Dans le tracé des géographies administratives, il est des décisions qui dépassent le cadre purement institutionnel pour toucher au cœur de la mémoire collective. La récente publication du décret érigeant Timbo en préfecture aux côtés des dix autres nouvelles villes guinéennes va donc au-deà d’un acte d’aménagement du territoire.
Pour qui sait lire la profondeur historique des paysages politico-administratifs guinéens, cette décision est une restitution symbolique majeure. Une véritable réparation à l’endroit de l’une des cités les plus illustres de l’Afrique de l’Ouest.
Pour mesurer toute la portée de cette mesure, il convient de plonger dans le fonctionnement institutionnel du Fouta Djalon précolonial, plus précisément aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. En effet, durant l’apogée de l’Etat théocratique né du ‘‘djihad’’ de 1725, l’exercice du pouvoir se jouait en grande partie à Timbo, capitale politique et siège suprême de l’Etat. D’où régnaient alternativement les familles Alfaya et Sorya. Pendant que Fougoumba était la capitale religieuse, sanctuaire des érudits où se déroulait la cérémonie sacrée du couronnement des Almamys. Avec entre les deux cités, Bhouria, la capitale administrative.
C’est donc à Timbo que battait le cœur politique du Fouta. C’est là que se prenaient les décisions d’Etat. C’est là également que résidaient les dignitaires et se tenaient les assemblées. La ville incarnait de ce fait, la souveraineté, la diplomatie et le prestige de toute une région.
Puis vint l’entreprise coloniale française. A la fin du XIXᵉ siècle, avec l’assassinat de l’Almamy Bocar Biro Barry à la bataille de Porédaka en 1896, l’administration coloniale s’employa à démanteler méthodiquement les structures traditionnelles du pouvoir.
Pour asseoir son emprise et marginaliser l’élite politique de Timbo, l’occupant fit le choix stratégique de déplacer le centre névralgique régional vers Mamou, alors simple carrefour logistique idéalement situé sur le tracé du chemin de fer Conakry-Niger.
En érigeant Mamou au rang de chef-lieu aux dépens de Timbo, la puissance coloniale a orchestré la relégation politique d’une cité-symbole, réduisant la prestigieuse capitale d’un “empire séculaire’’ au rang de sous-préfecture dans l’administration post-coloniale moderne. Timbo fut ainsi suspendue dans le temps, témoin silencieux d’une histoire confisquée.
Préfecture de Timbo, une justice rétablie
Certes, le but premier de ce redécoupage administratif est de rapprocher l’administration des citoyens, de désengorger la région, d’octroyer des budgets de développement propres, d’impulser une nouvelle dynamique économique et infrastructurelle localement, etc.
Mais restreindre cet acte présidentiel à de la simple technique administrative serait une erreur de lecture. Ce décret résonnant comme un acte de justice mémorielle. Il vient panser une blessure de la colonisation en redonnant à Timbo le rang institutionnel qu’elle n’aurait jamais dû perdre.
Mais la portée de ce geste prend une dimension encore plus singulière au regard du grand tournant en cours dans l’histoire la Guinée. Cette réhabilitation de Timbo intervient en effet au moment même où l’Etat guinéen multiplie les initiatives de renouer avec son passé.
En août dernier, dans le cadre d’un partenariat entre le ministère de la Culture et Centre d’innovation et de recherche pour le développement (CIRD), le pays a officiellement lancé le programme national de recensement et de numérisation du patrimoine culturel.
Dans la foulée, il mène des démarches auprès de la France pour obtenir la restitution des restes de l’Almamy Bocar Biro Barry, ce héros tombé armes à la main dans la résistance armée face aux colons ainsi que le Coran de l’Almamy Samory Touré, l’un des plus grands résistants à la pénétration coloniale en Afrique française.
Ainsi, conférer à Timbo son rang de préfecture en ce moment précis, traduit une volonté politique affirmée du pays de se réapproprier son passé. Et ce n’est que justice!

