
“Ce que la musique m’a donné, l’argent ne peut pas me l’offrir. J’ai tout vu et tout connu dans la musique. (…) Actuellement, j’ai réalisé un double album (chant et guitare) qui est prêt. Je suis présentement à la recherche de personnes-ressources qui pourraient m’aider pour sa distribution. J’espère et je souhaite que cet entretien sur votre site m’apporte la chance d’écouler cette « marchandise » impérissable qui dort mélodieusement dans mes tiroirs.”
Sékou Bembeya Diabaté, pour qui la guitare constitue la vie et l’âme, avec plus de 60 ans de carrière musicale, reçoit Guinéenews dans sa rubrique « Que sont-ils devenus ? ».
Dans cet entretien, il nous fait découvrir ses relations sincères avec le regretté Demba Camara et ses compagnons de route disparus de l’orchestre Bembeya Jazz National. Il évoque les raisons de sa motivation à poursuivre et projette un avenir radieux pour la jeune génération de la relève qu’il a formée et qui entend réaliser un nouvel opus.
En quête de sponsors pour la distribution de son double album (chant et instrumental), il étale clairement les difficultés rencontrées et sa précarité financière actuelle.
Dans cet entretien poignant, découvrez cet autre pan de l’histoire et de la vie actuelle que mène l’exubérant et élégant guitariste Sékou Diabaté Bembeya « Diamond Fingers ».
Lisez.
Guinéenews : Bonjour doyen Sékou Bembeya. On ne peut mieux vous présenter, néanmoins, à l’intention de nos nombreux lecteurs, dites-nous : qui est Sékou Diabaté Bembeya ?
Sékou Diabaté Bembeya : Bonjour et merci d’être venus me rencontrer. Je suis Sékou Diabaté Bembeya, membre fondateur de l’orchestre Bembeya Jazz National. Je suis guitariste, auteur-compositeur, arrangeur, chanteur et chef d’orchestre du Bembeya Jazz national et international.
Guinéenews : De succès en succès tout au long de votre parcours, combien d’années de musique comptez-vous aujourd’hui ?
Sékou Diabaté Bembeya : Je suis né en 1944, j’ai grandi dans la musique. Mon père jouait du balafon ainsi que de la guitare acoustique dans le style traditionnel.
Sur le plan professionnel, cela n’a démarré qu’à partir de 1960, quand je suis venu à Conakry. C’est mon frère, feu Papa Diabaté, qui m’a donné les premières leçons de guitare moderne, que je ne connaissais pas du tout. C’est à partir de là que tout a commencé.
Guinéenews : Pourquoi donc ce choix de la guitare au détriment du balafon ?
Sékou Diabaté Bembeya : Comme je vous l’ai dit au départ, mon père jouait ces deux instruments. Sincèrement, je n’avais pas de don pour la pratique du balafon et mon choix s’est porté sur la guitare.
Guinéenews : S’il fallait définir cet instrument, que représente la guitare pour vous ?
Sékou Diabaté Bembeya : En un mot, la guitare, c’est ma vie, mon âme.
Guinéenews : Demba-Sékou Bembeya, un duo de choc au sein du Bembeya Jazz National. Complice sur scène, qu’est-ce que Demba a pu vous apporter particulièrement dans votre parcours musical ?
Sékou Diabaté Bembeya : Depuis sa disparition jusqu’à ce jour, il n’y a pas une nuit où je ne pense pas à Demba (paix à son âme).
Demba est décédé il y a de cela 53 ans. Il y a eu pas mal de chanteurs qui lui ont succédé. C’est Dieu qui a voulu notre rencontre et Il a choisi cette paire au compte du Bembeya et de la musique guinéenne. Je m’entendais avec Demba sur scène ; on se parlait et l’on communiquait sans ouvrir la bouche. Chacun savait ce que l’autre voulait exprimer sur scène. C’était une incroyable complicité. Il m’arrive, seul et à tout moment, de penser à Demba et de pleurer.
Je sais bien que la famille de Demba a été affligée suite à sa disparition, mais rassurez-vous : j’ai perdu un être cher dont le départ a, sans le vouloir, freiné quelque peu mon évolution. Si Demba avait continué avec le Bembeya, nous ne serions pas à ce stade aujourd’hui dans notre évolution musicale. Depuis qu’il est parti, je n’ai plus trouvé quelqu’un qui puisse lui ressembler. Je pense que c’est une relation que je ne pourrai plus retrouver dans ma vie de musicien. Je pourrais dire que Demba a renforcé mon inspiration.
Guinéenews : Après Demba, le Bembeya continue son chemin. Quelles ont été les réelles motivations qui ont conduit le Bembeya et Sékou à toutes ces mutations ?
