Zeinab Camara, cheffe de cabinet du MESRS sur les reformes et leurs incidences, les mines et les femmes

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« Les subventions indirectes accordées par l’État aux universités privées dépassent celles directes allouées aux universités publiques…»

Réformes engagées à l’enseignement supérieur, la non-orientation des bacheliers dans les universités privées et ses incidences sur les finances de l’État, le secteur minier et les perspectives pour le pays ainsi que la promotion du leadership féminin dans ledit secteur. Tels sont les grands chantiers que nous avons abordés dans la deuxième partie de l’entretien que la cheffe de cabinet du ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (MESRS), Zeinab Camara a accordé à votre quotidien Guinéenews©. Lisez !

Guinéenews© : Comment les réformes engagées par le Ministre Yero Baldé ont-elles été accueillies ?

Zeinab Camara : Vous devinez bien que le changement est toujours redouté par ceux qui trouvent leur compte dans le statu quo. Le Ministre Yéro Baldé a initié un certain nombre de réformes allant dans le sens de la qualification de l’Enseignement supérieur et à la maîtrise des dépenses publiques dans notre secteur d’intervention. Bien que de telles reformes aillent dans le sens de l’intérêt général, comprenez bien que l’intérêt général n’est pas nécessairement la somme des intérêts particuliers. Cela étant, il est normal que certains s’y opposent. Mais le ministre Baldé n’est pas du genre à compromettre lorsqu’il est convaincu de la justesse de sa position.

Guinéenews© : La non-orientation des bacheliers vers les universités privées s’inscrit-elle dans ces réformes qui fâchent certains ?

Zeinab Camara : Tout à fait. Depuis 2006, l’État a recours aux universités privées pour faire face à la faible capacité d’absorption des institutions publiques d’enseignement supérieur et de recherche. L’année dernière, nous avons décidé de diminuer l’effectif de nos boursiers dans le privé en raison de l’amélioration de la capacité d’absorption de nos institutions publiques mais également pour des besoins de qualification de la dépense publique.

En effet, les chiffres indiquent que les subventions indirectes que l’État accorde aux universités privées dépassent de loin les subventions directes allouées aux universités publiques. Pire, l’État subventionne plus dans le privé pour accueillir un effectif moindre que dans le public.

C’est pourquoi, dès l’année dernière, nous avons envoyé un signal. Pour tout vous dire, il y avait un accord non écrit entre le ministère et les universités privées. Au terme de cet accord, un tiers des étudiants bacheliers devaient être orientés vers les universités privées. On le comprend, chaque chose a son contexte. Nous estimons que nos prédécesseurs devaient avoir de bonnes raisons pour avoir engagé le Ministère dans un tel « accord». Mais l’année dernière, nous avons envoyé 4 300 étudiants au lieu de plus de 10 000 comme ce qui se faisait alors. Le Ministre Yéro Baldé a insisté auprès des fondateurs et présidents d’Universités privées afin qu’ils revoient leur modèle économique. Il leur a dit qu’ils ne peuvent pas avoir l’Etat comme seul client.

Guinéenews© : À présent, tournons-nous vers un secteur que vous connaissez bien, les mines. Quel regard portez-vous sur ce secteur ?

Zeinab Camara : Je commenterais avec le regard d’un cadre supérieur ayant évolué dans une société minière, et activiste de la société civile comme la fondatrice de l’ONG Women in Mining. Comme vous le savez, le potentiel minier de la Guinée est considérable. Nous qualifions même maladroitement le pays de « scandale géologique ». C’est là une qualification négative mais qui, malheureusement, s’est inscrit dans notre lexique habituel. Ce qui est scandaleux n’a rien de positif. J’aurais préféré l’expression de « miracle géologique » pour marquer le caractère singulier que Dieu nous a accordé en concentrant sur un territoire aussi petit que celui de la Guinée tant de ressources minérales. La question qui se pose à tous est celle de savoir comment transformer notre potentiel minier en source de croissance économique et donc de développement de la Guinée. A mon humble avis, chacun doit jouer le rôle qui est le sien.

L’État, qui est nécessairement le principal acteur du secteur, est responsable de la gouvernance minière, c’est-à-dire de l’édiction des règles du jeu. Une bonne gouvernance minière commence par la définition d’une bonne politique minière, la dernière remonte à 1989. Cette politique est ensuite traduite dans la législation à travers un code minier compétitif, c’est-à-dire qui offre à peu près les mêmes conditions de mise en valeur des gisements de ressources naturelles que les codes miniers d’autres pays présentant le même potentiel minier que la Guinée ou ayant le même profil économique que notre pays.

