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Simandou : entre richesse minière et défi de gouvernance, par Dr. Fatoumata Sira DIALLO

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Experte Internationale Développement & Coopération Internationale– Gouvernance et Réforme du Secteur de la Sécurité – Sécurité Humaine – Femmes, Jeunes, Paix & Sécurité – Redevabilité & Responsabilisation sociale – Formation & Coaching – Modération& Animation de discussions stratégiques et de panels de haut niveau.

Le 11 novembre 2025 marque un tournant majeur pour la Guinée : l’arrivée au port de Morébaya du premier convoi de minerai de fer extrait du Simandou a symbolisé l’ouverture d’une nouvelle ère. Cette image, largement relayée, a mêlé espoir et prudence dans un pays longtemps prisonnier du paradoxe de l’abondance. Au terme de plus de soixante ans d’attente, Simandou apparaît comme une occasion historique pour la Guinée : celle d’inscrire enfin ses richesses naturelles dans une dynamique de développement réel. Pour la première fois, un projet minier en Guinée s’accompagne d’un ensemble d’infrastructures structurantes qui, en théorie, pourraient bénéficier à d’autres secteurs.

Cette avancée pose une question essentielle : qu’est-ce qui ferait de l’exploitation du fer de Simandou une réussite, là où la bauxite n’a pas tenu ses promesses ? La réponse se trouve dans le Programme Simandou 2040, une stratégie de transformation qui ambitionne de faire du gisement un levier de développement durable plutôt qu’une nouvelle occasion manquée. Avec près de 200 milliards de dollars d’investissements projetés, ce programme place Simandou au coeur de la vision économique à long terme du pays.

Le gisement de fer Simandou et le Programme Simandou 2040 forment désormais un ensemble indissociable : le premier apporte la ressource, le second fournit la direction et l’ambition. L’enjeu est de savoir si cette articulation permettra enfin d’éviter les erreurs du passé et de placer la Guinée sur une trajectoire de développement structurel. Cet article propose une analyse des enseignements tirés de l’histoire minière du pays et des conditions indispensables pour que l’exploitation du minerai de fer intégré au Programme Simandou 2040, devienne un moteur de prospérité durable au service de la Guinée et de son peuple.

Simandou : un rêve ancien au parcours mouvementé

Rarement un pays aura été autant défini par ses ressources naturelles que la Guinée. Bénéficiant des plus grandes réserves de bauxite au monde et de l’un des derniers gisements géants de minerai de fer à haute teneur encore inexploités, elle concentre depuis plusieurs décennies à la fois les espoirs et les fractures d’un modèle extractif hérité de l’ère coloniale.

Depuis les années 1960, Simandou occupe une place centrale dans le secteur minier guinéen. Identifié sous le régime de Sékou Touré mais resté inexploité en raison de l’absence d’infrastructures adaptées, le gisement refait surface sous Lansana Conté avec l’arrivée de Rio Tinto. Toutefois, les avancées sont rapidement freinées par des scandales, des litiges internationaux et une succession de blocages administratifs. Sous la présidence d’Alpha Condé, une tentative de relance est engagée à travers la renégociation des contrats, mais la conjoncture, notamment la baisse du prix du fer et les coûts élevés du projet, limite les progrès possibles. La transition dirigée par Mamadi Doumbouya marque enfin un tournant véritable. En 2022, l’État obtient 15 % de participation gratuite dans les mines et les infrastructures, mettant fin à près de deux décennies d’impasses.

L’exploitation du gisement de fer le plus convoité au monde : une ambition historique

L’exploitation du gisement de Simandou frappe d’abord par la puissance de sa vision et l’ampleur de ses infrastructures : un corridor ferroviaire de 650 kilomètres reliant le Sud-Est du 2

pays au port en eau profonde de Morébaya, conçu non seulement pour exporter le minerai de fer mais aussi pour transporter des marchandises et des passagers. Au-delà de cette prouesse technique, Simandou porte une promesse économique majeure. Son minerai de fer, d’une teneur exceptionnelle d’environ 65 %, figure parmi les plus riches et les plus recherchés au monde. Sur au moins vingt-cinq ans, le projet devrait générer des recettes importantes pour l’État, créer des milliers d’emplois et favoriser l’émergence de zones industrielles le long du corridor, ouvrant la voie à une future production locale d’acier.

