
À Pilimini, dans cette terre du Fouta Djallon réputée pour avoir donné naissance à de grandes figures spirituelles, la musique n’était peut-être pas le destin que sa famille avait imaginé pour Thierno Mamoudou Diallo, plus connu sous le pseudonyme de Gilmar. Et pourtant, c’est bien par la musique que cet enfant de Pilimini allait inscrire son nom dans la mémoire artistique de Labé.
Pilimini n’est pas un village comme les autres. Cette terre de Walious, chargée d’histoire et de spiritualité, est notamment associée à la figure de Thierno Aliou M’Bhoubha Diyan, grande figure religieuse et intellectuelle du Fouta. C’est dans cet environnement profondément marqué par la tradition que grandit Gilmar, au sein d’une grande famille de Waliou.
Et précisément, cette appartenance familiale allait rendre son choix artistique particulièrement difficile.
Quand la passion défie l’interdit
Dans sa famille, on ne voulait pas le voir devenir chanteur. Tout semblait avoir été pensé pour l’éloigner de la musique. On raconte même qu’il arrivait que sa chambre soit cadenassée afin de l’empêcher de sortir.
Mais on peut enfermer une porte ; on ne peut pas toujours enfermer une vocation.
Gilmar trouvait les moyens de s’échapper, de se faufiler, de rejoindre les répétitions et de retrouver cette musique qui semblait déjà avoir choisi sa vie. Là où certains voyaient une désobéissance, lui vivait une passion. Là où sa famille percevait peut-être une rupture avec la tradition, Gilmar semblait avoir découvert une autre manière de porter le nom de sa terre.
La musique devint alors son espace de liberté. Et son talent finit par parler plus fort que les interdits.
Le « Michael Jackson » de Labé
À Labé, Gilmar acquiert rapidement une réputation à part. Sa présence scénique, son énergie et son rapport avec le public lui valent un surnom qui en dit long : le « Michael Jackson » des artistes de Labé.
Il n’était pas simplement un chanteur qui montait sur scène pour interpréter des morceaux. Il était un personnage. Une présence. Une voix capable de captiver un public et de transformer une soirée ordinaire en véritable événement.
L’engouement qu’il suscitait auprès de ses admirateurs était tel que certains, par affection, admiration ou simplement pour traduire le caractère presque surnaturel de son pouvoir de séduction sur le public, déformaient même son nom de scène. De Gilmar, ils faisaient Djinnarou, terme pular désignant le diable.
Le mot pouvait surprendre, voire paraître provocateur. Mais dans la bouche des fans, il traduisait surtout une forme d’admiration populaire : Gilmar était tellement impressionnant sur scène qu’il semblait avoir quelque chose d’irrésistible, presque ensorcelant. Il avait cette capacité rare à tenir un public, à l’entraîner dans son univers et à faire oublier, le temps d’une prestation, tout ce qui se passait autour.
Le Palais de la Kolima, son grand théâtre
C’est surtout au Palais de la Kolima, haut lieu de la vie culturelle et musicale de Labé, que son nom s’impose. Avec le Kolima Jazz, Gilmar va contribuer à écrire quelques-unes des belles pages de la musique de la cité de Karamoko Alfa. Il n’en est pas un membre fondateur, mais un sociétaire, et cette nuance est importante pour comprendre sa place dans l’histoire de l’orchestre.
Le Kolima Jazz avait déjà son histoire, ses pionniers, ses grandes voix et ses musiciens. Gilmar vient enrichir cette grande famille musicale et participer à son rayonnement. Mais l’histoire du Kolima Jazz ne s’est évidemment pas limitée aux murs du Palais de la Kolima. L’orchestre a porté la musique de Labé sur de nombreuses autres scènes de Guinée. Il s’est notamment produit au Palais du Peuple de Conakry et a participé à plusieurs reprises au Festival National des Arts et de la Culture (FENAC), rendez-vous majeur de la célébration du patrimoine artistique guinéen.
