Faranah: la guerre de succession du Sotikèmô fait rage entre deux familles Oularé

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Depuis le 26 novembre dernier, la ville de Faranah a deux Sotikèmo (Patriarches). Cette situation a crée une vive tension entre deux grandes familles des Oularé à Faranah. Deux frères de la lignée des OULARE se disputent impitoyablement cette couronne depuis deux mois. Et cela après le décès du patriarche Moussoukoro Douty Oularé. Mais comment en est–on arrivé là?

Ce qui se passe à Faranah relève d’un cas totalement singulier. Après le décès du patriarche Moussoukoro, El Hadj Mamadou Douty Ben Oularé a été intronisé. C’était le dimanche 26 novembre en présence du préfet. Mais contre toute attente, on a appris au même moment l’intronisation de Siré Bandjou Oularé. Et depuis la ville est plongée dans une confusion sans précédent.

Les deux camps, depuis lors se sont déclarés la « guerre ». Chacun s’étant autoproclamé Sotiguikémo. Malgré l’intervention des uns et des autres, aucun des deux protagonistes n’a l’intention de céder la couronne à l’autre. Une situation qui empoisonne de plus en l’atmosphère dans la ville. Approchés, dans leurs familles respectives, les deux frères « ennemis » racontent, chacun, sa version des faits.

 Ainsi, pour Mamadou Douty Ben Oularé, « n’est patriarche qui le veut. C’est toute une histoire, c’est une tradition. Depuis que Sankaran est Sankaran, depuis que Faranah est Faranah, je suis le 10ème patriarche de mon aïeul Nono Fodé Oularé qui a fondé Faranah. Personne n’a été Sotikèmo à Faranah, si ce n’est sa descendance. Rien de plus normal dans notre tradition. Est patriarche, celui qui est de la lignée du fondateur d’une ville. En fait, le fondateur Nono Fodé Oularé est le grand père de mon grand père. Je vais prendre à partir de mon grand père « Douty Mamourou Oularé. Mon grand père a eu 112 enfants, ils sont tous décédés. Ce sont eux qui ont été les patriarches après mon grand père. Parmi les petits-fils de mon grand-père,  je suis le premier patriarche à avoir été intronisé, après la mort de ce dernier. Je suis le 2ème petit-fils de mon grand-père qui a eu la lourde charge aujourd’hui d’être le gardien de notre marre ancestrale. Pour vous situer, la marre de « TORO », est une marre à l’origine de toute l’histoire de Faranah. C’est une longue histoire. J’ai été patriarche par ce que je suis le petit-fils de mon grand-père ou alors l’arrière petit-fils du fondateur. N’est pas patriarche qui le veut. J’insiste… On est patriarche, seulement quand on appartient à la lignée du fondateur », a-t-il martelé. Cette tradition, il faut le souligner, est née depuis la nuit des temps, depuis la naissance de Sankaran.

Pour la petite histoire, retenez qu’à la naissance de Sankaran, il était scindé en 2 parties : Condédou et Oularédou bien délimités. La limite de ces deux Sankaran est le fleuve Maffou. Après quelques temps, Sankaran Oularédou a été à son tour reparti entre les 8 fils du fondateur de Sankaran : le grand père Déou. Ainsi, ces territoires de Sankaran Oularédou sont : Déouna qui est le premier fils, Taborla, Nafimborla, Céborla, Kol-la, Tankouléla, Tinwononko et Gbiri.

Ces 8 fils sont installés sur leur terre par leur grand-père.  Vous prenez n’importe quel village de Faranah, on vous dira qu’il appartient à une grande famille. Quant à Faranah, elle appartient à Tinwononko. Donc, personne d’autre ne peut être patriarche à Faranah ici si d’abord tu n’es pas de Tinwononko… Ensuite, il y a beaucoup de villages de Tinwononko, ça peut aller jusqu’à 17. Chaque village a été fondé par un arrière petit-fils de ce grand-père là. Alors, pour être patriarche de ce village-là, il faut être de ce village. Tu ne peux pas quitter un village et aller être patriarche dans un autre village. Ce n’est pas possible. Aujourd’hui, on veut introniser coûte que coûte quelqu’un  de Nafimborla à la place d’un fils de Tinwononko. Cela ne s’est jamais passé qu’un enfant d’une grande famille vienne être patriarche dans une autre grande famille. Ce qui ne s’est jamais passé. C’est la tradition qui le veut ainsi.

