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Que sont-ils devenus ? Alpha Oumar Doumbouya, un destin tracé entre deux passions

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De l’effervescence des orchestres « Syli Authentique » et des « Fils du Raïs » aux couloirs feutrés de la psychiatrie, Alpha Oumar Doumbouya a mené une double vie tambour battant. Aujourd’hui retraité, ce médecin-musicien au parcours singulier a accepté de se confier à Guinéenews.

Né à Mamou en 1956, fils de feu Elhadj Mamadou Bella et de feue Hadja Asmaou Kaké, Alpha Oumar Doumbouya est un pur produit de l’excellence académique et culturelle guinéenne. Marié et père de deux filles, il a effectué un parcours scolaire nomade, débuté à Rabat (Maroc), poursuivi à Boffa, avant de poser ses valises au Centre d’Éducation Révolutionnaire (CER) de Coléah pour son cycle secondaire.

C’est pourtant à la Faculté de médecine de l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry (IPGANC) que son destin bascule, là où la rigueur des sciences cliniques a rencontré la liberté des notes de musique.

Sur le plan professionnel, la carrière du Dr Doumbouya est un véritable carnet de voyage. Spécialisé en psychiatrie après un passage en chirurgie, il a servi l’État guinéen à Gaoual puis à Lola, en tant que chargé de l’Eau, de l’Hygiène et de l’Assainissement.

Son expertise l’a ensuite conduit hors de nos frontières, notamment au Tchad (N’Djaména) et au Mali (Bamako), où il a œuvré pour le compte de plusieurs organisations non gouvernementales. Il bouclera la boucle au CHU de Donka, au sein du service de psychiatrie, avant de prendre une retraite bien méritée.

La guitare en bandoulière

Mais Alpha Oumar, c’est aussi — et surtout pour toute une génération — une silhouette sur scène. Guitariste soliste et accompagnateur de talent, il a fait ses premières armes au sein du Syli Authentique en tant qu’harmoniciste.

Pionnier de la scène universitaire, il fut le soliste du Bistouri Ambiance (orchestre de la Faculté de médecine), formation qui donnera naissance au mythique groupe Les Fils du Raïs de l’IPGANC (Institut Polytechnique de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry).

Rencontré par votre serviteur, le médecin-musicien est revenu avec nostalgie et précision sur cette époque où il jonglait entre les gardes à l’hôpital et les répétitions orchestrales. Loin de s’endormir sur ses lauriers, celui qui a accueilli la retraite avec une sérénité exemplaire fourmille encore de projets. Dans l’entretien qui suit, il nous livre ses réflexions sur l’évolution de la santé en Guinée et ses initiatives pour l’avenir. Lisez

Guinéenews : Bonjour M. Doumbouya. Vous êtes guitariste accompagnateur, puis soliste. Dites-nous comment vous avez atterri dans ce monde musical ?

Alpha Oumar Doumbouya : Je me souviens des années reculées, pendant que mon père travaillait dans la région de Mali en qualité de commandant de cercle de l’époque : il ne se séparait pas de sa guitare. C’est à Conakry, pendant que j’étais au collège, qu’il a acheté une guitare de marque « Kapok » pour mon grand frère. Le sport et la musique constituaient une partie intégrante de notre éducation, notre père ayant été musicien et sportif (footballeur et basketteur).

L’apprentissage de la guitare a commencé par mon grand frère, avec qui je dormais. C’est la mélodie du morceau « Minuit » de feu Fodéba Keita, qui était la leçon de base et qu’il répétait chaque nuit, qui a commencé à attirer mon attention sur la musique. Chaque nuit, il s’exerçait, et les sons de sa guitare me réveillaient. J’avoue que j’ai adoré, et le premier air que j’ai appris fut ce fameux « Minuit », que je bricolais à son insu. Plus tard, il s’est mis à m’apprendre quelques bouts de notes.

Après, j’ai eu la chance de côtoyer de grands musiciens et artistes, notamment Sékou Diabaté « Bembeya », feu Kokassali des Ballets africains de Guinée, ou feue Jeanne Macauley, qui a habité chez nous et dont le premier fils porte le prénom de mon père. J’ai appris tant de choses auprès de tous ces artistes autour desquels je rodais. J’ai baigné dans la musique depuis l’adolescence. De plus, au CER de Coléah, j’étais très ami avec Riad Chaloub, qui m’a initié à l’harmonica, bien que je fusse très timide à l’époque. J’ai ainsi intégré le Syli Authentique en tant qu’harmoniciste.

Guinéenews : Vous avez finalement préféré la guitare. Aviez-vous des idoles ? Qu’est-ce qui vous a inspiré dans votre accomplissement ?

