Alpha Condé sans détours à Guinéenews après son mandat à la tête de l’UA (Grande Interview)

05 février 2018 20:20:09
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«Nous ne sommes pas aujourd’hui un syndicat de chefs d’Etat qui se couvrent. On se parle franchement»  

 Le 30ème sommet ordinaire de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union Africaine s’est tenu les 28 et 29 janvier à Addis-Abeba (Ethiopie). A la faveur de cette session, le Guinéen Alpha Condé a passé le témoin au Rwandais Paul Kagamé à la présidence tournante de l’organisation panafricaine. Au terme des travaux de cette conférence de l’UA, le locataire du palais Sékhoutoureya a bien voulu recevoir, depuis son hôtel Sheraton Addis, sur les hauteurs de la capitale Ethiopienne, dans le quartier huppé de Bolé, la presse nationale et internationale.  Dans cette entrevue à bâtons rompus, le numéro un guinéen a dressé son bilan et abordé un certain de sujets se rapportant notamment à l’UA: le retour du Maroc; le futur de la coopération entre les forces africaines et celles internationales; le cas des écoles religieuses; le rôle des vice-présidents de l’UA, la crise migratoire etc. Lisez !

Guinéenews© : Pourquoi avoir soutenu le retour du Maroc ? Un an après, quel bilan faites-vous de ce retour ?

Alpha Condé : Vous savez, la première institution africaine  créée s’appelait le Groupe de Casablanca. Elle avait été créée sous l’égide du roi Mohamed 5 du Maroc, qui était avec le président Nasser Gamal Abdel Nasser d’Egypte, le  président guinéen Sékou Touré, le président Kwame N’Krumah du Ghana. Il (le roi Mohamed 5, ndlr) a eu ensuite à discuter avec le groupe de Madagascar. Et l’empereur Hailé Sélassié a servi à la réunion des deux groupes . Ce qui a abouti à la création de l’Organisation de l’Unité Africaine, devenue l’Union Africaine.

Le roi Mohamed 5 a aussi soutenu beaucoup de mouvements de libération dont l’ANC. Donc, le Maroc est un membre fondateur de l’Union Africaine et sa Majesté le roi Mohamed V était très panafricain. C’est le même engagement panafricain que j’ai constaté chez Sa Majesté le roi Mohamed VI.

Il faut aussi souligner que le Maroc est l’un des grands pays africains. Il n’est donc pas normal qu’il soit en dehors de l’Union africaine. La présence du Maroc à l’Union africaine peut certainement apporter beaucoup à l’organisation. Et cela a été le cas depuis le retour du pays à l’UA. Dès son retour, il a tout de suite adopté la réforme financière. Il y a une de nos thèses qui dit que les Africains peuvent eux-mêmes résoudre les problèmes africains. Par exemple, ils peuvent résoudre la question du terrorisme par la fourniture de troupes, l’appui logistique… Le Maroc l’a démontré récemment en proposant d’affréter des avions pour le rapatriement des immigrés africains bloqués en Libye. C’est nous qui avons demandé à l’Union africaine d’accompagner le Maroc. Moi, j’ai toujours pensé que le Maroc avait sa place à l’Union africaine. Heureusement, il avait été réintégré par consensus, contrairement à ce que les gens pensaient. Je pense que c’est une grande victoire pour l’Union africaine.

Guineenews© : Quel regard portez-vous sur la candidature marocaine à la CEDEA0 ? Quelles peuvent être les raisons du blocage actuel de cette candidature ?

Alpha Condé : Etant donné que nous sommes pour le moment en discussion, je préfère ne pas aborder cette question. Mais le roi connaît ma position sur les relations avec le Maroc. La Guinée est aujourd’hui un des pays qui a des relations étroites avec le Maroc. Grâce au Maroc, nous sommes devenus  l’un des pays africains ayant plus de tonnes d’engrais par personne. Dans le domaine religieux, il forme nos imams… La coopération entre le Maroc et la Guinée est donc très forte.

