La grève du rebelle, la démission de l’élite, la soif de changement et nous les pauvres

06 décembre 2017 14:14:31
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A quelque chose malheur est bon, a-t-on coutume de dire. Il est trop tôt de tirer les leçons de la grève déclenchée depuis le 13 novembre par Aboubacar Soumah, professeur de français méconnu jusque-là mais qui, par son entêtement et sa résistance, est devenu un héros malgré lui. En attendant la trêve, cette grève est révélatrice de trois messages. Et nous vous aidons à les décrypter.

Le premier message, qu’elle soit illégale ou sauvage, comme le clament les autorités, ou que son initiateur soit un terroriste ou un rebelle, comme le soutiennent les penseurs du régime, cette grève montre, en réalité, un besoin énorme de rajeunissement du syndicat guinéen. C’est comme si, aujourd’hui, la base ne se reconnaît plus au sommet ou encore que le syndicat a besoin du renouveau.

La preuve, Ibrahima Fofana est rappelé à Dieu, Hadja Rabiatou Sérah Diallo gèrerait paisiblement un budget de quatre milliards au Conseil économique et social (CES), selon le député Ousmane Gaoual Diallo, Amadou Diallo s’est tu depuis qu’il gère seul la CNTG, Louis M’Bemba Soumah a pris de l’âge et les autres syndicalistes sont positionnés dans certains secteurs. Or, les conditions des travailleurs se font détériorer du jour au jour. Et la base trinque.

Sinon, comment expliquer qu’une base ait accepté de soutenir un syndicat dissident depuis un mois au détriment de la vieille génération au passé glorieux ?

Le deuxième message, quand l’opinion publique intime la presse  de donner la parole, coûte que coûte, au syndicaliste Aboubacar Soumah dans une émission synchronisée, malgré les menaces du président, cela voudrait dire que les guinéens sont fatigués des politiques, prêts au compromis. Aujourd’hui, ils ne comptent désormais que sur la presse et des hommes porteurs du changement, comme Aboubacar Soumah, d’où qu’ils viennent.

Autrement dit, comme l’opposition est décapitée et n’est plus capable de mobiliser comme en 2013, comme le syndicat ne peut plus rééditer les mobilisations monstres de 2006- 2007, comme la société civile n’est plus capable de fédérer à l’image du Balai Citoyen au Burkina Faso ou du mouvement Y en a marre au Sénégal, les guinéens ont trouvé en Aboubacar Soumah leur sauveur.

C’est pourquoi, cela ne devrait étonner personne, si demain certains parents donnaient le nom de leurs nouveaux- nés à Aboubacar Soumah, comme certains l’avaient fait pour feu Ibrahima Fofana ou Hadja Rabiatou.

En le faisant, ce serait la preuve que le syndicaliste, et tout ce qui lui ressemble, reste le seul espoir pour le pays. Mais c’est une illusion de le penser ainsi, puisque comme le Paris Saint-Germain, qui a déboursé 222 millions d’euros, pour recruter le prodige brésilien, Neymar avec l’objectif de détrôner les grands d’Europe (le transfert du siècle), les épaules de Soumah sont trop frêles pour supporter les espoirs déçus de tout un pays. Mieux, un seul acteur ne porte pas le changement.

C’est pourquoi, à cette allure, le syndicaliste, Aboubacar Soumah, si adulé aujourd’hui, risque de se casser les dents, surtout si le gouvernement joue à l’usure, en préférant sacrifier la formation des enfants. Il se casserait seul les dents parce que c’est avant tout un enseignant. Et il a des limites. Surtout, s’il n’est pas épaulé.

Le troisième message, c’est que le gouvernement scie la branche sur laquelle il est assis en voulant sous-estimer chaque manifestation qui se présente à lui. C’est une erreur grave de vouloir tout politiser, de minimiser tous les adversaires. Parfois, en usant du déni, du mépris, du langage de la force et de la méthode musclée. C’est inutile de dire que Soumah a reçu des sacs de riz de l’UFDG.

C’est exactement comme ça que les Compaoré au Burkina, Jammeh en Gambie et Mugabé au Zimbabwe sont partis en jouant à la politique de l’autruche. En Tunisie, tout le monde connait l’histoire de Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant, par qui le printemps arabe fut provoqué.

Et en Guinée, il y a des signes annonciateurs. On peut citer quelques-uns. En février 2015, le gouvernement a eu du mal à contenir la grève du syndicat qui réclamait la baisse du prix du carburant. En février 2017, le gouvernement a eu du mal à contenir la grève scolaire qui a fait au moins six morts. Récemment, le pouvoir a eu du mal, à maîtriser la grève dans les banques. A Boké et à Kamsar, tout le monde connaît comment les jeunes ont tordu la main du pouvoir pour avoir de l’électricité…. Aujourd’hui, c’est Aboubacar Soumah, un pauvre enseignant, qui oblige le gouvernement à se dédire et à négocier.

Le gouvernement n’a pas de choix que négocier tout simplement parce qu’il a été maladroit dés le début de la crise, en laissant les soins au ministre Ibrahima Kalil Konaté de gérer cette grogne scolaire. Dans cette médiation, on l’aura vu, K au Carré a tenté de régler le compte de ses anciens camarades. Cela est d’autan vrai que son prédécesseur, Ibrahima Kourouma, avait été emporté par une grève similaire.

Conséquence, après les menaces et les intimidations, le pouvoir passe aujourd’hui par les leaders religieux pour négocier. Dans ce contexte, les autorités scolaires peuvent prendre le nom des enseignants absents autant qu’elles voudront. Face à l’enlisement de la crise, si cette semaine finit sans l’obtention d’un quelconque accord ou d’une trêve, le gouvernement n’aura qu’à anticiper les congés.

Et ce n’est pas la mer à boire, mais le prix à payer.