A quelques heures seulement de l’adoption décisive du volet recettes du Projet de Loi de Finances Rectificative (PLFR) 2026, l’Assemblée nationale a jeté un pavé dans la mare. Au terme de semaines de concertations serrées avec les départements ministériels, la Banque Centrale et les grandes institutions de la République, les députés ont accouché d’un rapport de synthèse sans concession, assorti de 23 recommandations musclées.
Si les élus de la nation saluent unanimement les embellies macroéconomiques de ces derniers mois marquées notamment par le passage de la Guinée de la catégorie 7 à la catégorie 6 à l’OCDE et l’obtention de la convoitée notation souveraine B+, le message adressé à l’exécutif ne laisse place à aucune ambiguïté : la croissance et les bons indicateurs ne valent que s’ils profitent directement aux citoyens et se traduisent par une souveraineté financière intraitable.
Le secteur minier et les niches fiscales dans le collimateur
C’est incontestablement le dossier le plus brûlant de cette session budgétaire. Les parlementaires se sont penchés avec une minutie chirurgicale sur les exonérations et régimes dérogatoires dont bénéficie le secteur extractif. Les chiffres révélés ont de quoi donner le vertige : en 2025, le coût budgétaire des seules dépenses fiscales douanières s’est élevé à 11 793 milliards GNF — soit près de 48 % des recettes douanières collectées, l’équivalent de la construction d’au moins 100 kilomètres de routes bitumées. En y ajoutant l’ardoise de la Direction Générale des Impôts (DGI) pour les neuf premiers mois de 2026, c’est un pactole de plus de 15 666 milliards GNF auquel l’État a renoncé pour des motifs sociaux ou économiques.
Plus troublant encore aux yeux de la représentation nationale : sur 128 mesures recensées en 2023, à peine 10 dispositions dérogatoires (soit moins de 8 %) concentrent à elles seules 67 % des pertes définitives de l’État. Face à cette hémorragie, le Parlement exige du Gouvernement une révision sans délai de l’article 18 du Code minier et de l’article 33 du Code des investissements.
Autre motif d’incompréhension soulevé par les commissions : l’absence criante d’équipements de mesure modernes. « Il est inadmissible qu’un pays comme la Guinée, premier producteur de fer et deuxième de bauxite au monde, ne dispose pas de ponts-bascules et de laboratoires de référence pour certifier avec exactitude le volume et la qualité des minerais qu’il exporte », s’indigne un proche des travaux parlementaires.
Or artisanal : la fin de l’exception au rabais
Dans l’hémicycle, la question de l’or artisanal a également fait l’objet d’un réquisitoire particulièrement documenté. Alors que ce secteur pèse près de 70 % des exportations aurifères du pays, il demeurait jusqu’ici taxé au poids de manière forfaitaire, à hauteur de 50 dollars américains par kilogramme — soit un taux dérisoire de 0,06 % de sa valeur réelle.
À titre de comparaison, l’or industriel s’acquitte de 5 % de sa valeur (environ 6 535 USD/kg), tandis que les pays voisins de la sous-région, comme le Mali ou le Burkina Faso, appliquent des taux oscillant entre 3 % et 4 %.
En Guinée, un kilogramme d’or artisanal rapportait à peine 460 000 GNF au Trésor public, contre plus de 22 millions de francs guinéens chez ses voisins maliens.
En réponse, les députés ont sifflé la fin de la récréation en exigeant l’application stricte et immédiate de l’article 164 du Code minier. Le prélèvement passera ainsi à 1 % de la valeur, faisant grimper la contribution de 50 à environ 1 307 USD par kilo, un compromis jugé idéal pour doper les réserves en devises de la Banque centrale et stabiliser le franc guinéen, tout en restant suffisamment compétitif pour dissuader les contrebandiers.
Entre dérapages institutionnels et rappels à l’ordre
Le rapport de l’Assemblée nationale ne s’arrête pas aux frontières des mines et égrène une série de dysfonctionnements administratifs et institutionnels qui ont mis le feu aux poudres lors des débats.
L’un des épisodes les plus marquants demeure l’affaire de l’Autorité de Régulation des Jeux et Pratiques Assimilées (ARSJPA).
En février 2025, cette structure s’était illustrée en instruisant par courrier aux opérateurs de refuser d’acquitter les taxes légalement votées par le Parlement (15 % sur le produit brut des jeux et 7 % de prélèvement BNC sur les gains). Un camouflet institutionnel qualifié par les députés de violation flagrante de la hiérarchie des normes, assorti d’une exigence de mise en conformité de son statut d’autorité indépendante.
Dans la même veine, les élus ont pointé la lenteur exaspérante du recouvrement des créances fiscales.
Sur 1 532 milliards GNF de créances identifiées auprès de 45 grandes entreprises dans le cadre d’un audit appuyé par la BAD, seuls 208 milliards GNF ont été encaissés à ce jour. Pour récupérer les 992 milliards restants, le Parlement suggère de passer à la vitesse supérieure en sollicitant l’appui du Haut Commandement de la Gendarmerie nationale.
Quant au volet des assurances, l’application stricte du décret sur l’obligation de couvrir les importations auprès des compagnies locales agréées pourrait injecter près de 300 millions de dollars de primes par an dans l’économie nationale, au lieu de voir ces capitaux s’envoler systématiquement à l’étranger.
Tourner la page de l’attentisme
Qu’il s’agisse de l’apurement des 550 milliards GNF de crédits de TVA en souffrance pour préserver la trésorerie des entreprises, de la transparence exigée autour des fonds du Service Universel (FSU), ou encore de la traçabilité des avoirs saisis et confisqués par la justice — dont le Trésor public n’a pas encore vu la couleur —, ce PLFR 2026 fait office d’électrochoc.
En clôturant ces travaux marathon, la représentation nationale a tenu à rappeler une vérité première à l’exécutif : les notations financières flatteuses et les classements internationaux n’ont de sens que s’ils guérissent les maux du quotidien.
Assainissement de la circulation fiduciaire pour en finir avec les billets usés, accélération des décaissement de projets extérieurs pour éviter les pénalités d’engagement, et rigueur implacable dans la collecte des ressources domestiques : Conakry retient son souffle, attendant de voir ces résolutions se matérialiser sur le terrain.