Malheureusement, si nous avons bel et bien un code minier relativement compétitif, nous n’avons pas, à mon avis, une politique minière cohérente. Donc, nous devons commencer par savoir très exactement ce que nous attendons de la mise en valeur de nos ressources minéralières. Pour le moment, c’est comme si notre politique minière était définie par les multinationales. On oublie cependant que les multinationales ont pour terrain de jeu le monde entier. Leurs stratégies sont globales. Elles sont de partout et de nulle part. Si nous continuons donc de définir notre stratégie de développement national sur des hypothèses dépendant des stratégies des multinationales, nous risquons de passer beaucoup de temps à commettre des erreurs évitables.

Cela étant, depuis 2010, le secteur minier a fait l’objet de beaucoup d’attention de la part du Président Alpha Condé et de son Gouvernement. Nous avons, en effet, un nouveau code minier même si les textes d’application tardent à être publiés. Le cadastre minier a été assaini. Ce qui est une très bonne chose car elle rassure les partenaires quant à la sécurité de leurs titres miniers. Ce qui n’était pas le cas avant l’avènement au pouvoir du Professeur Alpha Condé.

Plus généralement, en termes de gouvernance minière, il a été mis en place des outils de coordination interministérielle afin de favoriser la réalisation rapide des projets miniers intégrés. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’un guichet unique a été créé. C’est une innovation importante apportée dans le cadre du projet de développement de Rio Tinto. A l’époque, en ma qualité de responsable des relations gouvernementales, nous avions tellement d’interlocuteurs au niveau de l’Administration que nous perdions beaucoup de temps à faire prendre les décisions indispensables à la réalisation de nos activités. Par exemple, pour faire une route d’accès, nous avions besoin d’autorisations aussi bien de la part du ministre de l’Environnement que de celui des Travaux publics. C’est comme ça que l’idée d’un comité technique inter- ministériel s’est imposée afin de favoriser la coordination entre les différentes administrations concernées par le projet de Rio Tinto en Guinée. Voilà l’origine du Guichet unique.

Ceci dit, il reste beaucoup à faire. Les sociétés minières, quand elles arrivent dans un pays, elles veulent trouver le minimum, les infrastructures, les transports. Ce n’est pas le cas en Guinée. Ce qui renchérit naturellement le coût de réalisation d’un projet minier comparé à ce qui se passe dans des pays miniers comme l’Australie ou l’Afrique du Sud où les infrastructures existent déjà dans la plupart des cas. Mais, si on prend le projet Simandou, les deux tiers des vingt milliards d’investissement portent sur les infrastructures. Si les infrastructures étaient déjà sur place, je pense que le projet aurait abouti plus rapidement. Bref, l’État doit créer les pré-requis, notamment connaître son sous-sol, construire des infrastructures et avoir un personnel qualifié pour tirer le maximum de profit du secteur minier.

Quand je parle de personnel qualifié, je fais allusion aux agents de l’État qui doivent suivre les questions minières. Il faut que ce soit des gens bien imprégnés de la chose minière sur le plan national et international. Lorsqu’on négocie des contrats miniers, l’État se doit d’y envoyer des experts. Dans les sociétés minières, ce sont généralement des cabinets d’experts en droit international, en passation de marchés, etc., qui accompagnent leurs cadres pour discuter avec les autorités des pays d’accueil. C’est pourquoi, j’invite l’État à se faire accompagner par des cabinets d’experts, et attirer des compétences de haut au sein de l’administration publique.  On se plaint souvent que la Guinée a conclu des contrats miniers léonins en sa défaveur. Mais c’est normal ! Que voulez-vous qu’il arrive lorsque les parties qui négocient n’ont pas le même niveau d’expertise. La négociation des contrats miniers est un art. On ne peut pas toujours compter sur la providence ou la « bonne foi » des partenaires.

S’agissant des sociétés minières, il faut que nous, Guinéens, acceptions, que ce sont des entités motivées par le profit. Dès lors que nous avons opté pour l’économie libérale, nous devons intégrer cela dans nos mœurs. Les populations ont tendance à beaucoup attendre des compagnies minières en termes de satisfaction des besoins collectifs voire même individuel ! Je crois justement que les compagnies, pour faire face à tant d’attentes, se sont toutes senti une certaine responsabilité sociétale. On appelle ça la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Personnellement, je n’aime pas beaucoup ce concept parce qu’il nous renvoie un peu à nos faiblesses structurelles avec beaucoup de bruit et de fracas. Les investissements « forcés » que font les entreprises minières dans nos communautés ne sont pas des œuvres de charité. J’appelle cela de l’investissement social. Avant d’investir dans un pays, les entreprises multinationales commencent par une évaluation des risques auxquels elles vont devoir faire face. Dans le cas d’un pays comme le nôtre, le risque politique est généralement considéré comme étant important. Il y a aussi le risque environnemental, le risque sociétal, etc.

