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Que sont-ils devenus? : Ousmane Kouyaté « Kéfimba », l’âme de la guitare mandingue se confie à Guineenews (Suite et fin)

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Dans ce dernier volet de notre entretien, Ousmane Kouyaté revient sur les grandes étapes d’une carrière monumentale. De sa rupture avec les « Ambassadeurs Internationaux » à son indéfectible complicité avec Salif Keita, il nous ouvre les coulisses des scènes mondiales.

Avec émotion, il rend hommage à son mentor, feu Manfila Kanté. Pour la première fois, il lève le voile sur les raisons réelles de la séparation entre Salif et l’illustre arrangeur, une figure à laquelle il doit une part essentielle de son génie.

Entre souvenirs lumineux et cicatrices du métier, le guitariste se confie sur son désir profond de rentrer au pays pour servir la musique guinéenne. Mais il ne mâche pas ses mots : Ousmane Kouyaté dénonce avec vigueur un système qui, selon lui, privilégie trop souvent la médiocrité au détriment du talent.

Découvrez le regard sans concession d’un maître sur la nouvelle scène guinéenne et ses précieux conseils à la jeune génération. Lisez

Guineenews : Après votre départ des « Ambassadeurs Internationaux », comment s’est scellé votre destin avec Salif Keïta, sachant que vos deux carrières sont désormais indissociables ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Tout a commencé en 1981, après une visite de Salif chez le président Ahmed Sékou Touré. À son retour, j’avais déjà quitté le groupe. Un soir, il est venu jouer au Bracody Bar et a constaté mon absence. En apprenant mon départ, il a décidé de partir aussi, pour des raisons qui lui sont propres et que je n’ai jamais cherché à élucider. Notre collaboration directe est née de cette rupture commune.

Par la suite, deux contrats se sont présentés : un à Monrovia et un au Burkina Faso. Feu Kanté Manfila a pris le premier, et Salif le second. Pour le Burkina, Salif devait recruter des musiciens. Avec Bedy Sacko, ils m’ont choisi. Ce qu’ils ignoraient, c’est que je maîtrisais tout le répertoire de Manfila pour avoir été son accompagnateur. J’ai donc rejoint la nouvelle formation de Salif à Ouagadougou. C’est là que Bedy Sacko m’a dit : « Mon petit, attache ta ceinture, le navire a bougé. Tu as prouvé que tu pouvais remplacer Manfila au pied levé. » C’est également lors de ce voyage que le doyen Soko a suggéré à Salif de me nommer chef d’orchestre, ce qu’il a fait solennellement devant témoin.

Guineenews : Durant cette période de transition et vos nombreuses tournées, Kanté Manfila a-t-il tenté de réintégrer la formation ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Pas immédiatement. Salif et moi avons d’abord tourné à Bamako, Dakar, Banjul, puis en Sierra Leone (Monrovia, Freetown). C’est d’ailleurs depuis la Sierra Leone qu’une promotrice nous a sollicités pour venir à Paris. Ce n’est qu’en 1985, après mon installation en France, que des médiations familiales ont favorisé le retour de Manfila. Cependant, la dynamique avait changé : Salif avait goûté à l’autonomie. Il était devenu le seul patron, gérant directement les contrats en professionnel.

Guineenews : Est-ce à ce moment-là que Manfila Kanté a choisi de reprendre sa liberté définitivement ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Oui, mais ils ont continué à collaborer sur les compositions et les arrangements. Manfila était un maître, un arrangeur hors pair. Je lui dois énormément : c’est à ses côtés que j’ai appris l’art de l’arrangement musical. Il a véritablement ouvert mon esprit technique.

Guineenews : Avec le recul, quel est le souvenir le plus marquant — et peut-être le plus douloureux — de votre collaboration avec Salif Keïta ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Le plus beau reste sans conteste notre concert au Central Park de New York en 1998, lors de la tournée « Africa Fête ». Nous partagions l’affiche avec Papa Wemba et Cheikh Lô. Suite à une dispute avec Salif, notre choriste unique avait refusé de monter sur scène. Pour compenser ce vide, je me suis déchaîné à la guitare, occupant tout l’espace scénique comme un possédé. Le public était en transe ; certains venaient même essuyer mes chaussures sur le bord de la scène !