Alpha Oumar Doumbouya : Arrivé dans le Syli Authentique comme harmoniciste, c’est Kaba Diabaté, brillant guitariste et jeune frère de Sékou Bembeya, qui était le soliste. C’est à l’arrivée de feu Bah Boubacar (paix à son âme), par le truchement de feu Aguibou Barry (paix à son âme), que j’ai eu cette grande ouverture. Ils m’ont donné accès aux portes de leur savoir-faire en matière de guitare, ainsi que feu René Bénis Soumah, qui était bassiste et chef d’orchestre. J’ai côtoyé d’autres grands guitaristes des orchestres nationaux (Sékou Bembeya, feu Lènkè Condé…), mais faire de moi un guitariste accompagnateur dans le Syli Authentique, et plus tard un soliste dans Les Fils du Raïs, est bien l’œuvre de Boubacar Bah, d’Aguibou Barry et de René Bénis Soumah.

Guinéenews : À cette époque, quelle était la composition du Syli Authentique ?

Alpha Oumar Doumbouya : La composition de l’orchestre à l’époque était la suivante : au chant, il y avait Yaya Bangoura (Max Cocorico est arrivé bien après). À la section guitare : René Bénis Soumah (basse), Kaba Diabaté (solo) et Aguibou Barry à l’accompagnement. Pour la rythmique : Sidiki Kouyaté « Wandel » (batterie), Koulouba Konaté (tumba) et Cheick Diaw (timbales). Il faut noter qu’il y a eu, progressivement, des départs et de nouvelles arrivées au sein de l’orchestre.

Guinéenews : Comment s’est passé votre recrutement au sein de l’orchestre « Les Fils du Rais » et quels furent les musiciens avec lesquels vous avez évolué à l’époque ?

Alpha Oumar Doumbouya : Je n’ai pas été recruté au sein de l’orchestre « Les Fils du Rais ». Je suis l’un des membres fondateurs de cet ensemble orchestral, à l’origine dénommé « Le Bistouri Ambiance ». À l’époque de la Révolution, se déroulaient les Quinzaines Universitaires, une sorte de festival culturel et sportif. L’administrateur de l’université, M. Doukouré, avait réuni les étudiants dans l’amphithéâtre afin d’échanger et de trouver des idées pour assurer, dans tous les domaines, la représentativité de l’université lors de ces quinzaines.

C’est ainsi que, sur ma propre inspiration, j’ai émis l’idée de la création d’un orchestre au niveau de la faculté de médecine, sachant au préalable que nous avions quelques musiciens en son sein. Il y avait feu Ousmane « Gunter », Muller, Alpha Diallo « Vérité », Marcel, Destéphin Mamy et Lapko. C’est à travers cette initiative que l’embryon du tout premier orchestre est né, portant en premier lieu le nom de « Bistouri Ambiance ».

Nos premières prestations furent couronnées de succès. C’est ainsi que l’administrateur a pris la décision d’élargir cette initiative à l’ensemble des autres facultés de l’université (IPGANC). La porte fut ainsi ouverte et nous avons enregistré progressivement l’arrivée de feu Paul Millimono, Zézé Guilavogui, Sock Falilou, Saoudatou Bah, Mick Thiam… Le baptême de feu de l’orchestre a été organisé dans la salle des fêtes de l’IPGANC.

Pour votre gouverne, retenez que j’ai sollicité l’apport de M. Justin Morel Junior pour trouver le nom de l’orchestre. Il avait proposé deux noms : « Les Héritiers de Sankoré » (du nom de l’une des premières universités connues en Afrique, à Tombouctou) et « Les Fils du Rais » (en hommage à feu Gamal Abdel Nasser). Face à ces propositions, le choix s’est porté à l’unanimité sur l’appellation « Les Fils du Rais ». Voilà la genèse de cet orchestre universitaire qui a apporté un plus à l’essor de la musique guinéenne de l’époque.

Guinéenews : Élève ou étudiant en ce temps, comment parveniez-vous à concilier vos études et la pratique de la musique ?

Alpha Oumar Doumbouya : Je ne saurais que remercier l’ensemble des membres de ma famille, notre père et notre mère, qui se sont sacrifiés pour nous léguer cette éducation avec rigueur et fermeté. En famille, la connaissance du Coran était primordiale. La programmation était stricte et répartie entre les études et les différentes activités (sport, musique, théâtre…). Au sein des Fils du Rais, nous partions à la répétition avec nos cahiers, et nous avions aussi créé des binômes à tous les postes pour permettre à chacun de suivre correctement ses études.