Contrairement à la bauxite, exploitée depuis des décennies sans provoquer de véritable transformation structurelle, le fer de Simandou s’inscrit dans une stratégie à long terme visant à diversifier l’économie, renforcer la gouvernance et moderniser l’appareil productif. Dans cette optique, et pour éviter de répéter les erreurs du passé (où les bénéfices profitaient davantage aux acteurs externes qu’à la population), les autorités guinéennes ont pensé et développé le Programme Simandou 2040, présenté officiellement aux guinéens et au monde le 11 novembre 2025. La présentation officielle de ce programme ambitieux a immédiatement suscité l’attention, en Guinée comme à l’international.

Le Programme Simandou 2040 : Une ambition à la hauteur du défi

Dans un pays où les richesses minières ont longtemps nourri plus d’espoirs que de résultats, Simandou 2040 apparaît comme l’ambition la plus structurée jamais portée par la Guinée. Articulé autour de cinq axes, agriculture ; éducation et culture ; infrastructures et technologies ; finance et assurance ; santé et bien-être, Simandou 2040 constitue le cadre stratégique destiné à faire du gisement de fer un véritable moteur de transformation économique pour le pays. Beaucoup y voient l’occasion d’ouvrir une nouvelle ère, où l’exploitation des ressources naturelles ne serait plus une finalité, mais un levier de croissance, de modernisation et de diversification économique. En adoptant cette approche, la Guinée pourrait tourner la page de la « malédiction des ressources » et s’inspirer des pays ayant su convertir leurs richesses en véritable développement : le Chili et son cuivre, la Norvège et son pétrole, ou encore le Botswana, exemple africain d’une exploitation maîtrisée du diamant.

Sur le papier, tout semble aligné : une ressource immense, un programme ambitieux, une volonté affichée de rompre avec le passé. À bien des égards, cette stratégie rappelle le pari qu’avait réussi le Botswana lorsqu’il a transformé son diamant en moteur de développement. Comme Gaborone hier, Conakry veut aujourd’hui rompre avec le cycle de la simple extraction pour bâtir une économie diversifiée, soutenue par des infrastructures modernes, une gouvernance renforcée et une gestion plus transparente des revenus. Même si la Guinée semble emprunter la même direction que le Botswana, la route n’est pas encore tracée avec la même maîtrise. Là où le Botswana s’est distingué par une stabilité institutionnelle exemplaire, le défi guinéen reste de traduire les intentions en actes : appliquer les lois, sécuriser les investissements, lutter contre les dérives et veiller à ce que les bénéfices de Simandou irriguent réellement l’économie nationale.

La date symbolique du 11 novembre ne constitue ni une fin, ni une garantie de succès. L’expérience d’autres pays riches en ressources, de la RDC au Mozambique, montre qu’un gisement même exceptionnel ne suffit pas à assurer la prospérité ou la stabilité. Dès lors, la réussite de l’exploitation du minerai de fer et les perspectives économiques du pays reposent largement sur la mise en oeuvre concrète de Simandou 2040. Le gisement et le programme apparaissent désormais si étroitement liés qu’il devient difficile d’imaginer l’un sans l’autre.

Les limites historiques de la gouvernance minière guinéenne : implications pour Simandou

La Guinée dispose depuis longtemps d’immenses ressources minières, mais celles-ci n’ont jamais entraîné une transformation profonde de son économie. Trois facteurs principaux expliquent ce paradoxe : 1) une économie centrée sur l’exportation de minerais bruts, avec très peu de transformation locale ; 2) une gouvernance insuffisamment transparente, générant des retombées limitées pour les populations ; et 3) des institutions fragiles, peinant à gérer 3

durablement les revenus, à planifier sur le long terme et à assurer la maintenance des infrastructures. La question centrale est donc de savoir si Simandou 2040 peut réellement rompre avec ce schéma et impulser un changement structurel. Si l’articulation entre le gisement de fer et le Programme Simandou semble répondre au premier défi, les informations disponibles à ce jour ne permettent pas encore d’apporter des réponses convaincantes aux enjeux de gouvernance et de capacité institutionnelle.

L’exemple de la bauxite illustre parfaitement ces limites. Malgré des réserves parmi les plus recherchées au monde, notamment en raison de leur faible teneur en silice, et malgré la participation stratégique de 49 % négociée par le Président Sékou Touré dès l’indépendance, le pays est resté cantonné au rôle d’exportateur de minerai brut. L’absence d’une véritable industrie locale, le manque de capacités de transformation et l’absence d’une stratégie d’intégration de la chaîne de valeur ont considérablement réduit les retombées économiques, entraînant une perte durable de valeur ajoutée. Cette expérience démontre qu’un partenariat, même avantageux sur le papier, ne garantit en rien une transformation réelle de l’économie nationale. C’est un élément capital à prendre en compte au moment où la Guinée mise sur Simandou pour changer de trajectoire.