Guineenews© : Au-delà des relations de coopération entre vos deux pays, quelles sont vos relations avec sa Majesté le roi Mohamed VI ? 

Alpha Condé : Le roi Mohamed VI est mon frère. On se parle franchement. Je remarque qu’il est très avisé. J’ai un peu géré les ministres marocains, et je n’ai pas manqué de leur dire que j’ai l’impression que le roi connaît mieux vos dossiers que vous-mêmes (rire). Il est très concret, il va jusqu’aux détails. Il s’intéresse au petit peuple, ce qui n’est pas souvent le cas de beaucoup de rois. Lui, il sort dans sa voiture et essaye de voir quelle est la situation du petit peuple. C’est pourquoi j’ai beaucoup de sympathie pour lui. Nous avons d’excellentes relations.

Guineenews© : Comment voyez-vous le futur de la coopération entre les forces africaines et celles internationales, notamment celles de l’ONU et des grandes puissances comme la France ?

Alpha Condé : Il  faut distinguer deux choses : l’intervention française dans le cadre des Casques bleus et l’intervention française au Mali. Il est évident que si Hollande (l’ancien président français, ndlr) n’avait pas pris la décision d’intervenir pour stopper le terrorisme au Mali, toutes les populations d’Afrique de l’Ouest seraient déstabilisées aujourd’hui. Evidemment, c’est une honte pour nous, 50 ans après nos indépendances. Mais l’action de la France a été vraiment bénéfique.

Il y a le cas des Casques bleus. Nous avons constaté qu’il y a plus de 20.000 Casques bleus en RDC. Mais depuis près de 20 ans, leur présence ne change rien. Ensuite, au Mali, on envoie une force de maintien de la paix alors que le pays est en guerre. Dans ce cas, vous ne pouvez pas vous interposer puisque les gens vous attaquent. Moi j’ai vu par exemple mon bataillon à Kidal (le bataillon Gangan) attaqué parce qu’il n’y avait pas de radar, ni de ballon. Les gens sont donc venus jusqu’à attaquer le camp.

Par ailleurs, il est difficile de demander à nos amis asiatiques de venir mourir en Afrique. Parce que ce ne sont pas leurs pays qui sont concernés. Souvent, les gens s’engagent quand ils sont concernés ou par patriotisme. Seuls les Africains peuvent donc se battre en Afrique parce qu’ils sont concernés. C’est pourquoi nous souhaitons une coopération avec les Nations unies qui permettrait que les troupes onusiennes en Afrique soient fournies par l’Afrique. Bien sûr, nous avons besoin d’accompagnement, notamment financier et technique. Là aussi, les pays africains peuvent faire le premier pas. Il y a des pays comme le Maroc, l’Algérie, l’Afrique du Sud, l’Egypte, qui ont quand même des moyens de transport. Si les autres pays fournissent des troupes, ces pays peuvent faire le premier pas en attendant que l’Europe et les Etats-Unis nous viennent en aide. Il est donc évident que nous avons besoin des grandes puissances comme l’Union européenne, les Etats-Unis, la Chine, mais il faut que ce soient les Africains qui prennent en charge cette bataille.

Nous ne remettons donc pas en cause la coopération avec nos amis, mais c’est la nature de la coopération qui doit changer. Nous avons créé ce qu’on appelle la Force en attente, qu’on devrait normalement opérationnaliser pour intervenir en cas de problème dans un des pays du continent. Nous avons encore discuté entre nous pour qu’on accélère la mise en place de la Force africaine en attente.

Guineenews© : L’Afrique fait face à une massification de la demande éducative. Il y a les cursus éducatifs à réformer et le cas des écoles religieuses comme les médersas… Quelle est votre vision pour répondre à cet important défi ?

Alpha Condé : Les médersas permettent à l’enfant guinéen de pouvoir réciter avant d’aller à l’école. Mais les médersas peuvent aboutir aussi à des études supérieures au Maroc ou dans d’autres pays arabes. Il ne faut donc pas confondre médersa avec l’enseignement religieux. C’est vrai qu’on y étudie le Coran, mais on peut aussi y être formé en médecine ou dans d’autres disciplines. Donc, il ne faut pas mélanger le prosélytisme de certains qui sont peut-être pour l’islamisme avec les médersas.