Sékou Diabaté Bembeya : Je me suis dit que le Bembeya, tout comme la musique, constitue ma vie. Né dans cette musique, ayant grandi dedans, c’est devenu une affaire de famille. Dans mon fort intérieur, une voix me disait : « Sékou, si tu dois te battre, c’est maintenant ou jamais. Et si tu ne te bats pas, tu vas disparaître de ton vivant. » Donc, la musique étant ma vie, mon tout, j’ai forcé pour surmonter le choc suite au décès de Demba. C’est ce qui m’a vraiment motivé et j’ai opté pour la continuité.
Guinéenews : Revenons à vous. Sékou Bembeya sur scène a toujours arboré une tenue spéciale, différente de celle de l’ensemble des musiciens. Dites-nous quelles en sont les raisons, ou est-ce un secret comme le pensent plusieurs admirateurs ?
Sékou Diabaté Bembeya : Non, ce n’est pas un secret. Vous savez, les tenues de l’ensemble étaient cousues de manière très simple. J’ai toujours voulu avoir une tenue qui réponde à ma manière de jouer sur scène. Cette particularité vestimentaire me déchaînait dans mon coin de la scène.
Guinéenews : Décrivez-nous ce style de jeu scénique qui s’alliait à vos tenues pendant vos spectacles.
Sékou Diabaté Bembeya : (Rires) Vous n’avez jamais vu Sékou Bembeya sur scène ? En fait, je ne suis jamais tranquille et je m’exhibe autant que je parcours chaque case de ma guitare dans mes solos. J’aime faire lever les spectateurs à travers des jeux de jambes, des acrobaties parfois et plusieurs autres styles d’animation sur scène. Je partais même rejoindre le public entre les sièges ; le câble électrique de ma guitare avait une longueur considérable, ce qui facilitait mes mouvements. C’est un style et un mode d’habillement qui me sont propres. Il n’y a aucun autre secret derrière mon habillement spécial.
Guinéenews : Durant tout ce temps, vous n’avez pratiqué que la musique. Qu’est-ce qu’elle vous a apporté ?
Sékou Diabaté Bembeya : La musique ne m’a pas apporté de richesse matérielle, mais c’est une chance dans la vie de pratiquer un métier et d’en retirer autre chose que ce que l’argent peut offrir.
J’ai fêté mes 82 ans en juillet 2026. Ce que ce métier m’a apporté, rien d’autre ne pourrait me le procurer. Tu as beau donner de l’argent à quelqu’un, quand il n’y en a plus, c’est terminé.
Je vous donne un exemple très concret : lors de mon pèlerinage cette année à La Mecque, accompli grâce au Premier ministre Amadou Oury Bah que je remercie infiniment à travers cet entretien, tous ceux qui m’ont reconnu m’ont choyé. Ils venaient de partout et, à chaque occasion où nous évoquions le passé et les beaux souvenirs du Bembeya Jazz, ce sont des larmes qui coulaient. Je suis quelqu’un de très émotif, qui ne retient pas ses larmes. Tout ce monde voulait me serrer la main, je suis devenu comme un bébé que tout le monde voulait toucher. Tout cela vaut plus que la richesse. L’argent ne peut pas acheter tout cela, c’est la notoriété qui est le plus important.
Ce que la musique m’a donné, l’argent ne peut pas me l’offrir. J’ai tout vu et tout connu dans la musique.
Guinéenews : Un solo de guitare vous a valu le pseudonyme de « Diamond Fingers ». Comment ce morceau a-t-il été composé et en combien de temps ?
Sékou Diabaté Bembeya : Cette composition ne m’a pas pris beaucoup de temps, bien que je ne puisse pas déterminer exactement combien. Je peux rester à réfléchir et l’inspiration survient. Mes inspirations me viennent généralement la nuit. Quand je me couche tôt, il m’arrive parfois de me réveiller plus tard, de prendre ma guitare et d’enregistrer mes notes ou mes idées musicales sur un magnétophone. C’est ensuite lors des répétitions avec le groupe que je perfectionne toutes ces inspirations. C’est de cette manière que des titres comme Diamond Fingers, Montagne, Guitare Fo, Diata ou Manden, entre autres, ont été créés.
Guinéenews : En compagnie de Sékou « Le Gros » Camara (malade), vous êtes les deux seuls membres fondateurs de cet orchestre encore en vie à ce jour (paix aux âmes des illustres disparus). Quels sentiments vous animent aujourd’hui face aux disparitions de vos compagnons ?
Sékou Diabaté Bembeya : C’est difficile à supporter. Vous touchez un point qui est réellement difficile à aborder pour moi. Penser à eux perturbe mon sommeil. C’est dur, ils représentaient une grande partie de ma vie. Nous formions une famille, et une bonne famille. Je prie Dieu de leur accorder le paradis céleste.
Guinéenews : Constant, vous continuez le chemin avec cette nouvelle génération. Avez-vous personnellement des projets en solo ou en compagnie de l’orchestre Bembeya Jazz National ?