Guinéenews : Apparteniez-vous parallèlement au « Syli Authentique » et aux « Fils du Rais » ? Comment parveniez-vous à assurer vos différentes prestations au sein de ces deux formations ?

Alpha Oumar Doumbouya : À un moment donné, j’ai effectivement appartenu parallèlement à ces deux formations. Je ne tarirai jamais d’éloges à l’endroit de Bah Boubacar, qui était chef d’orchestre, de son adjoint Aguibou Barry et de René Bénis, qui était directeur technique.

Pour la petite histoire, nous ne possédions pas d’instruments pour mettre en place le « Bistouri Ambiance ». Ce sont les instruments du Syli Authentique que j’empruntais à l’Oasis avec l’accord de ces musiciens-là, sans payer un sou, et que je transportais à l’université à mes propres frais pour nos différentes répétitions. C’est suite au baptême de feu de l’orchestre que Mohamed Touré (fils du président feu Ahmed Sékou Touré), alors étudiant à l’université et secrétaire général du comité d’organisation de l’institut, a aidé à l’octroi d’un jeu d’instruments de musique à l’orchestre via DIVERMA.

Pour les prestations des Fils du Rais, je venais jouer en matinées dansantes tous les jeudis et dimanches à l’Hôtel de l’Unité (actuel Hôtel Riviera) et aux Jardins de Guinée, de 17 h à 21 h. Ces mêmes jours, j’évoluais avec le Syli Authentique en soirées dansantes de 22 h à minuit, ou au-delà, à l’Oasis.

Guinéenews : Avez-vous participé à l’enregistrement d’albums avec ces deux formations ?

Alpha Oumar Doumbouya : Avec le Syli Authentique, j’ai participé à l’enregistrement de l’album « Syli Authentique dans l’arène ». Avec les Fils du Rais, nous n’avons pas eu le temps, compte tenu des obligations des uns et des autres, de procéder à des enregistrements d’albums. Par ailleurs, nous avions fait plusieurs enregistrements radio avec des titres comme « Sabolanyaden », « Sinkan » et « Mafoudia », entre autres. Selon le répertoire, les Fils du Rais auraient pu sortir deux albums de suite.

Guinéenews : Quelle était la particularité musicale du Syli Authentique et celle des Fils du Rais ?

Alpha Oumar Doumbouya : Le Syli Authentique a trouvé sa propre signature à l’arrivée de Bah Boubacar à la guitare solo. Il y avait une magie entre Bah, Aguibou et René. René avait été à l’école de l’église, tandis que Boubacar Bah et Aguibou étaient des disciples de feu Lansana Condé, ex-guitariste du Horoya Band National. Ils sont donc arrivés au sein du Syli Authentique avec leur propre style de jeu et, du coup, un nouveau répertoire s’est imposé. Le style particulier du Syli Authentique se résume à la mélodie, la douceur, la caresse et la modération. Le style des Fils du Rais, lui, était plus diversifié : tantôt du blues, du reggae ou du zouk, le tout soutenu à la base par la musique guinéenne.

Guinéenews : À un moment, la concurrence était devenue rude entre les groupes musicaux de la capitale, et même entre les orchestres nationaux. Parlez-nous de cette époque et des différentes ambiances à l’Oasis, à l’Hôtel Camayenne ou à la Piscine.

Alpha Oumar Doumbouya : C’était très intéressant mais, à mon humble avis, ce n’était pas de la concurrence pure ; c’était de l’émulation loyale. Il ne pouvait pas y avoir de concurrence puisque tous se connaissaient et nous nous fréquentions en dehors de la scène. Nos familles étaient très soudées. Néanmoins, je me rappelle d’une rencontre « choc » entre les Sofas de Camayenne et le Syli Authentique. Lors d’un festival national, les deux formations ont été programmées face à face pour l’animation de la salle. À ce moment-là, les Sofas venaient de se séparer de feu Papa Kouyaté suite à des brouilles, et celui-ci s’était rabattu sur le Syli Authentique. Ce jour-là, la tension était à couper le souffle, mais de manière très décente et convaincante sur scène. Malgré cette émulation, la solidarité artistique restait présente.

Guinéenews : Feu Boubacar Bah était un autre virtuose de la guitare moderne en Guinée. Que retenez-vous de lui ?

Alpha Oumar Doumbouya : Boubacar Bah était un génie, et pas seulement à la guitare. Il était doté d’une incroyable intelligence. C’est une personne qui a beaucoup impacté ma propre vie durant les cinq à six années passées ensemble. Il avait une approche très fine de tout ce qui se passait autour de lui. Il possédait une culture profonde et une ouverture d’esprit sans égale pour l’époque. Il était toujours prêt à transmettre son savoir-faire et son savoir-être. Boubacar Bah, c’était la promptitude, la technique, la célérité. Il était formidable. Paix à son âme.

