Dossier – Émeutes de Boké – Guinée : Radioscopie d’une politique minière empreinte de corruption

09 mai 2017 20:20:38
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Les 24 et 25 avril 2017, les populations de Boké, une zone minière par excellence ont manifesté massivement pour protester contre le manque d’eau, d’électricité, d’emploi, etc. Ces émeutes se sont soldées par la mort de deux (2) personnes par balle réelle, des dizaines de blessés et d’importants dégâts matériels : le siège d’électricité de Guinée (EDG) a été complètement mis à sac, des machines et autres véhicules appartenant à des sociétés minières calcinés…

Si officiellement, les manifestants réclamaient l’eau, l’emploi et l’électricité, leur amertume est loin de tout ça. C’est juste une partie de l’iceberg ! En réalité, la colère des émeutiers est liée à l’extrême pauvreté dans laquelle ils vivent eu égard aux gigantesques ressources minières (bauxite) qui existent dans la région. Mais celles-ci sont exploitées avec une faible implication des populations locales. Toute chose qui leur fait croire que les jeunes de la région n’ont aucune perspective d’emplois durables. Et cette exploitation ne leur procure aucun lendemain meilleur : ils se sentent abandonnés à eux-mêmes, les quelques rares emplois qui existent sont mis à la disposition des membres influents du parti au pouvoir avec sa série de recommandations créant du coup la frustration chez les autochtones. C’est ce que beaucoup d’entre eux ont témoigné à notre correspondant local basé à Boké.

Pour mieux comprendre la situation de précarité des habitants de Boké qui a conduit à la violence dans cette région ces derniers temps, Guinéenews© a consulté des documents officiels issus de l’exploitation minière et a interrogé quelques citoyens de la ville pour mieux affiner ses analyses.

Manque de transparence : Recettes minières, payées à l’État et déclarées en 2015

Selon le rapport de l’ITIE (initiative pour la transparence dans les industries extractives) de 2015, les sociétés minières évoluant dans le secteur minier (bauxite, carrière, diamant, fer et or) ont déclaré avoir payé plus de deux mille deux cent-un milliards huit cent soixante-un millions et cent quarante-sept mille francs guinéens (2.201.861.147.000 GNF). 63% de ces recettes proviennent de l’exploitation de la bauxite à Boké où la compagnie des bauxites de Guinée (CBG), la société minière de Boké (SMB) et Global Alumina Corporation (GAC), soit un montant total de mille trois cent quatre-vingt-huit mille milliards quatre cent quarante-trois millions et cinquante-un mille (1.388.443.051.000 GNF).

De tous les montants payés par les compagnies minières, à Boké, seule la taxe sur les redevances superficiaires, est directement payée à la préfecture. Selon le même rapport, la SMB a payé à la préfecture en 2015, un montant supplémentaire de cent quatre-vingt six millions de francs guinéens (186.000.000 GNF) en termes de redevance superficiaire. La CBG ne paye pas cette taxe à Boké, pour la simple raison qu’elle bénéficie d’un régime fiscal spécial, selon nos informations. Il faut tout même noter que la compagnie des bauxites de Guinée, forte de ce régime fiscal spécial paye à l’État 500 millions de dollars américains par an en termes de ristournes. GAC, étant en phase d’échantillonnage n’a pas encore commencé à payer la taxe superficiaire.

Sur les versements locaux faits à la préfecture de Boké dans les projets de développement communautaires, il est indiqué dans ledit rapport que GAC a payé dix milliards trois cent trois millions et sept cent quatre-vingt-neuf mille francs guinéens (10.303.189.000 GNF). À ce montant, s’ajoutent ceux payés aux préfectures de Boké et de Télimélé par la CBG, soit sept cent trente-un million six cent quarante vingt-trois mille (731.683.000 GNF) et dix millions cinq cent mille francs guinéens (10.500.000 GNF) payés par la société mines et équipements services Sarl.

Au titre de versements locaux volontaires, Boké et Télimélé ont également reçu un montant supplémentaire de 5.945.796.000 GNF de la CBG et 7.440.000 GNF de mines et équipement services Sarl.

