corruptopreneuriat particulièrement destructeur, c’est l’absence totale de remords. La dilapidation des ressources publiques comme privées est devenue normale, presque attendue. Les justifications sont toujours les mêmes :

  • « Tout le monde fait pareil »
  • « L’entreprise est riche »
  • « L’État ne perd rien »
  • « Si je ne prends pas, un autre prendra »

Ces phrases traduisent une rupture morale profonde. Elles montrent que l’État, l’entreprise et la nation ne sont plus perçus comme des biens communs à préserver, mais comme des entités abstraites à exploiter.

Le résultat est visible partout : routes inachevées, hôpitaux sous-équipés, projets surfacturés, entreprises vidées de leur substance, États affaiblis de l’intérieur.

La société et la famille : toutes coupables

Le corruptopreneuriat ne survit pas seul. Il est socialement entretenu.

Lorsqu’un individu accède à un poste de responsabilité – public ou privé – la société le considère immédiatement comme une solution à tous les problèmes de la famille restreinte et élargie qui  s’organise autour de cette position comme d’une source de revenus supposée inépuisable.

Les attentes deviennent écrasantes : payer les études de tous, régler les urgences médicales, financer les cérémonies, construire pour toute la famille.

Refuser, c’est passer pour un ingrat, ou un maudit (excusez-moi du terme). Ne pas se servir  quand on “peut” est parfois perçu comme une faute morale. Des cadres intègres sont humiliés, marginalisés, parfois même symboliquement maudits pour ne pas avoir “profité”.

Dans ce contexte, la corruption cesse d’être une déviance individuelle. Elle devient une obligation sociale implicite.

Une jeunesse brillante, mais capturée par la rente

L’Afrique dispose d’une jeunesse extraordinairement talentueuse. Pourtant, au lieu de créer des entreprises productives, d’innover ou de transformer les secteurs clés, beaucoup de jeunes utilisent leur intelligence pour comprendre les circuits de pouvoir, maîtriser les failles administratives, se rendre indispensables à des systèmes défaillants, sécuriser des postes à fort rendement personnel.

Le rêve collectif a été remplacé par une course individuelle à la rente. Le patriotisme est souvent moqué. L’intégrité est perçue comme une faiblesse. Le service de l’État ou de l’entreprise est vu comme une erreur stratégique s’il ne rapporte pas.

C’est précisément cette dérive que j’ai voulu désigner par le mot corruptopreneuriat.

L’école et l’université face à une responsabilité historique

Former des élites techniquement compétentes sans conscience civique est une faute stratégique. L’école et l’université ne peuvent plus se contenter de produire des diplômés. Elles doivent redevenir des espaces de formation morale, capables de rappeler que la réussite ne se limite pas à l’enrichissement et que le poste est une responsabilité avant d’être un avantage.

Sans cette refondation éducative, le système continuera à produire des cadres brillants mais institutionnellement destructeurs.

                                                   

Former des ingénieurs brillants sans conscience citoyenne, des juristes experts sans éthique publique, des managers performants sans responsabilité sociale, c’est préparer les futurs architectes du pillage. L’école et l’université doivent redevenir des lieux de formation morale autant qu’intellectuelle. Elles doivent réapprendre aux jeunes que :

  • la réussite n’est pas seulement matérielle,
  • le poste est une mission, pas un butin,
  • l’intelligence engage celui qui la possède vis-à-vis de la nation.

Sans cette refondation, le système continuera à produire des élites techniquement compétentes mais institutionnellement destructrices.

Briser le mythe du poste juteux

Aucune nation ne s’est développée durablement en faisant de la rente son moteur et de la ruse son modèle. Tant que l’Afrique glorifiera les postes juteux – publics et privés – elle continuera à s’appauvrir malgré ses immenses richesses humaines et naturelles.

Nommer le mal était une nécessité. Le corruptopreneuriat est aujourd’hui l’un des principaux ennemis silencieux du développement africain. Le combattre exige du courage, une refondation morale et un changement profond de nos modèles de réussite.

Le vrai courage n’est pas de réussir vite. Il est de réussir sans détruire, de s’élever sans piller, de servir sans voler.

Tant que cette vérité ne sera pas collectivement assumée, l’intelligence africaine continuera, tragiquement, à travailler contre l’Afrique.

