Dans le cadre de la décentralisation, les communes restent des principaux espaces institutionnels d’exercice du pouvoir local. Le maire, c’est à la fois le représentant officiel de tous les habitants de la commune, mais aussi celui de l’État. C’est lui qui gère les registres d’état civil : naissances, mariage, décès, le recensement de la population, mais surtout, il est chargé de faire respecter la loi sur le territoire.
Selon le code électoral guinéen, la personne en tête de liste pour les élections, n’est pas directement élu par les habitants. En fait, on élit une liste de conseillers municipaux, ceux qui siègent au conseil municipal. Et c’est pendant leur première réunion qu’ils votent pour choisir le maire, mais aussi ses adjoints. Parce que oui, un maire, ça ne travaille pas seul. Et le nombre d’adjoints qui l’accompagnent varie selon le poids démographique de chaque commune.
La Guinée compte aujourd’hui 375 maires, suivant le récent redécoupage territorial adopté par le gouvernement et le CNT. Selon le code électoral et le code des collectivités locales, le maire est appelé à incarner la figure centrale dans la dynamique du développement territorial. Sa fonction ne doit pas se limiter à l’administration de proximité, elle doit également faire de lui un porteur de vision, un médiateur entre l’action publique et les attentes citoyennes. Pourtant, force est de constater que jusqu’ici un sentiment diffus traverse une partie de l’opinion publique : celui d’une déconnexion croissante entre les mairies et les réalités vécues par les populations.
D’où la question centrale: quelle idée du territoire les maires portent-ils ? Quelle ambition collective proposent-ils ? Quel récit de développement offrent-ils aux populations ?
« Rien. Après les élections, ils disparaissent. On ne les voit plus. Aucun projet, ni action sur le terrain. Les différents maires qui se sont succédé ici dans la commune de Matam n’ont aucune vision. Ils sont tous portés vers les recettes journalières récupérées sur les différents marchés. Nous avons la commune la plus sale de la capitale, ce qui n’a jamais été leur souci. Regardez les caniveaux ! Ils sont tous bouchés. Les autorités communales le savent, mais c’est loin d’être leurs préoccupations. Une petite pluie et bonjour les dégâts. Les collecteurs nous rackettent chaque jour, mais on ne voit pas de réalisation en ce qui concerne les infrastructures. A chaque hivernage, les rues sont inondées dans les quartiers. Pis, nous sommes à chaque fois victimes des déguerpissements, sous leurs regards complices. Et pourtant, ce sont eux qui nous ont installés. Adduction d’eau ? Inexistante. Tous les habitants de Matam sont au « système bidon jaune ». On ne sait exactement pas ce que font les maires de cette commune. Toutes les promesses faites lors des différentes campagnes ne sont jamais réalisées », nous apprend Fatoumata Sacko, restauratrice, au grand marché de Madina.
Quant à cet autre habitant de la commune de Matoto, très remonté, les maires disparaissent après être élus.
« On ne les voit jamais une fois installés. Tous ceux qui ont été élus ont travaillé pour eux même. Ils se remplissent leurs poches…Ce sont des maires loin des réalités de la commune. Matoto, à l’instar des autres communes de la capitale souffre de manque d’infrastructures faute d’élus capables. Moi je souhaite que le ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation gère entièrement les communes. Elles sont improductives. D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi ce nombre pléthorique des mairies dans le pays. C’est du gâchis ! », martèle_t_il.
Les populations reprochent aux élus l’absence d’initiatives structurantes, leur éloignement, le déficit de concertation, la dépendance aux ressources de l’État et la prégnance des logiques partisanes ou clientélistes
« Beaucoup de communes souffrent aujourd’hui d’un déficit de vision stratégique et d’une conception réductrice de l’entité communale. Celle-ci est souvent appréhendée comme une unité administrative de gestion, dépendante des transferts de l’État, plutôt que comme une construction sociale, économique et institutionnelle à partir de laquelle peuvent se révéler des dynamiques endogènes de développement. L’action municipale se réduit à une administration du présent, dominée par les urgences, les arbitrages de court terme, la pression de la demande sociale et les logiques de survie budgétaire. Les projets des communes, lorsqu’ils existent, prennent souvent la forme de catalogues d’infrastructures sans cohérence d’ensemble. Les exercices de prospective territoriale demeurent rares, tandis que les plans locaux de développement restent fréquemment des documents administratifs faiblement appropriés par les élus, les citoyens et les forces vives du territoire. Nos maires passent le clair de leurs temps à régler des problèmes domaniaux, harcéler les commerçants dans les marchés. Ils ne gèrent que des affaires locales inutiles », dénonce A. Bangoura (expert en Urbanisme), inspecteur au département de l’habitat avant de continuer
« La fonction de maire ne saurait se réduire à la gestion quotidienne des affaires locales. Elle est, par essence, une fonction de projection collective. Gouverner une commune, ce n’est pas seulement administrer un budget, délivrer des actes administratifs ou exécuter des compétences transférées ; c’est produire une vision du territoire, organiser les ressources locales, mobiliser les acteurs sociaux et construire un horizon partagé… Cette crise du projet territorial se double d’une crise de la proximité. Beaucoup de maires apparaissent difficilement accessibles, peu présents dans les espaces de dialogue social et insuffisamment disponibles pour organiser une délibération collective autour des priorités communales. Cette distance est d’autant plus problématique qu’elle touche l’échelon ».
Pour cet expert, à côté de la légitimité d’établissement, fondée sur l’élection, s’impose progressivement une légitimité d’exercice, fondée sur la manière dont le pouvoir est concrètement exercé : proximité, transparence, écoute, impartialité et capacité à rendre compte. Dans cette perspective, un maire ne peut plus se contenter d’avoir été élu ; il doit produire continuellement les conditions sociales et politiques de sa légitimité.
Les citoyens ne contestent pas nécessairement l’élection de leurs édiles ; ils interrogent leur disponibilité, leur capacité d’écoute, leur sens de l’équité, leur aptitude à organiser la participation et leur volonté de rendre compte. L’absence de forums citoyens, de cadres permanents de concertation, de mécanismes de suivi participatif ou de dispositifs transparents de reddition des comptes nourrit une démocratie locale de défiance. La commune cesse alors d’être un espace d’intelligence collective pour devenir un lieu de distance, de soupçon et parfois de frustration sociale.
Une telle situation affaiblit la qualité démocratique de la gouvernance locale. Elle marginalise les compétences disponibles dans le territoire, décourage les initiatives citoyennes, fragilise les dynamiques associatives et réduit la commune à un espace de distribution ou de contrôle politique. Une commune ne peut durablement se développer si elle demeure gouvernée selon une logique verticale, fermée et personnalisée.
La question « À quoi servent les maires aujourd’hui? » ne doit donc pas être comprise comme une provocation, mais comme une interrogation politique fondamentale sur le devenir de la décentralisation. Et à notre interlocuteur de conclure. « A nos nouveaux élus à la tête des mairies du pays. Ils ne devraient plus être seulement des administrateurs locaux, des relais partisans ou des distributeurs de faveurs. Ils doivent devenir des entrepreneurs institutionnels, des producteurs de vision, des mobilisateurs de ressources, des animateurs du dialogue territorial, des bâtisseurs de coalitions locales. C’est à cette condition que les communes pourront retrouver leur vocation première : être non de simples guichets administratifs ou des prolongements locaux des compétitions politiques nationales, mais des espaces de construction du futur ».

