Thierno Barry, candidat socialiste au Grand Conseil de Genève à Guinéenews©

19 janvier 2018 14:14:30
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«C’est une grave erreur, à mon sens, de croire que les intérêts de la Suisse et les intérêts de la Guinée sont nécessairement divergents ou antagonistes »

Très actif dans les mouvements associatifs à Genève, notre compatriote Thierno Barry, président de l’Association des Guinéens de Genève et de France Voisine et conseiller municipal de la commune de Lancy, a récemment été investi candidat socialiste au Grand Conseil – l’organe législatif de la République et  Canton de Genève. Guinéenews est parti à la rencontre de celui qui est peut-être un futur député de la Cité de Calvin : un espoir pour Genève, une fierté pour la Guinée.

Guinéenews© : monsieur Thierno Barry, vous êtes aujourd’hui investi candidat au Grand Conseil par le Parti Socialiste Genevois. A quand remonte votre premier engagement politique ? Où puisez-vous le sens de vos convictions ?

Thierno Barry : c’est une longue histoire… (Sourire). Lorsque j’étais encore étudiant à mon arrivée en Suisse, il y’a plus d’une décennie, j’ai commencé à suivre les journaux, à m’intéresser à l’actualité, à lire aussi, les grands classiques de la littérature politique, des libéraux aux marxistes. J’ai rencontré des gens qui étaient dans les associations d’étudiants de gauche, notamment la CIGUE. Avant même d’adhérer au Parti Socialiste, mon engagement était davantage ancré dans les milieux associatifs et alternatifs de gauche à Genève. Le déclic véritablement politique a eu lieu, je crois, en 2007, lorsque l’Union Démocratique du Centre, sous l’impulsion notamment de Christoph Blocher qui dirigeait le département fédéral de Justice et de Police, a lancé une initiative populaire sur le renvoi des délinquants étrangers. À l’occasion de cette campagne, l’UDC a publié une affiche, largement placardée dans l’ensemble du pays, montrant des moutons blancs sur territoire suisse expulsant un mouton noir, avec pour slogan « pour plus de sécurité ». Je me suis insurgé contre le caractère raciste et xénophobe de cette affiche qui a fait couler beaucoup d’encre par la suite. Étant tout à la fois suisse et guinéen, je me suis senti humilié par l’amalgame scandaleux qui tendait à associer la délinquance à la nationalité et à la couleur de peau. Les étrangers ont été caricaturés et instrumentalisés, dans un contexte d’inquiétude sociale marqué par les tractations entre la Suisse et l’Europe autour des accords bilatéraux sur la circulation des personnes. Ma conviction fondamentale, c’est que la politique nous appartient tous : c’est un processus collectif. Je suis animé par l’espoir et la volonté  de changer la société dans le sens de la justice sociale et du vivre-ensemble.

Guinéenews©: quelles sont les spécificités de la vie politique et citoyenne en Suisse et en particulier à Genève ?

Thierno Barry : la Suisse est un pays fédéral fondé sur le consentement mutuel. Elle a développé un système politique qui est unique en Europe et dans le monde. Sa spécificité tient à son sens du respect des souverainetés et à son esprit de concertation. Il s’en suit un positionnement original : neutralité en politique extérieur et sens du consensus en politique intérieur. Elle se distingue vraiment des autres pays par sa démocratie directe où le peuple influe directement sur la politique du gouvernement à travers des initiatives populaires et des référendums. Le peuple est amené à voter 3 à 4 fois par année. Il vote sur deux types d’objets : les initiatives ou les referendums (facultatifs ou obligatoires). Une initiative est une proposition de modification de la constitution. Ce droit est accordé à 3 niveaux : fédéral, cantonal et communal. Au niveau fédéral, l’initiative permet l’ajout ou la modification d’une loi constitutionnelle ou encore la révision partielle ou totale de la constitution. Pour qu’une initiative fédérale aboutisse, et soit soumise au peuple, 100.000 signatures doivent être récoltées dans un délai de 18 mois à compter de la date du dépôt du texte de l’initiative auprès de la chancellerie fédérale. Seules les personnes possédant le droit de vote au niveau fédéral (personnes ayant un passeport Suisse) peuvent signer l’initiative. Les signatures récoltées doivent être classées selon le canton et la commune d’habitation.

Si l’initiative aboutit, c’est-à-dire récolte suffisamment de signatures valables, alors elle est soumise au vote de la population. Pour qu’elle soit acceptée, la double majorité est requise : au minimum 50% + une voix de la population, ainsi que le soutien de la majorité des cantons. Au niveau cantonal et communal, si elle est prévue par la constitution du canton en question, l’initiative permet de proposer une nouvelle loi ou d’en modifier une, existante. Le nombre de signatures à récolter varie en fonction du nombre de résident-e-s  de la commune ou du canton.

Guinéenews© : pourquoi avoir fait le choix d’un engagement socialiste ? Pouvez-vous nous en dire plus sur les valeurs et les idéaux défendus par votre parti ?

Thierno Barry : je me suis rendu compte, après mon adhésion et mes premiers engagements militants que je portais en moi les idéaux et les valeurs du parti socialiste depuis toujours. Ce sont des valeurs d’ouverture et de tolérance, dans un monde où le repli identitaire et les crispations menacent le lien fragile du vivre-ensemble. Des valeurs de progrès et de justice sociale, quand l’intensification des inégalités et le durcissement des conditions d’emploi écartent de plus en plus de nos concitoyens des exigences minimales de dignité. C’est un parti qui s’engage pour la justice, les droits humains et pour le respect des peuples dans le monde.