Ces chiffres sont connus et il est évident que les compagnies minières s’acquittent de leurs droits en termes de ristournes et autres redevances minières à l’État. Mais, il y a un manque de transparence dans la gestion des fonds alloués à la préfecture. « Il y a une opacité qui entoure la gestion des fonds alloués la communauté. Personne ne peut dire clairement combien la préfecture reçoit mensuellement. La taxe sur le chiffre d’affaires (0,5%) en phase d’exploitation par tonne de bauxite destinée au fonds de développement local, n’est pas perçue. Pourtant, la SMB dit que ce fonds existe. Mais son souci est de savoir quelle est la structure qui va gérer cet argent ! Nous exigeons à ce que les compagnies minières payent cette ristourne à la communauté directement conformément au code minier pour la permettre de se développer », affirme Alseny Koumbassa un citoyen de Boké interrogé par le correspondant local de Guinéenews©, Amadou Camara. Toutefois, le ministre des Mines et de la géologie Abdoulaye Magassouba, dans sa communication annonçant le retour au calme, à Boké, compte tenu de tout ce qui s’y passe tout comme la SMB, se demande qui pourra gérer ce fonds efficacement au bénéfice des populations.

« Mieux, les taxes de défrichement  sont payées par les sociétés minières évoluant sur place. Ce sont les ministères de l’environnement et des eaux et forêts qui en perçoivent. Une partie des montants payés devrait servir au reboisement des zones dénudées, à Boké. Mais malheureusement, la portion qui revient à la collectivité (soit 5 millions GNF par hectare), n’est pas payée. Pourtant, la SMB en paye pour que les structures décentralisées des ministères de l’environnement et des eaux et forêts fassent le reboisement, mais elles ne le font pas, ce qui participe activement à la dégradation de l’environnement dans lequel nous vivons… », confie-t-il à notre correspondant local basé, à Boké.

Mauvais choix politique du gouvernement dans l’exploitation de la bauxite à Boké…

Il est connu par tous, même par les non-initiés que la valeur ajoutée ne peut être créée qu’en procédant à la transformation de la bauxite en alumine puis en aluminium en Guinée sur place surtout que les débouchés et les besoins existent sur le marché mondial. Le président de la République ainsi que ses ministres le disent souvent dans les discours sans les traduire en actes concrets. Le gouvernement guinéen aveuglé par l’appât du gain facile et à la recherche perpétuelle d’un « cash-flow » rapide, même conscient de cet état de fait préfère procéder à la vente de la bauxite aux sociétés minières sans aucun respect des normes environnementales, ce qui expose les populations dans les zones d’exploitation à un problème épineux de pollution de l’air.

Dans la convention initiale de 1963 qui lie la Guinée à ses partenaires d’Alcao-Rio Tinto, il était prévu la construction d’une raffinerie à Kabata, Boké. Il importe de signaler que lorsque GAC a commencé la construction de sa raffinerie à Sangaredi, la CBG a tout fait pour l’en empêcher notamment en refusant de céder la concession minière et l’utilisation de ses infrastructures (chemin de fer). Quelques mois plus tard, le groupe Halco (Alcoa-Rio Tinto) aussi avait annoncé la construction de sa raffinerie. Toutefois, dans une lettre adressée aux autorités locales de Boké le 18 octobre 2016, le groupe Alcoa-Rio Tinto s’est désisté de la construction contrairement à son engagement initial. Voir la lettre de désistement de Alcoa-Rio Tinto de construire la raffinerie, en Guinée.

Il y a quelques années (2013), toujours dans le même ordre d’idée, la Guinée et les Émirats Arabes Unis ont signé une convention d’achat de la bauxite. C’est dans ce cadre que Emirates Global Alumina (EGA), devenue actionnaire majoritaire de GAC, sa filiale en Guinée, a gelé la construction de la raffinerie pour s’atteler à l’achat de la bauxite et la transporter vers ses industries aux Émirats Arabes Unis. Ainsi, elle a laissé pour compte la raffinerie dont la poursuite des travaux est reportée aux calendes grecques qui, pourtant, aurait pu créer une valeur ajoutée importante dans la région. Car par exemple si l’extraction et le transport ne pouvaient créer que 500 emplois environ, la raffinerie quant à elle, pourrait en créer jusqu’à 6000 emplois directs. Bref, la construction de la raffinerie de Kabata avec Alcoa-Rio Tinto et celle de GAC rien que ces deux auraient pu transformé Boké en un boom économique en Guinée, un pôle d’attraction, une région où il aurait fait bon vivre. Parce qu’avec la création d’emplois pour les jeunes, le pouvoir d’achat aurait augmenté et la richesse aurait été créée générant beaucoup de revenus à l’État. Mais hélas !