Sékou Diabaté Bembeya : Le Bembeya a toujours des projets. Personnellement, j’ai réalisé plusieurs projets en solo. Ce qui m’a motivé dans ce sens, c’est cette touche particulière qui me distinguera un jour pour confirmer que j’ai travaillé à la fois pour le groupe et pour moi-même.
Actuellement, j’ai réalisé un double album (chant et guitare) qui est prêt. Je suis présentement à la recherche de personnes-ressources qui pourraient m’aider pour sa distribution. J’espère et je souhaite que cet entretien sur votre site m’apporte la chance d’écouler cette « marchandise » impérissable qui dort mélodieusement dans mes tiroirs.
Guinéenews : À titre exceptionnel, le Bembeya en tant que groupe a-t-il un projet avec cette jeune génération ?
Sékou Diabaté Bembeya : Bien sûr, cette formidable jeune génération est prête pour un nouvel album. Ils sont respectueux et la compréhension est totale. Nous avons décidé ensemble de réaliser un nouvel album qui est actuellement en projet, Inchallah.
Guinéenews : Après le déguerpissement des artistes de leurs logements à La Paillote, vous avez bénéficié d’une maison. Tout est-il rose actuellement à votre niveau ? Dites-nous quelles sont les difficultés que vous rencontrez présentement.
Sékou Diabaté Bembeya : Tout n’est pas rose chez moi, bien que j’aie obtenu cet abri. Le nom Sékou Bembeya Diabaté est là, et les admirateurs restent toujours fidèles et reconnaissants pour mes actions concrètes dans le domaine musical. Ce respect continue de me m’entourer un peu partout en raison de notre passé, et j’en suis réellement fier.
Financièrement, c’est très dur pour moi, il faut dire la vérité. Certes, je ne vis pas dans la tristesse, mais tout être humain, pour avoir été ce que les autres reconnaissent en lui, devrait avoir le minimum à sa disposition, sans parler de luxe.
Aujourd’hui, je n’ai aucun moyen de locomotion. Ma voiture est en panne et irrécupérable. Je ne dispose d’aucun moyen pour assurer mes déplacements.
Guinéenews : Concernant votre état de santé, comment se porte Sékou Diabaté Bembeya ?
Sékou Diabaté Bembeya : Sur le plan de la santé, je remercie Dieu tous les jours. À cet âge, je tiens toujours bon avec mon instrument et je continue de donner du plaisir au public, ce qui est extraordinaire pour moi. Alhamdoulilahi rabbil alamina, An nyé tantou kè ALLAH yé (Rendons grâce à Dieu).
Guinéenews : Peut-on confirmer avec assurance que le Bembeya Jazz National pourrait évoluer sans Sékou Bembeya à la guitare solo ? Si oui, quelle serait votre place au sein de cet ensemble ?
Sékou Diabaté Bembeya : Je vous confirme que le Bembeya peut tenir. J’ai eu le souci très tôt d’assurer la relève. J’ai formé un petit frère du nom de Mamady Diabaté « Mognonko » qui me relaie à la guitare solo, et je suis satisfait de ses prestations. Pour preuve, quand j’étais à La Mecque, le Bembeya a joué à l’Hôtel Camayenne. Je peux vous rassurer que la relève est assurée à 95 %.
Guinéenews : Un jour, allez-vous quitter définitivement le Bembeya et laisser la place aux jeunes, ou comment cela va-t-il se passer en pratique ?
Sékou Diabaté Bembeya : Je suis encore pleinement en activité avec les jeunes. Il serait difficile de m’éloigner du groupe ou du monde de la musique, même si je laissais la main aux jeunes. Après tant d’années d’exercice, il me serait difficile de m’écarter complètement de cet univers. Au moment opportun, nous définirons ensemble ce qu’il convient de faire pour assurer la continuité.
Guinéenews : Au terme de cet entretien, quels messages adresseriez-vous aux autorités en charge de la culture et à nos nombreux lecteurs ?
Sékou Diabaté Bembeya : Nous remercions sincèrement l’actuel ministre de notre département et, à travers lui, l’ensemble du gouvernement et singulièrement le président Mamady Doumbouya pour tous les récents actes posés en faveur de la culture. Principalement, l’octroi de ces lots aux quatre formations nationales et à quelques anciens orchestres fédéraux m’a rappelé le feu président Ahmed Sékou Touré (paix à son âme). Merci pour toutes ces autres faveurs dont bénéficie aujourd’hui l’ensemble des acteurs des secteurs des arts, de la culture et des sports.
À vos nombreux lecteurs, je dis d’avance merci, tout en souhaitant qu’à travers cet entretien, nos différentes sollicitations puissent tomber dans de bonnes oreilles.
À vous personnellement, nous disons merci pour votre engagement et votre souci de redonner un nouvel élan à la culture guinéenne par le soutien que vous apportez à l’ancienne garde.
Entretien réalisé par LY Abdoul pour Guinéenews