« Donc, c’est dire que je suis patriarche tout simplement par ce que je le mérite. Par ce que c’est moi qui doit être patriarche. Avant ma mort, on sait déjà qui doit être à ma place.  C’est ainsi la succession doit avoir lieu. Ce n’est pas une élection. Quand le tour de quelqu’un arrive, même si tu es aux Etats-Unis, on ira te chercher. Cette tradition, vous pouvez la piétiner, peut-être un temps, mais jamais tout le temps. Ils veulent qu’il y ait deux patriarches aujourd’hui. Ils se sont réunis pour élire un autre patriarche. Ce n’est pas une élection, c’est une tradition. On ne vote pas, on choisi la famille », a insisté Mamadou Douty Ben Oularé, le choix contesté.  Quand vous êtes patriarche de Faranah, puisqu’il s’agit de Faranah, vous êtes gardien d’une marre. Cette marre, on l’appelle TORO. On vous confie le gardiennage. C’est-à-dire les secrets de cette marre. Leur patriarche élu, il ne peut jamais venir à la marre se présenter devant les esprits des ancêtres. C’est impossible. Il faut être de notre famille pour être là. Chaque année, quand on doit aller pour faire la pêche traditionnelle (de cette marre), il faut que je sois là pour dire je donne mon accord pour que la population commence la pêche. Personne d’autre ne peut si ce n’est moi. Celui qui dit à la population de Faranah: « descendez à la marre pour pécher! », c’est celui-là le patriarche. Dans mon esprit, je suis patriarche et ça va rester comme ça jusqu’à ma mort. Je n’ai pas besoin que quelqu’un me dise que je suis Sotikèmo. Non, je le suis d’office depuis ma naissance. Être patriarche, ça veut dire que je suis l’arrière petit-fils du fondateur de la ville de Faranah. Ça veut tout dire », a déclaré Mamadou Douty Ben Oularé .

De son côté, Siré Bandjou Oularé, le deuxième Sotikèmo intronisé, il réfute mordicus tout l’argumentaire développé par son rival Mamadou Douty Ben Oularé. « Depuis 1998, Faranah n’a jamais connu le rôle de Sotikèmo. Ça n’a jamais existé. Depuis 1998, les fils de Faranah se retrouvent et décident. Faranah n’a jamais eu un Sotikèmo. C’est vrai, à un moment donné, on a cherché  à travers un soulèvement populaire, à installer un Sotikèmo. Mais à l’époque c’était difficile. Par ce qu’il y avait l’influence du parti au pouvoir sur la population. Ceux qui réclamaient le droit de Sotikèmo étaient du RPG. Donc, de l’opposition. Ce n’est qu’en 2000 qu’on a pu installer le premier Sotikèmo en la personne de Bankoma Oularé, un oncle… Celui-ci  a fait son petit temps. D’ailleurs, il n’était pas considéré parce qu’il était du RPG. Quand il est mort, il fallait trouver un remplaçant. Un matin, on a entendu les coups du tamtam, de balafon, comme quoi, on a nommé un Sotikèmo de la ville. Ceci, à l’insu de la population entière. Comme à l’époque on était obligé de se résigner, le maire était du PUP ensuite celui qui a été nommé était l’oncle du maire de la commune. Donc, nos revendications ne pouvaient pas aboutir. On s’est tu. On a continué la lutte. Après ce dernier est mort, un matin, on a entendu le tabala, soi-disant qu’un troisième Sotikèmo de Faranah était nommé. Et cela sans consultation de la population. Tous ces trois ont été nommés comme Sotikèmo par la famille Doutiya qui se réclame d’ailleurs propriétaire de Faranah. Le troisième qui est mort tout dernièrement a été nommé de la même façon. Donc, voyez le problème qu’on a. On a crée une union de Oularédou. L’union de Oularédou s’est retrouvée et a décidé de tolérer le passé. Maintenant, il faut nommer un patriarche qui relève des deux familles : Doutiya et Yamanatiya. Les deux familles aussi sont d’un même village, Bantou. Nous sommes issus d’un même village « Bantou ». Donc, ils ne sont pas plus que nous. Mais, eux, leur arrière grand-père a été envoyé à Faranah pour être le gardien du fleuve. Le passage du fleuve, c’est-à-dire qu’il y avait un port là-bas qu’il devrait garder à cause d’une pirogue. Lui (Mamadou Douty Ben Oularé), son père était envoyé à Faranah pour assurer la garde de ce port là… Donc lui, Mamadou Douty Oularé était envoyé de Bantou pour résider là en que gardien du port. Tout ce qu’il récupérait comme bien, argent, bétail même des esclaves il les apportait à Bantou où se passait le partage. Donc, pour dire que nous sommes issus de même village. Eux, ils ont été installés le premier. Faranah aussi est considérée comme le chef de canton de Sankaran. Donc, tous les chefs qui ont commandé le Sankaran, Faranah était leur base. Faranah appartient à tout le Oularédou par ce que nos grands-pères ont commandé ici comme leurs grands-pères. Voilà comment on a ainsi vécu ici.

