Exclusif : Condamné à dix ans par contumace, un haut cadre réintégré au budget sans purger sa peine

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Condamné par contumace à dix ans de prison, dans l’affaire de détournement des treize milliards à la Banque Centrale en 2012, Ibrahima Sory Condé, haut cadre du ministère du budget considéré comme le cerveau de cette malversation, est rentré de son exil, a repris son poste au ministère du budget, sans avoir purgé sa peine.

Aussi incroyable soit cette nouvelle, c’est, pourtant, la conclusion d’une enquête sérieuse, rondement menée deux mois durant par une équipe de multimédia, dont Guinéenews.

Quatre ans après, l’affaire connaît de nouveau un rebondissement. Selon des sources vérifiées jusqu’au sommet de l’État, le sieur Ibrahima Sory Condé est à Conakry. Cependant, si le retour de ce fugitif choque plus d’un, il y a plus grave. Selon nos infos, l’homme a repris son poste au ministère du budget, le plus tranquillement du monde, sans toutefois purger sa peine. Et ce n’est pas évident qu’il ait bénéficié d’une grâce, susurre-t-on à la justice.

Retour du fugitif, quatre ans après le procès

C’est pourquoi, pour avoir le cœur net, nos enquêteurs ont sollicité deux cadres du ministère de l’économie, qui ont confirmé le retour du fugitif. « Monsieur Condé est bel et bien au budget ».

Contacté, un ancien ministre, très introduit au ministère du budget, a fait la même confirmation. « On m’a parlé de lui en septembre dernier, mais je n’y croyais pas. C’est en octobre, que je l’ai aperçu au ministère du budget. J’ai eu la chair de poule. La dernière fois, je l’ai vu il y a trois jours. Vous pouvez l’écrire. Je confirme. Je l’ai vu de mes propres yeux comme on le dit. Je le connais », a-t-il entamé sa narration.

« Il est revenu, vous dis-je. Il occupe le même poste au budget. Soit, il est chef de section ou chef de division. Mais je confirme qu’il est là-bas au budget, je l’ai vu », a-t-il encore rajouté.

Toujours pour le besoin du recoupement, nos enquêteurs ont également approché les services de sécurité, à un niveau très élevé. « Il était en fuite mais nous confirmons qu’il est à Conakry. Nous le voyons tous les jours. Il est là. Son petit nom est Laye Sory. C’est un RPGiste ».

Toujours pour avoir le cœur net, nous avons montré, à chaque séance de vérification, trois photos à certains de nos interlocuteurs, dont celle du sieur Ibrahima Sory Condé. Réponse de l’ancien ministre, très introduit au ministère du budget. « C’est bien lui », a-t-il insisté, en faisant défiler les trois photos.

Toujours pour le besoin du recoupement, nous nous sommes rabattus enfin vers le ministre de la fonction publique, Billy Nankouma Doumbouya et son homologue du budget, Mohamed Doumbouya. Ni l’un, ni l’autre n’a daigné répondre à nos sollicitations, ni par SMS, ni sur Twitter. Quant à la chargée de communication du ministère du budget, nous attendons, de manière impatiente, la réponse à notre requête.

Pour sa part, informé par nos soins du retour de son « gros client » en cavale, un avocat de la partie civile dans le procès du détournement des treize milliards n’est pas du tout surpris.

« Je n’ai pas les nouvelles de monsieur Condé. Mais s’il est là, comme vous le dites, ça ne m’étonnerait pas. Nous avons défendu l’État dans ce dossier en tant que partie civile mais l’Etat ne s’y est pas pris au sérieux. C’est pourquoi, après le verdict, nous n’avons pas interjeté appel. Cela veut tout dire », a-t-il lâché.

Contacté, un haut responsable de l’appareil judiciaire tombe des nues. « Cela m’étonne. Mais il faut faire votre travail d’investigation comme en France et aux États-Unis. Vous êtes indépendants de toutes les formes de pression, faites votre investigation, nous ne devons à personne ici. Donc, si vous avez des éléments, faites votre travail. D’abord, en 2012, notre ministre n’était pas là. Il est arrivé ici en 2014. Ce problème a éclaté, quand il était en France », a-t-il expliqué.

« Si le monsieur Condé a été reconnu coupable, condamné par défaut, il a fui. Puis, il est revenu par la complicité, sûrement, de certaines personnes, si on a des preuves, on fera notre travail. Mais il faudra faire comme le Canard Enchaîné ou Médiapart en France. Je vous encourage, si vos sources sont vérifiées, vérifiez plus de trois fois, si c’est le cas, balancez l’info, vous pouvez compter sur la justice », a-t-il conclu.

Origine des faits

En 2012, un détournement de 13 milliards dans les comptes de la Banque centrale de Guinée en faveur de Makeme Prestation et Mill Impression, fut porté à la place publique. Les faits remontent courant 2009-2010, quand sur un appel d’offres, ces deux sociétés furent sollicitées pour la construction d’un immeuble à l’université de Kankan et la confection de livrets scolaires au compte du ministère de l’éducation.

Ce détournement fut accueilli par une levée de boucliers au sein de l’opinion. Très irrité, le président Alpha Condé ira jusqu’à promettre, au palais du peuple, de couper des têtes. Mais on sait la suite.

Curieusement, en pleine procédure judiciaire, le sieur Ibrahima Sory Condé, considéré comme étant le présumé cerveau de ce détournement, prit la fuite, abandonnant ainsi sa famille quelque part à Taouyah, dit-on. L’information avait été rapportée en exclusivité à l’époque par Guinéenews.

En Juin 2012, le juge de Kaloum, Zaoro Konomou, émit un mandat d’arrêt contre le sieur Condé, précédemment fonctionnaire à la division ‘’Études budgétaires’’ du ministère du budget pour « faux en écritures publiques ou authentiques, détournement et recel de deniers publics ». Au procès, en février 2013, le sieur Condé fut reconnu coupable de délit de faux et usage de faux en écriture publique et de détournement de deniers publics », avec son complice Sayon Camara, aussi en cavale.

En conséquence, les deux furent condamnés à 10 ans de prison ferme et au paiement d’un million d’amende chacun. Le juge renouvèlera le mandat d’arrêt contre eux. Quant aux plantons, Seydouba Diakité du Budget et Elhadj Amadou Djouldé Diallo du Trésor public, ils furent condamnés à sept mois de prison pour délit de complicité d’usage de faux en écriture publique.

De ce qui précède, notre équipe multimédia pose une question lancinante. Comment les investisseurs vont faire confiance en un Etat qui ne respecte pas ses propres décisions de Justice et pire qui doivent voir leur dossiers traités par des repris de Justice ? Que pourrait faire le ministre de la justice ou celui du budget dans ce dossier ?

« Gorko Soussay », a chanté Lama Sidibé. Un gouvernement aussi.