Il faut reconnaître que l’éducation est un grand problème pour nous. Mais, aujourd’hui, on a un avantage avec les écoles nouvelles technologies qui peuvent nous permettre de faire des pas de géant. Même si nous manquons de professeurs, les enfants peuvent suivre les cours à partir des Etats-Unis. Je me rappelle que la première fois que j’ai dit cela à N’Zérékoré, on m’a dit non c’est faux. J’ai répliqué en disant : quand le Réal et Barcelone jouent, est-ce qu’on ne regarde pas le match au même moment que les Espagnols (rire). Si les Guinéens peuvent suivre le match au même moment que les Espagnols, pourquoi les étudiants guinéens ne pourraient pas suivre les même cours et au même moment que les étudiants d’une université américaine. Et je peux remarquer qu’en matière de nouvelles technologies, les jeunes africains n’ont rien à envier aux jeunes européens ou américains. Donc, ce qui est notre chance, c’est que l’économie numérique va complètement transformer le monde. Là où les gens ont mis 10 ans, nous n’aurons besoin que de deux ou trois ans. L’inconvénient c’est que les cours ne sont pas dispensés dans les langues maternelles de nos étudiants ou élèves. Or, un enfant peut mieux étudier dans sa langue maternelle que dans n’importe quelle autre langue. Mais, ce n’est pas aussi grave. Puisque nos langues officielles sont le français, l’anglais, le portugais ou l’espagnol. D’ailleurs, le petit français étudie d’abord en français avant d’apprendre l’anglais… Nous avons donc beaucoup de défis qui ne se résument pas à la construction d’écoles. Nous les pays francophones, nous sommes victimes de la tare française qui consiste à privilégier les matières dites nobles. Or, le droit ou les lettres modernes ne nous amènent pas loin. Aujourd’hui, c’est les métiers de science et de la technologie qu’il faut privilégier. Nous avons donc une réforme profonde à faire…. Mais je suis convaincu qu’avec les nouvelles technologies, nous allons très rapidement combler notre retard. L’éducation est importante, surtout celle des jeunes filles.

Guineenews© : Il y a eu beaucoup d’éloges sur vous à l’issue de votre mandat. Est-ce que vous-même, vous êtes satisfait de votre bilan à la tête de l’Union africaine ?

Alpha Condé : Je ne peux pas dire que je suis satisfait, même si nous avons progressé sur certains points. Sur le plan financier, il y a au moins 27 pays africains qui ont déjà intégré dans leurs lois de finances la taxe de 0,2 % sur les importations. Nous avons progressé aussi sur le fait que l’Afrique parle d’une seule voix. C’était l’un des grands problèmes du continent. Mais à Genève, lors de l’élection à la tête de l’OMS, toute l’Afrique francophone et anglophone a parlé d’une seule voix, et notre candidat a été élu. Sur la crise du Moyen-Orient, les pays de l’Union africaine ont également eu une position commune qui est de combattre le financement du terrorisme, tout en demandant à nos frères de résoudre le problème de façon pacifique. Quant au fait d’avoir créé des champions, il a permis de prendre en main certains problèmes et d’éviter désormais les cacophonies.

