
À Conakry, on parle facilement de fatigue, de stress ou de « trop de soucis ». Mais le mot « dépression », lui, reste presque absent du vocabulaire quotidien. Le mal-être existe, pourtant il se cache derrière des silences, des sourires forcés et des expressions détournées.
Dans de nombreux foyers, la souffrance psychologique est rarement reconnue comme un problème de santé ; elle est le plus souvent minimisée. « On me dit que je pense trop, que je dois être fort », raconte Mamadou, 29 ans. « Pourtant, certains jours, je n’ai même pas la force de sortir du lit. »
Dans la capitale guinéenne, le mal-être est fréquemment attribué à la pauvreté, aux responsabilités familiales ou à la volonté divine. Parler de dépression, c’est parfois s’exposer à être accusé de faiblesse ou d’ingratitude. Ainsi, plutôt que de dire « je vais mal », beaucoup utilisent des expressions plus acceptables socialement : « J’ai trop de soucis », « Je suis fatigué », « Mon cœur est lourd » ou « Je réfléchis trop ». Ces mots permettent d’exprimer une souffrance sans la nommer, par peur du jugement. « Si tu dis que tu es dépressif, on pense que tu es fou ou possédé », confie Aïssatou, étudiante.
Chez les hommes, ce silence est encore plus pesant. La pression sociale exige d’eux qu’ils soient forts, responsables et capables de tout supporter. « Un homme ne doit pas se plaindre », explique Ibrahima, père de famille. « Même quand tu es au bout, tu gardes ça pour toi. » Ce non-dit favorise l’isolement et entraîne parfois des comportements à risque, tels que la consommation excessive d’alcool, la colère ou le retrait social.
Parallèlement, l’accès aux soins en santé mentale reste limité à Conakry. Les psychologues et psychiatres sont peu nombreux et souvent mal connus du grand public. « Les gens viennent tard, quand la situation est déjà grave », explique un professionnel de santé. « Beaucoup préfèrent d’abord le silence, la prière ou les solutions traditionnelles. » La peur d’être stigmatisé demeure le principal frein à la recherche d’aide.
Pourtant, une lueur d’espoir émerge du côté de la nouvelle génération. Sur les réseaux sociaux, certains jeunes osent désormais parler d’anxiété ou de dépression. C’est une parole encore fragile, mais en progression. « En ligne, on se sent plus libre de dire ce qu’on ressent », confie Mariama, 24 ans. « Mais dans la vraie vie, c’est plus compliqué. »
La dépression à Conakry est une réalité, même si elle n’est pas toujours reconnue. La nommer, en parler et écouter sans juger constituent désormais les premiers pas essentiels pour briser ce tabou.

