Exclusif : comment l’opposition a piégé la CENI pour détecter le plan secret du vote par procuration ?

09 février 2018 15:15:42
1

Si les choses s’étaient passées comme prévu, les élections locales du dimanche 4 février 2018 auraient été les plus transparentes de l’histoire de la Guinée. Oui, elles l’auraient été à cause de la fiabilité du système mis en place, mais également, du fait que la nouvelle CENI voulait redorer son blason pour d’une part, bien faire pour espérer se faire reconduire et d’autre part, faire mieux que l’équipe de Bakary Fofana.

Cependant le jour du scrutin, d’après nos investigations, une banale histoire de vote par procuration est venue tout remettre en cause entre 11 heures et 16 heures (TU).

Questions pour un champion : Qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là de 11h à 16h ? Y a-t-il eu réellement de fraude à grande échelle, comme le clament Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré ? Si oui, sur quoi se fondent-ils pour parler de bourrage des urnes ?

Dans cet article, votre quotidien Guinéenews a pu investiguer pour comprendre comment l’opposition a piégé la CENI, le RPG pour détecter la technique secrète du vote par procuration ? La méthode n’a rien de l’œuvre d’un apprenti-sorcier mais d’un cynique expert électoral.

Selon une première source, la préparation de ces élections locales avait pourtant bien démarré en ce sens que la méthode du nouveau président de la CENI rassurait tous les acteurs. Chaque fois que la CENI devait poser un acte, Me Salif Kébé cherchait à obtenir le consensus au sein de la cellule technique de suivi des élections.

Autrefois, cette structure technique de l’organisation des élections n’existait pas. Et même si elle existait, elle ne fonctionnait pas à merveille. Mais sous Kébé, elle a été créée tôt et a bien fonctionné. Elle regroupait tous les acteurs, sauf les forces de sécurité : la CENI, l’administration, la justice, les acteurs politiques et la société civile.

La preuve, avant d’envisager chaque action, la cellule technique de suivi la passait au peigne fin. On posait d’abord le problème sur la table. Ensuite, on cherchait le consensus sur le comment faire. Puis, on finissait par prendre une directive. A chaque fois, on veillait que celle-ci soit appliquée à la lettre. C’est ainsi que cette cellule technique avait réussi à mettre des garde-fous pour empêcher la fraude sur toute la chaîne.

Mais un gros souci : toutes les étapes du processus électoral étaient maîtrisées sauf le vote par procuration. Tout un mystère. Ce problème posé, la CENI est accusée d’avoir montré une certaine nonchalence. Jusqu’au samedi 3 février 2018 à 15h (TU), donc la veille du scrutin, le vote par procuration était sur la table mais sans solution.

Face à la lenteur de la CENI de trancher la question, les délégués politiques ont décidé de bouder les activités pour aller dénoncer l’institution électorale. Tout le monde a plié bagages. C’est la panique. Quand ils se sont rendus compte que les interlocuteurs ne badinaient pas, ils les ont aussitôt rappelés et demandé la constitution d’une délégation mixte, qui ira poser le problème au président de la CENI.

Selon un des participants contactés par Guinéenews, à partir de cette réunion, tout le monde a découvert le topo qui entoure le vote par procuration. Il y a anguille sous roche, ont-ils murmuré. Pour sauver la face, il a été décidé donc de rédiger un communiqué limitant les procurations à cinq par bureau de vote. Le document a été signé par toutes les parties en lice.

Curieusement, il était 16h ce samedi 3 février 2018. Un deuxième souci se pose encore : comment faire passer cette directive à la veille du vote ? Décision a, donc, été prise d’en informer tous les démembrements de la CENI, qui détiennent les formulaires de procuration.

Interrogé par les confrères de Jeune Afrique, Me Salif Kébé, président de la CENI, confirme. « Avant l’élection, la CENI a envoyé des directives très claires à chaque bureau de vote, à chaque partie prenante, par e-mails groupés et en version papier : le vote par procuration s’arrête dans chaque bureau de vote à cinq au maximum ».

Les autorités locales délivrent les procurations aux électeurs qui en ont besoin, a encore rajouté le président Kébé. « La gestion des procurations échappe à la CENI ».

Le jour du scrutin, contrairement aux précédents, le vote a bien démarré avec moins de problème. Jusqu’à 11h, quand le vote par procuration est entré en jeu. Ce problème a été signalé à Conakry, à Manéah, en Haute Guinée et en Guinée forestière. Selon une source crédible, à Siguiri et à Mandiana, par exemple, c’est un ancien vice-président de la CENI et son successeur, qui auraient été mis en cause.

Le pot aux roses découvert, il a été posé au niveau de la cellule technique de suivi. Les représentants des politiques menacent de se retirer. En réaction, l’administration du territoire aurait immédiatement rappelé les préfets à l’ordre. A Mandiana, les militants de l’opposition auraient séquestré le cadre incriminé pour le dissuader.

Vers 16h, le vote par procuration s’était calmé. Mais trop tard puisque, entre 11h et 16h, le jeu était fait. Pour calmer les nerfs, une réunion de crise est convoquée entre les délégués des politiques d’un côté, le président de la CENI, Mohamed Bérété de l’assemblée nationale et Daouda Condé de l’administration de l’autre, tous des juristes. En conséquence, décision a été prise de limiter les procurations à cinq.

Alerté, un parti de l’opposition fait un test dans une des communes de Conakry pour voir si les chefs de quartier se livrent effectivement à la fraude. Il a délégué certains de ses militants chez un chef de quartier de Dixinn. Le topo, c’est de se faire passer pour des militants du RPG. Dès leur arrivée, le chef de quartier a mordu à l’hameçon, en sortant les carnets de procuration. La mèche est vendue.

L’information est aussi remontée au niveau de leur supérieur. Ordre a été ainsi donné de renforcer la vigilance dans les bureaux de vote. Mais il était 16h. Cependant, ils ont réussi à saisir deux carnets de 2 500 procurations sur le chef de quartier de Bellevue- Ecole contre sept caisses saisis sur le chef de quartier de Hafia Château. Déjà un signal.

Et ce n’est pas tout. Comme l’ennemi vient souvent de l’intérieur, selon l’adage, une source proche du pouvoir aurait conseillé à un chef de l’opposition de veiller sur les chefs de quartier mais sans en dire plus.

Comme on le voit, cette affaire de vote par procuration risque d’envenimer la situation. La CENI s’est mise la corde au cou. En annonçant publiquement qu’elle autorise les procurations à cinq par bureau et interdit aux magistrats d’annuler les PV, l’on se demande comment ferait-elle pour les candidats victimes de cette décision ?

Une courageuse décision, mais un film, c’est la fin.