D’autre part, j’avais des objectifs qui n’ont pas été atteints. J’avais pensé qu’on pouvait résoudre le problème de la Libye. On avait espéré pouvoir mettre en place un gouvernement d’union nationale avant la fin de l’année. La crise de Bangui continue. Nous n’avons pas pu faire tenir les élections au Congo Kinshasa. Néanmoins, nous avons pu faire résoudre par nous-mêmes certains problèmes. Par exemple, la CEDEAO a pu résoudre le problème de la Gambie sans intervention extérieure. Il faut reconnaître que ce n’est pas facile puisque l’Afrique n’est pas seule. Il y a trop d’ingérences, et les ingérences sont liées à des intérêts particuliers. Nous, nous n’avons pas d’agenda caché. Notre agenda, c’est de permettre à chaque Etat africain d’être en paix, et de pouvoir se développer au profit de ses populations. Mais, les grandes puissances ont souvent des intérêts. Et comme les intérêts ne sont pas les mêmes, ce n’est pas toujours très facile. Je ne peux donc pas dire que je suis très satisfait. Néanmoins, en tant qu’ancien président de la FEANF (la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France), je suis content de défendre les idées que nous avons toujours défendues. Mais, de l’autre côté, il y a des crises que nous n’avons pas pu résoudre. Sur ce point, les chefs d’Etat africains ont leur responsabilité. En revanche, l’avantage c’est que nous ne sommes pas aujourd’hui un syndicat de chefs d’Etat qui se couvrent. On se parle franchement. Comme l’a dit le président du Ghana, même si nous critiquons nos partenaires, nous avons aussi la responsabilité dans l’immigration des jeunes. Si on avait réussi à donner du travail à ces jeunes dans nos Etats, ils n’immigreraient pas. Pour le moment, c’est l’incapacité des chefs d’Etat africains de leur trouver du travail qui les pousse à l’immigration. Aujourd’hui, on est arrivé à se parler franchement et à reconnaître nos erreurs ou nos points faibles. Est-ce que nous mettons l’essentiel de nos ressources au profit des couches les plus défavorables, les femmes et les jeunes ; ou bien une bonne partie va au profit d’une minorité.

Guineenews© : Parlez-nous des vice-présidents de l’Union africaine ?  Est-ce une façon peut-être de vous garder à la tête de l’institution ?

Alpha Condé : Non, l’Union africaine a toujours eu un président et quatre vice-présidents. Vous savez, nous avons regardé les insuffisances de l’Union africaine. D’abord, on prenait beaucoup de résolutions qui n’étaient jamais appliquées. Deuxièmement, on avait trop de sujets à l’ordre du jour. Et, on invitait beaucoup de gens. On a donc décidé de n’inviter que les gens qui nous invitent. Il s’agit essentiellement de deux personnes, le secrétaire général des Nations unies et le président Mahmoud Abass. En dehors de cela, plus personne ne prend la parole en dehors des chefs d’Etat africains. Deuxièmement, les sujets inscrits à l’ordre du jour sont limités à deux ou trois et on ne laisse plus les ONG venir nous envahir avec des débats inutiles. Pour aller loin, nous avons constaté qu’il faut laisser du temps à un président qui vient d’arriver à la tête de l’institution. Et pour qu’il soit efficace on a décidé de lui faire bénéficier l’expérience du président en exercice, c’est pourquoi on a déjà élu le président qui vient en 2019 – Abdel Fattah Al-Sissi d’Egypte. Moi j’ai travaillé avec le président Idriss Déby (son prédécesseur), maintenant on va travailler à trois. C’est-à-dire le président Paul Kagamé (président en exercice), Sissi et moi. Parfois il y a des décisions  importantes qui demandent de consulter les autres avant de les prendre. Donc, la présence des vice-présidents vise l’amélioration des conditions de travail de notre organisation, y compris au sein de la Commission.

Guineenews© : De plus en plus, les chefs d’Etat prônent des sanctions ciblées pour essayer de résoudre les crises sur le continent. Mais est-ce que cela est, à votre avis, efficace?  

Alpha Condé : Si je prends le cas de la Guinée-Bissau, nous avons dit que s’ils n’appliquent pas l’accord de Conakry d’ici le 1er février, nous allons prendre une sanction. Mais j’ai dit au secrétaire général de l’Union africaine, tout comme à d’autres, que les sanctions sont nécessaires pour amener les gens à discuter. Mais les sanctions ne doivent pas être un obstacle. Si je prends par exemple le cas de la RCA où y a deux anciens présidents qui ont des partisans, comment voulez-vous que Bozizé et sa suite prônent à leurs partisans d’aller discuter avec le parti au pouvoir quand ils sont sous sanction. J’ai donc demandé aux gens de lever les sanctions. Quand les sanctions sont levées, ils peuvent dire à leurs partisans d’aller discuter.