Le rôle néfaste de certains natifs de Boké considérés comme des nouveaux « nantis »…

Dans les différentes communications que Guinéenews© a eues avec quelques émeutiers, il ressort clairement qu’ils se sentent trahis par leurs aînés. « Nous savons comment la plupart de ces gens qui pensent nous représenter à Conakry se sont enrichis sur le dos de l’État. Avant l’avènement du CNDD (conseil national pour la démocratie et le développement) en décembre 2008, qu’est-ce que le général Mathurin Bangoura représentait dans ce pays ? Qu’est-ce qu’il avait comme richesse ? Rien. Ils ont tous volé dans les caisses de l’État pour devenir riche aujourd’hui. Donc, que des gens comme ça viennent nous parler, c’est la pire des foutaises. Il a eu de la chance le jour où il est venu nous voir… », affirment-ils non sans amertume à Guinéenews©.

« En fait, certains ressortissants qui gravitent autour du pouvoir veulent souvent jouer aux sapeurs-pompiers, alors qu’ils n’ont aucune influence sur une jeunesse en manque d’espoir. Nous reconnaissons que Mathurin a accepté d’être le président du club sportif de Boké. Cependant, avec toutes les promesses qu’ils nous ont tenues par le passé et qu’ils n’ont jamais respectées laissent encore des frustrations chez les jeunes. A son image, beaucoup d’autres ressortissants de Kankandé se font passer pour des gens qui nous gèrent pour leurs intérêts égoïstes, alors qu’en réalité, ils ne nous rapportent rien. Tout ce que nous demandons, c’est de faire en sorte que Kakandékas bénéficient enfin des ressources qui sont exploitées dans leur préfecture…», affirme Alia Manè, un autre habitant de Boké, à Guinéenews©.

De ce qui précède, il est aisé de comprendre quoique les montants payés par les compagnies minières soient dérisoires comparés au flux de ressources de bauxite qui y sont exploitées, il y a un énorme problème de gouvernance locale et une mauvaise répartition des richesses sur les populations. D’ailleurs, le chef de l’État, Alpha Condé lui-même l’admet et l’affirme souvent dans la plupart de ses discours qu’il y a une mauvaise de gestion dans les collectivités locales et dans la sphère étatique. Mais il ne fait rien pour renverser la tendance en appliquant la loi dans toute sa rigueur à ceux qui détournent les deniers publics au détriment des pauvres populations. Ce qui fait dire à certains observateurs qu’on « est toujours dans un régime, comme par le passé où la corruption, le népotisme et le clientélisme sont érigés en un système de gouvernance. Un éternel recommencement ! »

Pendant qu’aucun des points de revendication des populations de Boké n’a été respecté jusque-là, notre correspondant local Amadou Camara, affirme qu’elles ont accordé un moratoire au gouvernement en espérant qu’il trouvera une solution durable à leurs préoccupations.  Il est donc temps d’améliorer la gouvernance locale et s’assurer que les fonds payés à la préfecture soient utilisés au service du développement local à travers des projets porteurs.

Sinon, que nos gouvernants sachent que la colère d’un peuple est très tardive mais lorsqu’elle se manifestera, elle sera très dévastatrice…

  • sylla youssouf

    Ce dossier riche en informations, met en évidence que le peu de ressources financières générées par l’exploitation de nos richesses nationales ne profitent pas aux populations, d’où leur colère. Au contraire l’installation des sociétés minières, sans études d’impact social et environnemental sérieuses, du moins lorsqu’on en juge par le degré de déstructuration des sociétés d’accueil et l’état du délabrement de leur environnement, fait de ces populations les victimes d’une collision d’intérêts entre certains dirigeants corrompus et certaines sociétés dépourvues de toute référence éthique. L’inculpation pour faits de corruption par une société chinoise d’un ancien ministre des mines guinéen par la justice américaine en est une preuve éclatante. Après plusieurs décennies d’exploitation de la bauxite et autres richesses du pays, il est intéressant de se demander en quoi cela a fait reculer les frontières de la pauvreté des populations. La réponse à cette question n’est nullement consignée dans certains « rapports publics » taillés sur mesure et truffés de graphiques et autres chiffres qui ne sont accessibles qu’à leurs seuls auteurs. C’est bien dans le quotidien du guinéen moyen qu’il faut chercher des réponses à cette question. Elles sont déconcertantes ces réponses, les gens sont plus pauvres aujourd’hui qu’hier, plus hier qu’avant-hier. Le cycle est infernal et le sera aussi longtemps que nos gouvernants n’auront pas une politique minière axée sur l’éradication de la pauvreté.