Gouvernance et transparence

La Guinée n’a jamais manqué de ressources. Ce qui lui a manqué, ce sont des institutions suffisamment solides pour transformer ces ressources en développement. Dans les années passées, l’exploitation de la bauxite a généré d’importantes recettes, mais l’État a rarement réussi à en faire un levier de transformation durable. Trop souvent, les mines ont tourné en vase clos : extraction, exportation, fiscalité limitée, retombées sociales minimales.

Au-delà des aspects techniques, la réussite de Simandou dépendra surtout de sa gouvernance. Il est essentiel de renforcer la transparence et d’assurer un suivi rigoureux de tous les mécanismes liés à l’exploitation de Simandou et à son articulation au Programme Simandou 2040. Ce processus devrait être accompagné d’un véritable mécanisme de redevabilité pour garantir que les recettes soient effectivement utilisées pour les projets auxquels elles sont destinées. Le succès de l’exploitation du gisement de fer et de Simandou 2040 ne se mesurera pas seulement en tonnes de fer exportées, mais en infrastructures réalisées, en écoles ouvertes, en jeunes formés et en familles sorties de la pauvreté.

La Guinée dispose, sur le papier, d’un cadre juridique parmi les plus complets de la région pour encadrer l’exploitation de ses ressources naturelles. Son Code minier modernisé, complété par le Code de l’environnement et plusieurs lois sectorielles, offre une architecture légale cohérente et alignée sur les standards internationaux. Ce dispositif est renforcé par un cadre fiscal spécifique, ainsi que par son engagement au sein de l’ITIE, qui impose la publication des contrats et des paiements pour renforcer la transparence.

Mais si les textes sont solides, leur application constitue le véritable défi. Certaines informations essentielles (contrats, volumes exportables réels, régimes fiscaux accordés aux entreprises étrangères, etc.) ne sont toujours pas rendues publiques. Comme l’ont relevé Jeune Afrique et d’autres médias du pays en décembre 2025, cette situation interroge et semble en décalage avec les obligations de transparence prévues dans le Code minier guinéen.

Une gouvernance transparente suppose également une société civile active et des médias capables d’observer, d’alerter, d’analyser, et de demander des comptes. Leur implication est cruciale pour garantir que l’exploitation du minerai de fer, au coeur de Simandou 2040, reste alignée sur l’intérêt national. Même si les autorités affichent une volonté d’ouverture, cet exercice démocratique demeure indispensable pour éclairer la gestion d’un des meilleurs minerais de fer au monde. 4

Bien que le dossier Simandou ait été présenté au Conseil National de la Transition, cette étape ne peut suffire. Une fois le Parlement élu, son rôle de contrôle devra devenir un pilier essentiel de la redevabilité. La création d’une commission spécialisée capable d’interroger les ministres, d’examiner les contrats, de vérifier l’usage des fonds et d’exiger des comptes contribuera à sécuriser le programme sur le long terme. Elle devra également s’assurer de la cohérence globale de Simandou 2040, de son articulation avec les besoins réels du pays, et de sa capacité à s’adapter aux évolutions du contexte. Un mécanisme de suivi et de communication devra aussi être instauré pour informer régulièrement la population et garantir une compréhension claire des enjeux et des progrès réalisés.

Car ce n’est pas la richesse du sous-sol qui transforme un pays, mais la manière dont elle est gouvernée. L’exploitation du gisement de Simandou, colonne vertébrale de Simandou 2040, ne marquera un tournant décisif que si les institutions tiennent bon, si la transparence devient la norme, si la société civile exerce pleinement son rôle de veille et si le Parlement pratique un contrôle véritablement indépendant. Les autorités qui entreront en fonction après les élections présidentielles de décembre 2025 devront faire de cette exigence de redevabilité une priorité dès leur prise de fonctions.

Cette exigence de bonne gouvernance doit accompagner l’ensemble du processus d’exploitation et de gestion du gisement de fer et de la mise en oeuvre du programme Simandou 2040 et les promesses faites au pays. Simandou 2040 peut devenir le levier tant attendu qui permettra à la Guinée de franchir un cap historique et de passer d’une économie extractive à une économie transformée. Le Botswana en offre un exemple inspirant : un pays peut réussir lorsqu’il place la gouvernance, la transparence et la planification à long terme au coeur de sa stratégie. La Guinée trace cet itinéraire, et Simandou 2040 en constitue déjà les fondations, même si elle n’en a pas encore pleinement l’allure.

L’exploitation du gisement de fer Simandou sans Simandou 2040 ne serait qu’une mine de plus. Simandou 2040 sans le gisement de fer ne serait qu’un plan de plus car l’avenir d’un pays ne peut se reposer uniquement et entièrement sur une mobilisation extérieure de ressources.