Comment faire pour atténuer ces risques ? En général, dans les zones minières, les entreprises mettent en place des projets de développement communautaire pour  prévenir le risque de soulèvement des populations contre les actifs et les personnels des entreprises minières et de leurs sous-traitants. Au niveau environnemental, elles veillent à ce que leurs activités soient conformes à un certain nombre de standards jugés acceptables. Donc, les sociétés ne font pas cela pour le simple plaisir de le faire, mais elles investissent pour mitiger les risques sur leur projet. L’arrêt des opérations minières, ne serait-ce que pour une journée de travail, peut causer des pertes pouvant se chiffrer à plusieurs milliards de francs guinéens aux sociétés impactées. C’est pourquoi, elles préfèrent mettre un million de dollars dans leur cagnotte de développement communautaire que de perdre dix millions de dollars en un jour. Et, malheureusement, elles le font le plus souvent en déterminant elles-mêmes quels sont les besoins des communautés. Ce qui est une très mauvaise approche. Dans les zones minières, vous trouverez des quantités d’écoles et de centres de santé non opérationnels parce que tout simplement l’action des compagnies minières ne s’est pas inscrite dans les programmes nationaux et locaux de développement.

Pour que l’investissement social des entreprises minières fasse tache d’huile, il faut qu’il y ait un dialogue permanent entre elles, l’Etat et les communautés où elles opèrent. C’est extrêmement important. Une des solutions s’avère être l’accompagnement des autorités locales pour l’élaboration de leur plan de développement local et plan annuel d’investissement. Lorsque ces plans sont adoptés, les sociétés minières, en accord avec toutes les parties prenantes, s’engagent à soutenir les programmes définis dans ces plans. En ce moment, chaque partie saura ce qui lui revient. Une sorte de pacte entre les différentes parties. N’oublions pas l’accompagnement des structures juvéniles, qui sont la plupart du temps initiatrices des soulèvements, à travers les activités génératrices de revenus sur toute la chaîne de valeur des mines. On nous dit souvent qu’il n’y a pas de sociétés locales qui répondent aux normes, et moi je dis si les compétences n’existent pas dans la région, eh bien créons-les.

Guinéenews© : Votre ONG Women in Mining se bat sur le terrain pour une effective embauche des femmes dans les entreprises minières. Mais est-ce que la Guinée dispose-t-elle de femmes qualifiées, capables de relever le défi ?

Zeinab Camara : Bien sûr qu’il y a des femmes capables ! Cependant, il n’y a pas assez de femmes pour occuper des positions de responsabilités dans le secteur. Mais ce n’est pas parce que nous n’en avons pas beaucoup qu’il ne faut pas essayer de faire bouger un peu les lignes. Notre ONG œuvre dans la sensibilisation, la formation et le mentorat. Au niveau de l’institut des mines de Boké, les étudiantes qui y arrivent sont parfois confrontées à beaucoup de difficultés et finissent par abandonner. Nous essayons de voir ce qu’il faut faire pour que les filles qui entrent dans cette institution puissent en sortir avec leurs diplômes.

Au niveau opérationnel, les filles et les femmes qui réussissent à compléter leurs études, une fois dans les sociétés minières, elles sont confrontées à de nombreux faits sociétaux, notamment le mariage. Or, les mines, c’est sur le terrain, sur les montagnes ou les bases-vie qui sont loin de Conakry. Je me rappelle qu’à Rio Tinto, il y avait un système de rotation : six semaines dans les mines, deux semaines à la maison. Quel est le mari qui va accepter cela ? Certaines ont dû changer de postes. Il faut trouver des mécanismes pour lever ces obstacles, en revoyant les textes.

Nous  faisons également la promotion de l’entrepreneuriat des femmes dans les mines. Avec la politique de contenu local, nous demandons que  30% au moins des marchés de sous-traitance soient réservés aux sociétés dirigées par les femmes. Nous encourageons également  les femmes à s’impliquer fortement dans la recherche et l’exploitation minière industrielle, plus de femmes détentrices de permis d’exploitation minière, un objectif que nous nous sommes fixé.

En ce moment, nous travaillons sur un projet avec OSIWA pour développer l’Indice des femmes dans les mines en Afrique, avec le projet-pilote en Guinée. Grâce à cet indice, nous allons évaluer l’évolution des femmes dans les mines annuellement. Nous espérons que ce sera un outil de planification et de prise de décision  pour l’État et les partenaires techniques et financiers lors de l’élaboration des différents programmes de développement.

Lire la première partie : Zeinab Camara, cheffe de cabinet du ministère de l’enseignement Supérieur à Guinéenews©

Interview réalisée par Abdoulaye Bah pour Guinéenews©

  • Alpha Oumar Telli Diallo

    Elle est structurée et visionnaire – Eh oui, il y en a chez nous – et c’est ce modele- qui sera notre seul espoir quand nous serons redevenus un Etat – si cela arrivait avant sa retraite (LOL).
    – Bravo Mrs Zeinab Camara, you rock !