
Pendant soixante ans, nous avons traité l’agriculture africaine comme une question sociale. C’était une erreur historique. L’agriculture est aujourd’hui l’un des plus grands gisements d’investissement rentable du continent. Ceux qui l’ont compris avant les autres construisent la prochaine génération de champions économiques.
Le débat sur la souveraineté alimentaire a longtemps souffert d’une confusion. On a cru qu’il s’agissait de produire davantage. C’est presque exactement le contraire. Le vrai enjeu n’est plus de produire davantage de riz, de maïs ou de manioc. Le vrai enjeu est d’industrialiser la transformation de tout ce que nous produisons déjà.
Regardons les chiffres. L’Afrique importe chaque année pour plus de 60 milliards de dollars de produits alimentaires. Une part écrasante de ces importations concerne des produits que le continent cultive lui-même. Nous produisons du blé et nous importons de la farine. Nous produisons du cacao et nous importons du chocolat. Nous produisons du coton et nous importons du textile. Ce paradoxe est le vrai visage de la dépendance alimentaire africaine. Et il n’est pas agricole. Il est industriel.
Le déficit africain n’est pas foncier. Il est capitalistique.
La formule est connue : l’Afrique dispose de 60 % des terres arables non cultivées de la planète. Elle est vraie. Elle est même spectaculaire. Elle est aussi profondément trompeuse. Parce qu’elle laisse croire que le problème est agricole, alors qu’il est essentiellement financier.
L’agriculture est, après l’énergie et les infrastructures de transport, l’activité économique la plus intensive en capital au monde. Ce n’est pas l’industrie. Ce n’est pas les services. C’est l’agriculture. Pour produire cent euros de lait, il faut mobiliser deux cents euros de capital. Pour transformer ce lait en yaourt, il en faut cinquante. Le coefficient de capital dans l’amont agricole est quatre fois supérieur à celui de l’aval agroalimentaire, et huit fois supérieur à celui de l’industrie manufacturière banale.
Ce chiffre change tout. Il explique pourquoi les pays qui ont réussi leur transformation agricole n’ont jamais commencé par distribuer des semences. Ils ont commencé par construire des routes, des ports, des silos, des lignes électriques, des chaînes du froid, des systèmes d’irrigation, des laboratoires, des instituts de formation et surtout, des institutions financières capables de porter des paris longs. La révolution verte indienne a été une révolution du capital autant qu’une révolution agronomique. Il en va de même pour la révolution laitière néerlandaise, pour la révolution rizicole vietnamienne, pour la révolution des grandes plaines céréalières russes des années 1990.
L’Afrique dispose de la terre et de la démographie. Ce qui manque, ce sont les instruments financiers capables de mobiliser le capital sur les horizons longs qu’exige la nature elle-même.
Le temps de la nature n’est pas celui des banques
Une plantation de cacao ne produit rien avant quatre ans. Un anacardier, cinq à six ans. Un hévéa, sept ans. Un troupeau laitier moderne suppose au minimum trois ans avant d’atteindre son pic de productivité. Pendant tout ce temps, il faut avoir financé les intrants, les compétences, la maintenance, les infrastructures d’accompagnement.
Aucun système bancaire calibré pour des campagnes d’exportation de trois mois ne peut répondre à cet horizon. C’est l’héritage d’un modèle financier hérité de la période coloniale, conçu pour évacuer des matières premières vers l’extérieur et non pour construire un tissu productif national. Ce modèle est aujourd’hui totalement inadapté aux ambitions du continent. Il faut le transformer.
Cette transformation est le vrai chaînon manquant du développement africain. Elle passe par la construction d’une véritable panoplie d’instruments financiers — du microcrédit qui permet à une femme d’ouvrir un atelier de transformation avec mille euros, jusqu’aux obligations vertes à vingt ans qui permettent de financer un port en eaux profondes ou une centrale hydroélectrique de plusieurs milliards. Entre les deux, il faut tout : le capital-risque agricole, la garantie partielle de portefeuille, le crédit-bail sur équipement, le warrantage, le project financing agro-industriel. Chacun de ces instruments est irremplaçable. Aucun pays au monde ne s’est développé sans les avoir tous.