Le pire souvenir est lié à une trahison. Après un concert à Abidjan, j’étais allé voir ma mère à Dabola. Un contrat pour Paris est tombé entre-temps. Certains membres du groupe ont manœuvré pour que je sois écarté du voyage, et Salif a laissé faire. Ils sont partis sans moi, mais le contrat a capoté et ils sont revenus bredouilles. C’était un épisode très amer.

Guineenews : Qu’est-ce qui a finalement provoqué votre retrait définitif du groupe de Salif Keïta ?

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Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : En 2015, nous avions reformé les « Ambassadeurs » pour une série de tournées mondiales. Après avoir sillonné les États-Unis et l’Europe, j’ai senti le besoin de m’occuper de ma propre carrière. J’ai donc décidé de voler de mes propres ailes à titre personnel.

Guineenews : Doit-on en déduire qu’il n’y a aucune animosité entre Salif Keïta et vous aujourd’hui ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Absolument aucune. Je le confirme : dès que Salif est en Guinée, il m’invite systématiquement à le rejoindre sur scène. C’était encore le cas le 31 décembre 2025. Nos relations sont excellentes.

Guineenews : On vous voit beaucoup plus souvent en Guinée ces derniers temps. Envisagez-vous un retour définitif avec des projets concrets ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : C’est mon vœu le plus cher. Je ne suis pas parti pour m’éterniser ailleurs. Actuellement, je partage mon temps entre la France et la Guinée, avec l’ambition de mettre mon expérience au service de notre musique. Je veux transmettre ce que j’ai appris à la jeune génération. J’ai beaucoup donné aux autres, il est temps de donner aux miens.

Guineenews : Seriez-vous prêt à accepter des responsabilités officielles au sein du ministère de la Culture si l’opportunité se présentait ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Je suis prêt à servir ma nation. C’est l’une des raisons de mon retour. Cependant, je reste lucide : en Guinée, le talent suscite parfois de l’hostilité et on assiste trop souvent à la « promotion des médiocres ». Mais avec le président Mamadi Doumbouya, je vois un patriote qui aime la culture. Cela me donne de l’espoir.

Guineenews : Concrètement, quels sont vos investissements actuels pour soutenir cette ambition ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : J’ai déjà acquis du matériel professionnel grâce au soutien de Monsieur Antonio Souaré, que je remercie d’ailleurs. Pour l’instant, j’ai un petit groupe de musiciens avec lequel j’ai fait quelques prestations. Mon objectif est de structurer cela plus sérieusement, peut-être avec un studio à l’avenir, si les autorités soutiennent ma démarche.

Guineenews : Quel diagnostic portez-vous sur l’état actuel de la musique guinéenne ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Nous fonçons droit dans le mur. Il y a un manque criant de formation, tant chez les artistes que chez certains journalistes culturels qui encensent des productions médiocres. Il faut revenir à la source, à l’authenticité de notre folklore qui est d’une richesse immense. Je souhaite que l’on mette en place une forme de « censure qualitative » pour rehausser le niveau et rappeler aux jeunes que la musique guinéenne a déjà dominé l’Afrique par sa rigueur.

Guineenews : Vous vivez aujourd’hui entre deux continents. Quelles sont vos sources de revenus actuelles et êtes-vous affilié au Bureau Guinéen du Droit d’Auteur (BGDA) ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Oui, je perçois mes droits au BGDA. En France, j’ai une pension de retraite car toutes nos tournées étaient déclarées. Nous travaillions de manière professionnelle, comme des fonctionnaires de la musique. J’ai un revenu digne du travail que j’ai fourni durant ma carrière.

Guineenews : Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser à la nouvelle génération de musiciens guinéens ?

Ousmane Kouyaté « Kéfimba » : Apprenez ! Ne soyez pas pressés de gagner de l’argent ou d’acquérir des biens matériels. Le succès durable est au bout de l’effort et de l’apprentissage auprès des anciens.

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