Je pense que les crises sont moins dues aux élections qu’à la rareté des ressources. Nous avons les changements climatiques qui diminuent nos possibilités en diminuant les terres et l’eau. Donc, le problème concret, c’est l’accès aux ressources. Si les gens se battent pour le pouvoir c’est parce qu’il y a un gâteau qui n’est pas très gros, mais qu’il faut se le partager. La deuxième raison c’est la rareté des terres. Cela n’a rien à voir avec la politique. Vous savez que même en Guinée, nous avons ce problème. Il y a souvent des problèmes entre éleveurs et paysans… Donc, nous ne sommes pas contre les sanctions. Ce que nous devons savoir des sanctions c’est qu’elles constituent un élément à géométrie variable de la démocratie. Il y a des chefs d’Etat qui emprisonnent leurs opposants pour aller seuls aux élections. Et quand on besoin de leur Etat pour une raison ou autre, on ne dit rien. Au même moment, on attaque d’autres comme Mugabe… C’est nous-mêmes qui devons avoir le courage d’appliquer la bonne gouvernance et les règles de la démocratie. Ce n’est pas quelqu’un qui doit venir nous dire d’appliquer ces principes qui sont universels. C’est nous en tant que dirigeants qui se doivent d’appliquer ces règles. Il y a un proverbe Soussou qui dit ce que tu ne mets pas sur ta plaie, ne le mets pas sur la plaie de l’autre…

Lorsqu’il y a des coups d’Etat, l’Union africaine a mis des sanctions. Des gouvernements ont été exclus de la CEDEAO et de l’Union africaine. Nous ne voulons pas l’impunité. Aujourd’hui, nous voulons mettre en place un tribunal pénal africain dont le statut avait été adopté à Banjul. Il reste à le ratifier. Comment pouvez-vous imaginer que les Américains poussent le conseil de sécurité vers la CPI, alors qu’ils ont refusé de ratifier le statut de Rome. Mieux, ils font signer par tous les Etats que leurs citoyens ne peuvent pas être poursuivis. En plus, quel chef d’Etat a été amené à la CPI en dehors des Africains ? Ce n’est pas seulement nous les chefs d’Etat, c’est tous les Africains qui doivent être autonomes. Vous devez cesser de prendre l’Europe comme le centre. Il faut que vous aussi vous soyez autonomes, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’Africains aujourd’hui. Aujourd’hui, nous nous battons pour avoir une véritable chaine de télévision ou de radio à l’image de France 24 ou de RFI. Ces radios ou télévisions donnent l’image qu’elles veulent de l’Afrique. Nous avons la possibilité d’avoir de grandes chaînes et nous nous battons pour cela.

Guineenews© : Quel regard portez-vous sur les élections locales (la campagne, le scrutin) ?

Alpha Condé : Les élections locales comme celles législatives, ne permettent pas au président d’intervenir. Mon seul rôle consiste donc à créer une situation pacifique, à éviter que les élections se transforment en violences, à demander à toutes les autorités de prôner la paix et la tolérance. En dehors de cela, le gouvernement doit mettre à la disposition de la CENI des moyens matériels pour qu’elle puisse organiser correctement ces élections. On oublie souvent que ce n’est pas le gouvernement qui organise les élections, mais la CENI. Nous, nous avons voulu une CENI professionnelle, mais ils (les opposants) ont voulu une CENI politique. Ils ont désigné des militants des partis qui n’ont aucune notion des élections, ce qui les intéresse c’est les primes. C’est ça aussi une des conséquences d’une CENI politique. En plus, les CENI coûtent cher. Une élection organisée par une CENI coûte quatre ou cinq fois plus cher qu’une élection organisée au Sénégal ou au Mali où c’est le ministère de l’Intérieur qui organise sous le contrôle d’une CENA (Commission électorale nationale). En tout cas,  ce que moi je prône, c’est une élection paisible. D’ailleurs, le rôle des maires a beaucoup changé. Nous ne voulons plus que les gens vendent les terrains de l’Etat, nous ne voulons plus qu’il y ait une certaine dilapidation du patrimoine national.