Son rayonnement a également dépassé les frontières nationales, le Kolima Jazz ayant participé à plusieurs manifestations et festivals au-delà de la Guinée. Ces déplacements ont contribué à faire connaître une autre facette de la création musicale guinéenne et à inscrire l’orchestre de Labé dans le vaste mouvement des musiques africaines.
Ainsi, le Palais de la Kolima constituait certes l’un de ses principaux sanctuaires, mais le Kolima Jazz était aussi un orchestre voyageur, capable de porter les sonorités de Labé vers d’autres publics et d’autres horizons.
Le Palais de la Kolima, une scène et une école
À cette époque, le Palais de la Kolima n’est pas seulement une salle de spectacle. Il est un véritable laboratoire artistique. On y apprend, on y répète, on y forge son identité et, surtout, on y rencontre ceux qui vont marquer l’histoire musicale de Labé.
Gilmar y côtoie notamment des doyens et autres sociétaires comme Maître Abdoul Gadiri Diallo, membre fondateur et chef d’orchestre de Kolima Jazz, Tonton Lakis, le regretté doyen Sow Baïlo, Midiaou et Mik Paraya, entre autres. Ensemble, ils offrent au public des moments qui resteront gravés dans les souvenirs des mélomanes.
C’est dans cette effervescence que d’autres grandes figures vont également faire leur apparition. Parmi elles, Rizo Bangoura rejoint le Super Kolima Jazz après son passage à Tougué, en 1983. Son arrivée vient encore enrichir le formidable vivier de talents qui gravitent autour de l’orchestre.
Et lorsque l’on évoque cette génération, impossible de ne pas mesurer la filiation artistique qui conduira plus tard à l’éclosion d’autres grandes vedettes, notamment Sékouba Fatako, qui viendra, à son tour, « casser la baraque » au Palais de la Kolima.
De Pilimini au Palais de la Kolima
L’histoire de Gilmar est finalement celle d’un paradoxe fécond. Il est né dans une famille où la tradition religieuse occupait une place majeure. Il est issu de Pilimini, terre de Walious et berceau associé à la mémoire de Thierno Aliou M’Bhoubha Diyan. On aurait pu imaginer pour lui un destin tout tracé, éloigné des lumières de la scène.
Mais Gilmar a choisi une autre voie. Il a choisi le chant. Et il l’a choisi avec une telle détermination que les portes fermées, les interdits et même les cadenas n’ont pas suffi à l’arrêter.
Son parcours raconte ainsi quelque chose de plus grand que la trajectoire d’un artiste. Il raconte la rencontre entre la tradition et la modernité, la famille et la vocation, la spiritualité et l’expression artistique.
À travers Gilmar, c’est aussi une partie de la mémoire musicale de Labé qui ressurgit : celle des soirées du Palais de la Kolima, des orchestres, des sociétaires, des voix puissantes et des musiciens qui ont fait de cette scène un sanctuaire de la musique guinéenne.
Mais cette mémoire dépasse les murs du Palais. Elle se prolonge sur les scènes nationales, au Palais du Peuple, dans les festivals comme le FENAC, et jusque sur les scènes extérieures où le Kolima Jazz a porté les couleurs musicales de Labé et de la Guinée.
Bien avant que Sékouba Fatako ne fasse trembler les murs du Palais, Gilmar y avait déjà laissé son empreinte. Et dans les souvenirs de ceux qui l’ont vu sur scène, une image demeure : celle de cet enfant de Pilimini qui, malgré les cadenas, avait réussi à ouvrir la porte de son destin.
Un enfant devenu artiste. Un artiste devenu phénomène. Et un chanteur dont les admirateurs eux-mêmes, pour traduire l’effet qu’il produisait sur eux, avaient fini par transformer le nom en « Djinnarou ».
Gilmar n’a pas seulement choisi la musique. La musique, peut-être, l’avait choisi.

