« J’ai préféré chanter mon amertume plutôt que de commettre un crime (…). Par la grâce de Dieu, le vieux lion est toujours là !»
Figure emblématique de la musique guinéenne des années de gloire, Sékou Diabaté incarne à lui seul ce destin singulier où la passion des notes a croisé la rigueur du devoir militaire. Des premières écoutes sur un électrophone Pipo à Coyah jusqu’aux studios de La Voix de la Révolution à Boulbinet, le cofondateur et leader vocal du mythique orchestre « Super Lion » de la Gendarmerie nationale se livre sans détour. Entre souvenirs d’incorporation, secrets d’inspiration enfouis, glorieux états de service et réalité de la retraite d’un officier supérieur, « Mon Commandant » retrace son parcours exceptionnel au micro de Guineenews.
Guineenews : Bonjour mon commandant ! Pour commencer, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes venu à la musique et nous retracer votre parcours ?
Sékou Diabaté : Bonjour cher ami, et merci pour cette invitation. Dès mon enfance, ma mère m’avait acheté un électrophone Pipo sur lequel j’écoutais beaucoup les chansons d’Enrico Macias et d’autres artistes de l’époque. Ces écoutes régulières m’ont donné le virus de la musique. Au plus profond de moi, j’ai donc décidé de m’y consacrer, au détriment de l’école que j’ai abandonnée très tôt.
À Coyah, ma ville natale, il y avait un petit groupe de quatre musiciens, dont Édouard Mazarin et Édouard Wright. C’est Édouard Mazarin qui fut mon tout premier maître de guitare. Après Coyah, je suis revenu à Conakry où j’ai exercé pendant un moment le métier d’imprimeur à l’Imprimerie nationale Patrice Lumumba. Plus tard, j’ai rejoint l’imprimerie de la CNTG (Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée), située sur la Corniche, dans le quartier Sandervalia. Il y avait là un orchestre, L’Atlantique Jazz, dirigé à l’époque par feu Pierre Lopis, ex-sociétaire du Kaloum Star (Conakry 1). J’y ai joué en tant que guitariste d’accompagnement.
Quelque temps plus tard, je suis parti à Mamou chez mon oncle Djanka Kouyaté, alors directeur du Crédit national, qui m’a fait engager comme commis d’administration chez Jean Lefebvre. J’ai aussitôt intégré le Bafing Jazz de Mamou comme guitariste accompagnateur. L’orchestre comptait alors Hop Christian comme chef d’orchestre, Barry à la guitare solo, feu Papa Fatia Kouyaté à la tumba et Amadou Balaké au chant.
De Mamou, l’aventure m’a conduit au Mali, plus précisément à Bamako. J’y ai retrouvé Léon Keïta, originaire de Kouroussa, qui était guitariste et chef d’orchestre du Pionnier Jazz de Bamako Coura. À cette époque, d’autres grands noms évoluaient là-bas, comme Mory Kanté au sein du Rail Band. J’ai joué dans plusieurs régions maliennes avant de regagner Conakry.
Guineenews : Parlons du Super Lion de la Gendarmerie nationale, formation au sein de laquelle vous avez été chef d’orchestre et où vous vous êtes imposé à la guitare puis au chant. Comment avez-vous intégré cet ensemble ?
Sékou Diabaté : Je suis arrivé au moment où la Gendarmerie nationale cherchait à créer un orchestre exclusivement masculin, dans la mesure où l’orchestre féminin, « Les Amazones », existait déjà.
Un jour, j’ai assisté à une soirée au Kilomètre 36, animée par le Kakilambé Jazz, l’orchestre fédéral de Conakry 2. Presque toute la jeunesse de Coyah était rassemblée. Ce soir-là, j’ai demandé aux musiciens de me laisser jouer, ce qu’ils ont accepté. À la guitare et au chant, j’ai interprété un morceau que le public a réclamé quatre fois de suite ! J’avoue avoir mis une sacrée ambiance, et c’est ce jour-là que j’ai été repéré par des cadres de la gendarmerie.
Quelque temps plus tard, un motard de la gendarmerie routière s’est présenté chez mes parents à Coyah. J’ai eu peur ! Il leur a annoncé que j’étais convoqué à Conakry par la haute hiérarchie. Sur sa BMW, nous avons fait le trajet Coyah-Conakry jusqu’à la routière de Bonfi. Là, j’ai été reçu par le capitaine Noumoukè et l’officier Kègbè. Ce dernier supervisait Les Amazones et était chargé du recrutement pour le nouvel orchestre.
Deux jours plus tard, j’ai été présenté à l’État-Major de la Gendarmerie nationale, dirigé alors par Zoumanigui Kékoura. Sans attendre, il a ordonné que l’on m’enfile l’uniforme et qu’on me dote de tout l’équipement réglementaire. Médusé, j’ai failli protester… mais le pli était pris ! Les autorités m’ont ensuite renvoyé à Coyah en tenue pour obtenir l’accord de mes parents, qui ne se sont pas opposés à cette incorporation.
Guinéenews : On peut donc affirmer que vous êtes l’un des membres fondateurs du Super Lion ?
Sékou Diabaté : Sans risque de me tromper, oui, je suis l’un des membres fondateurs. Par la suite, avec Charles Keïta, nous avons recruté Diallo, Ismaël Soumah dit « S », Ismaël Kassé, Mongolvio, Ibrahima Kouyaté et le regretté Lieutenant-colonel « Député », entre autres. Au début, nous répétions avec les instruments prêtés par Les Amazones.
Guinéenews : Avant d’intégrer cet orchestre sous tutelle de la gendarmerie, la formation militaire était-elle obligatoire ?