Une richesse nationale : une gestion inclusive

Ressource nationale, Simandou appartient à l’ensemble de la population guinéenne, et non à un gouvernement ni à un groupe particulier. Son exploitation et la gestion des recettes doivent s’écarter des pratiques peu claires observées dans certains dossiers miniers antérieurs. Compte tenu de son envergure stratégique, Simandou exige une gouvernance transparente, accessible et redevable. Cette bonne gouvernance ne constitue pas qu’un détail administratif.

Il est essentiel de ne pas enfermer le débat dans une simple opposition entre « pour » et « contre », ni de masquer un manque de transparence derrière des analyses chiffrées ou des données comptables sous prétexte que ce serait trop complexe ou d’un intérêt limité pour la population. Au-delà des aspects purement logistiques, techniques et ou fiscaux, l’enjeu est de donner au peuple de Guinée une véritable place dans cette aventure et de l’y associer pleinement. Il s’agit d’adopter une démarche réellement constructive, car Simandou est une richesse nationale appartenant à tous. Si le Botswana a su bâtir un modèle inclusif autour de ses ressources, pourquoi la Guinée n’y parviendrait-elle pas ? Simandou offre l’opportunité de fédérer l’ensemble des Guinéens autour d’une ambition collective. Cette action pourrait devenir le symbole d’une nation souveraine, unie et tournée vers l’avenir. 5

Bibliographie

1. Banque mondiale. “Mining and Human Capital in Guinea: The Foundation for Sustainable Growth.” World Bank Blogs, April 18, 2024. https://blogs.worldbank.org/en/africacan/mining-human-capital-in-guinea-the-foundation-for-sustainable-growth

2. Energy Capital & Power. “Guinea-Conakry’s Simandou Project to Begin Iron Ore Shipments in November 2025.” Energy Capital & Power, November 2025. https://energycapitalpower.com/guinea-conakrys-simandou-project-to-begin-iron-ore-shipments-in-november-2025

3. Financial Afrik. “Guinea’s ‘Simandou 2040’ Program Lays the Groundwork for an Industrialized Resource State.” Financial Afrik, October 29, 2025. https://www.financialafrik.com/en/2025/10/29/guinea-simandou-2040-program-lays-the-groundwork-for-an-industrialized-resource-state

4. Financial Times. “China’s Stake in Guinea’s Simandou Mine Reshapes Global Iron Ore Trade.” Financial Times, February 10, 2025. https://www.ft.com/content/9fe8f588-5383-4fde-b2f7-11fcbb206384

5. Fonds Monétaire International. “Potential impact of the simandou iron ore

Project on the economy, poverty, and Inequality in guinea Guinea”. Washington, DC: FMI, 2024. https://www.elibrary.imf.org/downloadpdf/view/journals/002/2024/131/article-A001-en.pdf

6. Gouvernement de la République de Guinée, Ministère des Mines et de la Géologie. “Informations officielles sur le projet Simandou.” Site officiel du gouvernement guinéen, 2025. https://www.mines.gov.gn

7. Human Rights Watch. “What Do We Get Out of It?” The Human Rights Impact of Bauxite Mining in Guinea (2018).

8. Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE). Rapport ITIE Guinée 2023–2024. Conakry, 2024. https://eiti.org/fr/pays/guinee

9. Mining.com. “China’s Massive African Mine Threatens to Upend the Global Iron Ore Market.” Mining.com, August 2, 2025. https://www.mining.com/web/chinas-massive-african-mine-threatens-to-upend-iron-ore-market

10. Oumnia Boutaleb. « La gouvernance des ressources naturelles en Afrique : le modèle botswanais ». Policy Center for the New South, Octobre 2022.

https://www.policycenter.ma/sites/default/files/2022-10/PP_18-22_Boutaleb.pdf

11. République de Guinée. « Code Minier de Guinée » (2011, amendé 2013). Conakry, Guinée.

12. Reuters. “Guinea Aims for Global High-Grade Iron Ore Leverage with Simandou Launch.” Reuters, November 12, 2025. https://www.reuters.com/world/africa/guinea-aims-global-high-grade-iron-ore-leverage-with-simandou-launch-2025-11-12.

13. Rio Tinto. “Simandou’s Time Has Come.” Rio Tinto Newsroom, 2025. https://www.riotinto.com/en/news/stories/simandous-time-has-come

14. Winning Consortium Simandou (WCS). “About Us.” WCS Official Website, 2025. https://wcsglobal.com/en/consortium/about-us.

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