Si j’ai parlé de corruptopreneuriat, ce n’est ni par provocation ni par effet de style. C’est parce que ce phénomène devait être nommé pour être combattu. On ne réforme pas ce que l’on banalise. On ne combat pas ce que l’on refuse de conceptualiser.

Quand l’État reprend la main : l’exemple nécessaire de la Guinée

Il serait injuste – et contre-productif – de ne pas reconnaître que certains États africains ont décidé de rompre avec la complaisance historique face à ce fléau. La Guinée fait partie de ces pays qui ont engagé, avec courage, une dynamique de lutte ferme et assumée contre les pratiques de prédation, y compris lorsque celles-ci impliquent des élites, des cadres supérieurs ou des intérêts puissants.

La multiplication des audits, la remise en cause de certains privilèges, la volonté affichée de restaurer l’autorité de l’État et de mettre fin à l’impunité envoient un message clair : le corruptopreneuriat n’est plus tolérable. Ce signal est fondamental, car il brise une croyance profondément enracinée selon laquelle l’accès à un poste de responsabilité garantirait automatiquement l’impunité.

Ces initiatives méritent d’être saluées, car elles rappellent une vérité essentielle : lorsque l’État assume pleinement son rôle, le corruptopreneuriat recule.

Mais l’enjeu dépasse les premières mesures. La lutte contre ce fléau ne peut être ni sélective, ni ponctuelle, ni conjoncturelle. Elle doit être systémique, constante et implacable, sans distinction de statut, de réseau ou de secteur. Elle doit s’accompagner de réformes institutionnelles durables, d’une justice crédible, d’une administration modernisée et d’un effort massif de pédagogie sociale.

La Guinée – comme d’autres pays engagés sur cette voie – peut devenir une référence continentale, à condition d’inscrire cette lutte dans le temps long et d’y associer l’école, l’université, la société civile et le secteur privé.

Valoriser l’intégrité et redonner espoir

Il serait injuste, et surtout contre-productif, de conclure ce débat en laissant croire que tous les cadres africains seraient complices du corruptopreneuriat. Ce serait faux. Ce serait aussi une insulte à des milliers de femmes et d’hommes qui, chaque jour, dans l’administration publique comme dans le secteur privé, résistent courageusement à la tentation, aux pressions sociales et aux risques personnels.

Ils existent. Ils sont nombreux. Ils sont souvent silencieux.

Ce sont des cadres qui refusent de détourner malgré des salaires modestes. Des dirigeants qui privilégient la transparence au détriment d’enrichissements rapides. Des fonctionnaires qui appliquent la loi sans discrimination. Des entrepreneurs qui créent de la valeur réelle, paient leurs impôts et construisent sur le long terme. Leur intégrité a un coût : incompréhension familiale, marginalisation professionnelle, lenteur de carrière, parfois même isolement social. Pourtant, ils tiennent.

À celles et ceux-là, il faut le dire clairement : vous n’êtes pas naïfs, vous êtes courageux. Vous n’êtes pas faibles, vous êtes indispensables. Sans vous, aucune réforme durable n’est possible, aucun État crédible ne peut se consolider, aucune économie saine ne peut émerger.

Reconnaître l’existence de ces cadres intègres est fondamental, car ils constituent la véritable colonne vertébrale morale de l’Afrique. Ce sont eux qui prouvent, par les faits, que le corruptoprenariat n’est pas une fatalité culturelle, mais une dérive que l’on peut combattre et contenir.

Le défi, désormais, est collectif : protéger ces femmes et ces hommes, les valoriser, les promouvoir, leur offrir des institutions justes et des règles claires. Il s’agit aussi de dire à la jeunesse que l’intégrité n’est pas un échec différé, mais une victoire à long terme.

L’Afrique se transformera non pas en célébrant la ruse et la rente, mais en réhabilitant le mérite, le travail honnête et le courage moral. Le combat contre le corruptoprenariat n’est pas un combat contre des individus, mais pour un modèle de réussite plus juste, plus durable et plus digne.

À ceux qui tiennent bon, malgré les vents contraires, cette tribune adresse un message simple mais essentiel : vous êtes l’avenir crédible de l’Afrique.

Par Mamadou Pathe DIENG, président de l’université Ahmadou DIENG, Consultant et Expert OIF en entreprenariat

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