Avec donc la création de l’union de Sankaran, on a décidé de limiter le nombre de patriarches aux deux familles (Doutiya et Yamanatiya). Ce qui veut dire que parmi les deux familles, le plus âgé devient automatiquement patriarche de Faranah. C’est ce qu’ils ne conçoivent pas, nos frères d’en face. C’est pourquoi tout le Sankaran s’est mobilisé venir ici (chez lui) pour la première fois, on en a discuté. Après réflexion, l’on s’est aperçu que l’ancienne situation ne pouvait pas marcher. Faranah appartient à tous les Oularé. Pas les deux familles seulement. Mais pour le moment, on a limité le droit de patriarche aux deux familles. Le plus âgé devient le patriarche. C’est pour quoi cette fois-ci la population, tous les Sankaranka se sont retrouvés à Faranah et on a décidé que le plus âgé des deux familles soit le Sotikèmo. Voilà ce qui s’est passé dans la réalité des faits. Quand il y a eu limitation dans l’ordre de passage, on a pu créer l’harmonie, l’entente entre nous. On a fait la convention. Et les gens m’ont réclamé comme je suis le plus âgé, donc je vais prendre la place que mon jeune frère occupe. Mais consciencieusement, je dis, si on a crée l’harmonie, l’entente entre nous, si moi je dis aujourd’hui il faut enlever celui qui est déjà en place qui a déjà plus d’un an, on va croire que nous ne sommes pas d’accord. Dans ce cas, qui doit régner à Faranah ici? J’ai conseillé à mes frères en leur demandant de se calmer… Je suis désigné déjà comme le doyen de tout le Sankaran par notre union Oularédou. Donc, je suis le doyen de tout le Sankaran. La place de patriarche de Faranah, cette place me revient de droit. Mais mon frère dit que c’est leur père qui a régné ici avant. C’est ce conflit qui existe entre nous. Ils ne veulent pas qu’un autre soit le patriarche en dehors de la famille Doutiya.

Quant au préfet, Alpha Oumar Kéita, il affirme se réserver de tout  commentaire sur cette affaire. Car pour lui, l’autorité n’a aucun rôle à jouer, par ce que ce n’est pas administratif. Il se dit avoir une position neutre et impartiale vis-à-vis des deux camps.

Après le sacrifice de Mamadou Douty Ben Oularé, mercredi, Siré Bandjou Oularé a, lui aussi, fait le sien le jeudi 14 décembredernier en présence de la communauté des Sankaranka et des différentes tribus résident à Faranah ville.

A l’allure où vont les choses, l’on se demande qui est le patriarche aujourd’hui à Faranah?

A noter qu’en 2011 sur instruction du gouverneur de la région administrative de Faranah, les trois ligues (régionale, préfectorale et communale) chargées des affaires religieuses ont été érigées en commission de règlement de conflit pour rencontrer les deux familles protagonistes. La démarche consistait à réconcilier les deux frères issus d’une même famille par des conseils tirés du saint Coran et hadiths du prophète. A ces deux familles, les conclusions suivantes ont été livrées par la commission :

-Dans la vie du Manding, le « Sotikèmoya » ne se définit pas par l’âge mais suivant les coutumes et conventions ancestrales d’après la première occupation du terrain ;

-Le problème de Sotikèmo n’est pas lié à la politique. Il est cependant déterminé par l’histoire de fondation d’une localité, d’un village etc.

-Le prophète Mahomet (PSL) l’affirme en ces termes : « la terre appartient au premier occupant qui l’a mise en valeur ». Forte de cette pensée prophétique, la commission retient El hadj Karny Oularé comme le Sotikèmo de la famille Doutiya issu de Nono Fodé Oularé, le fondateur de Faranah, selon les documents lus écrits.

A signaler également que la ville de Faranah est fondée au 18ème siècle par Nono Fodé Oularé qui était l’arrière  grand-père du grand père de Mamadou Douty Ben Oularé, selon les documents lus et écrits…