Guinéenews : Revenons à votre casquette de médecin. Parmi tant d’options, qu’est-ce qui a motivé votre choix pour la médecine et peut-on en savoir plus sur votre parcours ?

Alpha Oumar Doumbouya : Vous savez, mon père était un visionnaire. Il avait acheté un grand domaine à Kindia pour y faire une ferme, des vergers, des cultures… Son rêve était de former parmi ses enfants un administrateur, un médecin, un vétérinaire et un agronome. Tout cela s’est réalisé et je suis devenu le médecin. Ce choix avait été préparé par mon père ; ce n’était pas une contrainte, sa vision était devenue la mienne.

Pour mon parcours, après les études universitaires, j’ai commencé par la chirurgie au CHU de Donka, où j’ai passé six ans comme médecin de pavillon. Ensuite, pour des raisons personnelles, j’ai opté pour la psychiatrie où j’ai servi pendant quatre ans. Sur ma propre demande d’affectation, j’ai été muté à Gaoual, précisément à la direction préfectorale de la santé, comme chargé de l’Eau-Hygiène-Assainissement. J’ai aussi servi à Lola au même poste, avant de revenir à la psychiatrie du CHU de Donka. C’est à cette période que je suis parti travailler à l’extérieur du pays avec plusieurs ONG, notamment Médecins du Monde et Médecins sans Frontières à N’Djamena, au Tchad. Au Mali, j’ai travaillé avec Santé Diabète Mali, Handicap International et le Mouvement Canarien pour la Paix (MCAPAZE). À mon retour au pays, j’ai pris ma retraite au service de psychiatrie du CHU de Donka.

Guinéenews : Vous êtes un musicien et un médecin à la retraite. Comment gérez-vous cet après-service ?

Alpha Oumar Doumbouya : Je dirais que la retraite est une chose formidable. C’est ma vision et je la vis très sereinement. Un médecin n’est jamais vraiment à la retraite. Tout à l’heure, je dois revoir une patiente venue de Boké qui présente certains troubles. Je n’ai pas encore ouvert de cabinet, mais c’est en bonne voie. Par contre, quand je suis rentré de l’extérieur, j’ai fait un constat concernant les maladies chroniques non transmissibles, notamment l’impact du diabète et de l’hypertension.

Depuis trois ans, je travaille là-dessus et j’ai mis en place un système de surveillance à domicile. Dès 25 ou 30 ans, il faudrait contrôler sa tension et sa glycémie au moins une fois. Des équipes travaillent à domicile en liaison avec quelques institutions de santé, notamment les centres de santé de Maciré à Dixinn, de Dixinn Centre et le Centre Médical Communautaire de Coléah Domino. Ces activités seront élargies à d’autres centres, ainsi qu’au service de diabétologie de Donka et à la cardiologie d’Ignace Deen. Il faut que l’on développe en Guinée la culture du « médecin avant le tableau clinique ». C’est, en quelque sorte, un travail de bénévolat. Je compte me battre bec et ongles pour que ce système de surveillance à domicile aboutisse. Mon rêve est de permettre à huit foyers sur dix de bénéficier d’un tensiomètre et d’un glucomètre, afin de baisser le taux d’AVC et d’arrêt cardiaque chez les jeunes de moins de 35 ans.

Guinéenews : Qu’est-ce que la pratique de la musique vous a apporté ?

Alpha Oumar Doumbouya : La musique a facilité mon intégration sociale. J’étais très timide et très rêveur. C’est le monde de la musique qui a développé mon côté « refuge » de poète et de rêveur. Quant à la notoriété, nous l’avons conservée jusqu’à présent, à des degrés différents compte tenu du temps qui passe.

Guinéenews : Peut-on savoir ce que vous êtes réellement devenu aujourd’hui ?

Alpha Oumar Doumbouya : Loin de moi l’idée de critiquer le titre de votre rubrique, mais je ne suis pas « devenu » : je « suis » encore. D’ailleurs, je prépare actuellement quelques enregistrements, car nous n’avions pas pu produire d’albums à notre époque avec Les Fils du Rais. Les œuvres sont sur le feu ; avec cinq ou six enregistrements, en compagnie de mon frère Sékou Conté « Wastério » et de plusieurs autres, je compte bien réaliser ce rêve.

Entretien réalisé par Abdoul Ly pour Guinéenews

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