Guineenews© : Monsieur le président, l’opposition dénonce le fait que  vos ministres battent campagne à l’intérieur du pays dans le cadre de ces élections locales.

Alpha Condé : Est-ce que les membres du pays sont citoyens ou pas ? Est-ce que la Constitution interdit à un ministre de faire campagne ?  Est-ce que vous voyez mon portrait quelque part ? Mais prenons le cas de Cellou qui est de ceux qui critiquent. N’a-t-il pas fait campagne au Foutah ? Il n’a pas été combattre Siradiou, en disant : jamais l’opposition ne gagnera à Labé ?  Eux, ils étaient Premier ministre et ministres, mais ils étaient tous dans la campagne. Et mieux, ils menaçaient les cadres de leurs ministères à aller en campagne. Moi, je n’ai obligé personne à aller en campagne. Vous savez, l’opposition guinéenne a une maladie congénitale. Ce ne sont pas des opposants. Ce sont des gens, quand ils ont été nommés ministres par Conté, ils ont quitté pour fonder des partis. Or, un opposant, c’est celui qui se bat avec un programme  pour arriver au pouvoir. Ils ont leur passé. On sait comment ils ont géré pendant 20 ans. Cellou a été 10 ans au gouvernement. De ministre de la Pêche, il est devenu ministre des Transports, puis ministre des Travaux publics et Premier ministre… Demandez son bilan. C’est facile de dire que les ministres font campagne. Pourtant, ils étaient eux-mêmes à la tête de la campagne du PUP. Je pense que tout le monde se rappelle la campagne qu’il a menée contre le Foutah quand on lui disait : quand même, ne viens pas humilier Siradiou dans son fief à Labé. On sait ce qu’il a répondu. Mais vous les journalistes guinéens, votre tort c’est que vous ne connaissez pas l’histoire de notre pays. La jeunesse n’empêche pas qu’on se cultive et qu’on connaisse l’histoire de ce pays. Vous ne pouvez pas éduquer la jeunesse de votre pays quand vous-même vous ne connaissez pas l’histoire de votre pays. Les jeunes guinéens ont besoin de savoir qui a fait quoi dans ce pays pour ne pas se laisser manipuler par des gens qui ont contribué à mettre ce pays à terre. Aujourd’hui, dès qu’il y a coupure d’une heure à deux heures, vous sortez dans la rue. Pourtant, on pouvait rester trois mois sans électricité. Quand le courant vient, les enfants sortaient dans la rue en disant : «  Tè barafa !  Tè barafa ! ( le courant est venu, en langue Soussou) » Un jour, il y a eu coupure de courant à Bamako, les gens sont sortis avec des pancartes en disant Bamako n’est pas Conakry. Et qui étaient là pendant ce temps. Quand moi je suis venu en Guinée, il n’y avait même pas 200 mégawatts. Aujourd’hui, on a Kaléta qui fait 240 mégawatts. Souapiti (450 mégawatts) va finir avant 2020. Il y a aussi Amarya (300 mégawatts), Koukoutamba… D’ici 2020,  on aura  réalisé 1000 mégawatts en 10 ans, soit 10 fois plus que ce qu’on a eu en Guinée depuis la période coloniale.

Moi, je respecte une opposition qui se bat ou qui s’est battue avec un programme. C’est pourquoi je respecte Siradiou, Bah Mamadou et Jean Marie Doré. Parce que c’est des gens qui se sont battus en tant qu’opposants. Ils ne sont pas des fabrications d’un pouvoir.

Propos recueillis par Camara Moro Amara de retour d’Addis-Abeba pour Guinéenews©