  • Daouda NDiaye

    Bonjour Mr Sylla,

    S’il vous plait veuillez revoir cette partie de votre article:

    les sociétés minières évoluant dans le secteur minier (bauxite, carrière, diamant, fer et or) ont déclaré avoir payé plus de deux mille deux milliards cent-un millions huit cent soixante-un mille et cent quarante-sept mille francs guinéens (2.201.861.147.000 GNF).

    Si je comprend bien vous devriez écrire:
    deux mille cent un milliards huit cent soixante un millions cent quarante sept mille francs guinéens

    Merci

  • Daouda NDiaye

    Ici aussi: soit sept cent trente-un million six cent quarante vingt-trois mille (731.683.000 GNF)

    • Quand l’unité de la monnaie est écrite en (KGNF), ça veut dire simplement qu’il y a trois zéros à la fin du montant donné (K=1000). Merci !

  • Daouda NDiaye

    je m’efforce de comprendre qu’il ya des anomalies:

    il est indiqué dans ledit rapport que GAC a payé dix milliards trois cent trois millions et sept cent quatre-vingt-neuf mille francs guinéens (10.303.189.000 GNF).

    • Merci de vous référer au lien du rapport de l’ITIE inséré dans l’article. Nos chiffres donnés ne souffrent d’aucune anomalie. Et sachez que tel qU’indiqué dans le rapport, KGNF en unité veut dire qu’il y a trois chiffres derrière le chiffre donné dans le tableau.

      Bien cordialement.

  • Daouda NDiaye

    Mais je vois que tu as fait le changement suggéré dans l’article.

    les sociétés minières évoluant dans le secteur minier (bauxite, carrière, diamant, fer et or) ont déclaré avoir payé plus de deux mille deux cent-un milliards huit cent soixante-un millions et cent quarante-sept mille francs guinéens (2.201.861.147.000 GNF)

    Je comprend bien KGNF car je suis informaticien programmeur et en plus mathématicien

  • Daouda NDiaye

    Ici nous ne sommes pas en polémique. Juste vous aider à parfaire vos articles.

    Merci.

  • Et pire, ce que personne ne reconnaît pour le moment : il paraîtrait que la SMB (société libano-chinoise) aurait offert gratuitement des camions de transport de la bauxite a certains grands patrons ce qui fait que le transport par rails des minerais vers les ports serait a leur désavantage et donc pas pour demain !
    – Ce qui se passe en Guinée en termes de pillage et de népotisme comme foutaise et insultes sans vergogne aux habitants n’est possible que chez nous – on vole partout dans le monde mais partout ailleurs on se cache un peu pour le faire.
    – Mais hélas, le pire c’est que la prochaine fois que le PPAC ira a Boké il sera reçu comme un Roi béni par la population – grâce a des enveloppes de 50,000 GNF et des sacs de riz aux personnes influentes et aux gueulards.
    Je nous plains vraiment car les mesures pour y mettre fin ne passeront jamais avec le système en place. Si au moins nos bidasses étaient « meilleurs », type Rawlings ou Kagame, ce serait a mon avis la seule solution efficace pour mettre fin a cette pieuvre exponentielle…

  • Verité

    Qu’est ce que Emmanuel Macron représentait hier en France? Rien.
    Eh ben aujourd’hui il est le Président de la République française.
    Qu’est ce que Mathurin a fait comme promesse à Kamsar?
    Il faut arrêter de fonctionner comme des moutons.
    Boké ne l’a pas élevé au grade de Général, merci Dadis pour l’avoir nommé Ministre.
    La question est de savoir : qu’à t-il fait pour Boké jusqu’à présent?
    Réfléchissez-y et vous aurez honte, Bande d’aigri.
    A bas les manipulateurs.