Sur le plan économique, je m’oppose, pour des questions de principe autant que pour des questions de bilan aux politiques libérales de déréglementation, d’ouverture intégrale au marché et de casse du système social. L’abandon des politiques d’équilibre, où public et privé contribuaient dans un effort commun au processus de création de richesse, au profit des politiques libérales d’austérité me paraissent relever davantage d’un effet de mode et d’idéologie que d’un constat lucide sur l’efficacité des politiques publiques en matière d’économie. On connaît le credo de ce libéralisme sauvage : ascèse budgétaire, casse de la fonction publique, affaiblissement du système de protections sociales, ouverture de l’ensemble des secteurs économiques à la concurrence et au marché. Je ne crois pas que ce modèle ait prouvé, par les faits, son efficacité. Je ne crois pas non plus qu’il appartienne à la tradition et à l’identité de la politique suisse. Je défends le modèle d’une société où les institutions de l’Etat savent tout à la fois encourager l’innovation, soutenir l’entreprise privée, garantir une législation favorable à la prospérité des affaires, mais aussi défendre les plus faibles face à la précarité, assurer à tous une véritable égalité des chances par l’accès à une formation scolaire efficace et juste, fournir à tous un système de santé performant…En bref : une société à la fois dynamique, entreprenante et solidaire.

Guinéenews© : que répondez-vous à ceux qui pourraient vous accuser de délaisser la cause guinéenne au profit d’une ambition politique en Suisse ?

Thierno Barry : c’est une grave erreur, à mon sens, de croire que les intérêts de la Suisse et les intérêts de la Guinée sont nécessairement divergents ou antagonistes. Cette croyance relève d’une compréhension erronée de la réalité de la coopération internationale entre États au XXIe siècle. Je prends seulement l’exemple de l’intégration des étrangers, et de l’immigration clandestine, qui est aujourd’hui un problème épineux en Europe, comme en Guinée. Comme vous le savez, la Suisse, qui n’est pas un pays membre de l’Union Européenne, appartient  toutefois depuis 2008 à l’Espace Schengen. Cette intégration de la Suisse à l’espace commun européen, négocié dans le cadre d’accords bilatéraux qui ont conduit la confédération a renoncé à une partie de sa souveraineté sur le contrôle des flux des personnes aux frontières, a facilité l’immigration de nos compatriotes, notamment à Genève. Mais cette appartenance du territoire helvétique à l’Espace Schengen ne s’est accompagné en même temps d’aucun   ajustement du cadre législatif et réglementaire fixant les conditions de l’accès à l’emploi, de l’accès au logement, à la scolarisation – bref de tout ce qui fait une intégration réussie.  L’accès au travail, par exemple, est conditionné à Genève, comme ailleurs en Suisse, à l’obtention d’un permis spécifique – ce qui n’est pas le cas dans les Etats Européens  frontaliers. L’intégration des étrangers demeure donc particulièrement difficile dans la cité de Calvin : sans permis de travail, nos compatriotes qui ne peuvent du coup pas prétendre à un    logement, sont parfois tentés par les activités informelles, ce qui, en retour, intensifie encore  davantage le problème de l’intégration. Il y a là un véritable cercle vicieux : de la difficulté de l’intégration au risque de la participation à l’économie illicite, et de cette participation à un accroissement des stigmatisations et des processus d’exclusion qui renforcent encore la    difficulté d’intégration initiale. L’exemple pourrait être pris également dans le domaine des études et de la validation des diplômes universitaires, qui conditionne encore largement l’accès aux emplois qualifiés : nombre de jeunes guinéens se voient refuser la reconnaissance de leur diplôme obtenu en Guinée, mais aussi au Maroc. Or, ce cercle vicieux n’est pas seulement préjudiciable à la société suisse et au canton de Genève : c’est aussi la Guinée elle-même – les familles des diasporas, mais aussi la société toute entière – qui est privée d’une ressource vive pour l’avenir. Combattre les discriminations et agir pour l’intégration des  étrangers à Genève, c’est donc agir pour Genève, certes : mais c’est aussi agir pour la Guinée, et pour l’ensemble des pays africains.

Guinéenews© : pour conclure, avez-vous un message à faire passer ?

Thierno Barry : de manière générale, je tiens à encourager la jeunesse et particulièrement la jeunesse africaine en Europe à s’engager dans la vie politique et citoyenne de leur pays d’accueil. L’engagement civique et militant est à mon sens la principale condition d’une intégration aboutie. Refuser de s’impliquer dans la vie de la cité, par timidité, par autocensure ou par indifférence, c’est laisser les autres disposer de son destin. Ne laissez pas la politique aux autres ! Que vous viviez dans votre pays d’origine ou que vous soyez expatrié, vous devez prendre part à l’élaboration des décisions collectives – c’est-à-dire des décisions qui nous concernent tous ! Que cette participation passe par le vote – si vous disposez d’une double nationalité – ou par l’engagement associatif : les chemins de l’engagement sont nombreux !

Plus particulièrement pour les genevois, mon mot de conclusion sera d’inviter tous ceux qui disposent du droit de vote à prendre connaissance des programmes portés par les différents partis. Ne faites pas l’erreur de croire que les politiques sont « tous les mêmes » ! À mon sens, le Parti Socialiste est aujourd’hui le seul parti à prendre véritablement au sérieux la question de l’intégration des étrangers et la défense de ceux qui connaissent une situation de grave précarité. Informez vous, et donnez votre voix au parti que vous aimeriez voir disposer d’une majorité – c’est-à-dire d’une véritable capacité d’action – au Parlement !

Entretien réalisé par YBS pour Guinéenews©