Sékou Diabaté : Absolument, la formation militaire était obligatoire pour tous.
Guinéenews : Quelles ont été les différentes étapes de votre formation après votre recrutement ?
Sékou Diabaté : Au début, grisés par le rythme des répétitions, nous étions tous enthousiastes sans nous douter de ce qui nous attendait. Un jour, on nous a informés qu’il était temps de partir au camp pour suivre l’instruction militaire à l’école de Sonfonia. Cette école venait d’être créée en pleine brousse et ne se composait que de quelques hangars. Une seule promotion y était passée avant nous : nous étions la seconde.
Nous avons fait la formation commune de base (FCB) et toutes les étapes de l’instruction, qui se sont étalées sur près de deux ans : six mois de formation militaire stricte, suivis de la formation professionnelle. Armés de courage, nous avons obtempéré pour sortir de là avec le statut de stagiaires.
Guinéenews : Revenons à la musique. Vous étiez au départ guitariste accompagnateur. Comment vous êtes-vous retrouvé au micro ?
Sékou Diabaté : Ce basculement s’est opéré lors de notre premier enregistrement au studio de La Voix de la Révolution, à Boulbinet. Dans le répertoire prévu, il y avait une chanson que je jouais et chantais moi-même, intitulée Révolution. Ce titre a émerveillé l’assistance. Comme notre chanteur titulaire, Ismaël Kassé, n’arrivait pas à enchaîner les morceaux suivants, j’ai pris le relais au chant pour boucler le reste de la session.
Après ma prestation, feu El Hadj Mangué Soumah, alors chef de studio, m’a vivement conseillé de me consacrer au chant, estimant que j’avais de grandes aptitudes au micro. Depuis ce jour-là, je suis resté au chant.
Guinéenews : Pouvez-vous nous citer quelques-unes de vos compositions au sein du groupe ?
Sékou Diabaté : Il y en a beaucoup ! On peut citer notamment Révolution, Kiti, Sinafakhè, Khanuya ou encore Talassa.
Guinéenews : Quelles étaient vos sources d’inspiration ?
Sékou Diabaté : Elles étaient diverses et variées. Je chantais l’amour, le quotidien, les faits de société…
Guinéenews : Le titre Kiti se traduit littéralement par « La Justice ». Pouvez-vous nous expliquer la genèse et le message de ce morceau ?
Sékou Diabaté : Kiti, c’est une histoire vraie, un cas vécu. J’ai mis six mois à composer ce titre. Mais je vous avoue que je ne donnerai aucune explication sur les motivations réelles ou le contenu exact de cette chanson -sauf peut-être dans l’au-delà ! C’est mon secret le plus absolu. J’ai préféré chanter mon amertume plutôt que de commettre un crime.
Guineenews : Quels étaient vos atouts majeurs au chant, ceux qui vous distinguaient des autres vocalistes ?
Sékou Diabaté : Je n’ai pas eu la chance d’avoir une voix exceptionnelle comme certains. En revanche –et c’est reconnu partout où je suis passé-, j’ai toujours chanté avec une grande méthode et beaucoup de rigueur.
Guineenews : Combien de disques avez-vous produits avec le Super Lion ?
Sékou Diabaté : Sans parler d’albums dans un premier temps, le Super Lion a enregistré plus d’une cinquantaine de titres dans les studios de La Voix de la Révolution, si ma mémoire est bonne. Malheureusement, une bonne partie des bandes est partie en fumée lors des événements de 1985 que nous avons tous connus. Par la suite, nous avons réalisé environ six albums, comportant chacun une dizaine de titres ou plus.
Guineenews : Après plus de cinquante ans de carrière, que vous a apporté la musique et quelles sont aujourd’hui vos sources de revenus ?
Sékou Diabaté : La musique m’a tout apporté. C’est grâce à elle que j’ai intégré la Gendarmerie nationale et que je suis aujourd’hui officier supérieur de l’armée guinéenne à la retraite. J’ai servi pendant longtemps comme commandant de brigade dans plusieurs localités. Je suis père de famille, j’ai de grands enfants et la musique m’a ouvert d’inestimables portes relationnelles tout au long de ma vie.
Aujourd’hui retraité, je perçois ma pension de la gendarmerie ainsi que mes droits d’auteur au BGDA (Bureau Guinéen du Droit d’Auteur), même si ces derniers restent très modestes.
Guinéenews : Du haut de vos 78 ans, comment se porte votre santé ?
Sékou Diabaté : Depuis un certain temps, je souffre d’un problème cardiaque. C’est l’occasion pour moi de remercier le président de la République et, à travers lui, le ministre de la Culture, d’avoir eu de la considération pour les artistes en instaurant cette prise en charge médicale. Si je suis encore en vie aujourd’hui, c’est grâce à Dieu et à l’appui constant des autorités en charge de la culture.
Guinéenews : Avez-vous définitivement raccroché ou avez-vous encore des projets musicaux en cours ?
Sékou Diabaté : J’ai encore plein de projets dans mes tiroirs ! J’aurais simplement besoin d’un soutien financier pour enregistrer et concrétiser mes toutes dernières inspirations. Si une bonne volonté se présentait aujourd’hui pour financer la réalisation de mon projet, je peux vous assurer qu’elle ne le regretterait pas.
Guinéenews : Pour conclure à l’attention de nos lecteurs, qu’est devenu aujourd’hui le Commandant Sékou Diabaté ?
Sékou Diabaté : Je suis devenu ce que vous voyez : je vis paisiblement, très bien entouré par ma famille et mes amis. Je me sens à merveille. Par la grâce de Dieu, le vieux lion est toujours là !
Entretien réalisé par LY Abdoul pour Guinéenews