La Guinée : un avantage comparatif rare
Parmi les pays africains, la Guinée occupe une position singulière. Elle réunit un ensemble d’atouts que peu de pays cumulent. Elle dispose de l’un des plus grands potentiels hydroélectriques du continent, avec une abondance d’eau qui est en elle-même une matière première stratégique. Elle bénéficie d’une diversité climatique exceptionnelle — le littoral, le Fouta-Jaloo montagneux, le Manding soudanien, la foret — qui permet une gamme de productions agricoles d’une richesse rare. Sa façade maritime la relie directement aux marchés atlantiques.
Le programme Simandou 2040 viendrait ajouter à cet ensemble un élément décisif : le déploiement d’un réseau d’infrastructures modernes de niveau international. Voie ferrée, port, corridors logistiques, extension du réseau électrique. Ces infrastructures ouvriront de nouvelles zones à l’agriculture, à l’élevage, à la transformation. Elles créeront des corridors utilisables par toutes les filières.
Un projet minier bien géré n’est pas une enclave. C’est un détonateur. À la condition qu’on l’organise à travers un momentum politique et institutionnel.
Investir dans l’agriculture ne veut plus dire investir dans les champs
Voici la révolution silencieuse que peu d’investisseurs ont saisie. L’investissement agricole moderne ne concerne plus principalement les exploitations elles-mêmes. Il concerne l’écosystème complet qui les entoure. L’irrigation intelligente. Le stockage climatisé. La chaîne du froid mobile. La logistique dernier kilomètre. La transformation locale à haute valeur ajoutée. L’emballage industriel. L’assurance récolte. La fintech agricole. Les données satellitaires. La mécanisation partagée. La finance carbone. L’énergie solaire décentralisée. La digitalisation des coopératives.
Chacun de ces segments est aujourd’hui une classe d’actifs à part entière, avec ses acteurs, ses instruments, ses métriques, ses rendements. L’investisseur qui entre aujourd’hui dans l’agrobusiness africain se positionne, avec l’avantage de la précocité, sur ce qui sera dans quinze ans l’un des plus grands secteurs de création de valeur du continent.
L’avenir africain se jouera dans ses usines de transformation
Le continent africain comptera en 2050 près de deux milliards et demi d’habitants. Un jeune sur trois dans le monde sera africain. Ces populations mangeront trois fois par jour, s’habilleront, consommeront des produits transformés, exigeront des standards de qualité, réclameront des marques nationales. Elles constitueront le plus grand marché domestique agroalimentaire du monde en croissance rapide. La question n’est pas de savoir si ce marché existera. Elle est de savoir qui l’approvisionnera.
Deux scénarios s’ouvrent devant nous. Dans le premier, l’Afrique continue d’exporter sa matière brute et d’importer sa nourriture transformée, cédant à d’autres la valeur ajoutée qu’elle génère chez elle. C’est la reproduction de l’économie d’enclave à l’échelle continentale. Il est encore le scénario tendanciel. Il n’est pas soutenable.
Dans le second, l’Afrique se dote enfin des instruments financiers, industriels et institutionnels qui lui permettront de transformer chez elle ce qu’elle produit chez elle. Ce scénario n’est pas une utopie. Il est déjà en cours dans les usines de transformation cacaoyère ivoirienne, dans les laiteries kényanes, dans les rizeries sénégalaises. Il gagne du terrain chaque année. Il est appelé à s’accélérer massivement dans la décennie qui vient.
Les pays qui nourriront l’Afrique dans les vingt prochaines années seront aussi ceux qui construiront son industrie, sa stabilité économique et sa prospérité. Ceux qui auront compris, avant les autres, que l’agriculture n’est plus un secteur primaire — mais le premier maillon d’une chaîne de valeur intégrée qui va des semences aux supermarchés, en passant par la finance, la logistique, le numérique et l’énergie.
Investir dans l’agriculture est l’une des décisions économiques les plus stratégiques de notre époque. Et le moment de la prendre, c’est maintenant.
Par Dr Hamidou Diallo
Économiste, Spécialiste finance à la Banque mondiale.
Enseignant-chercheur associé : Universités Paris-Dauphine, Paris-Panthéon-Assas et Kindia.
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