Aujourd’hui, nous recevons une grande figure de la musique guinéenne. Fils de la légendaire voix africaine Sory Kandia Kouyaté, Kabiné Kouyaté, plus connu sous le nom de Kaabi Kouyaté, est chanteur, compositeur, arrangeur et passeur de culture. Après plusieurs décennies passées à l’international, il est de retour en Guinée avec de nombreux projets destinés à promouvoir et transmettre le patrimoine musical national.
Guineenews : Kaabi, vous êtes l’héritier d’une tradition musicale prestigieuse, tout en ayant bâti votre propre identité artistique. Comment vivez-vous cet héritage ?
Kaabi Kouyaté : merci à Guinéenews pour cette invitation. Votre média est, à sa manière, un gardien de mémoire, tout comme nous, les griots. Être le fils de Sory Kandia Kouyaté est à la fois un privilège et une responsabilité. C’est compliqué si l’on ne comprend pas le message que notre père voulait transmettre. Les paroles des griots sont codées. Chaque génération a le devoir de les décoder pour les transmettre à son tour. Lorsque l’on assume pleinement ce rôle, tout devient plus simple. Que je chante en Guinée ou ailleurs dans le monde, je transmets les mêmes émotions. Même lorsque le public ne comprend pas ma langue, il ressent l’authenticité du message. C’est cette émotion qui pousse ensuite les gens à découvrir notre culture et notre histoire.
Guineenews : plusieurs de vos frères sont également connus. D’autres enfants de Sory Kandia ont-ils aussi hérité de son talent ?
Kaabi Kouyaté : oui. Mon père a transmis quelque chose à chacun de ses enfants, même si tous n’ont pas choisi la musique.
L’aîné est devenu médecin. Un autre est administrateur-comptable. Mon frère Macka était bassiste dans l’Orchestre Sofa de Camayenne. Sekouba et moi avons suivi les traces musicales du vieux. Ma sœur Bébé exprimait sa créativité à travers la coiffure et le stylisme. Une autre sœur travaille à l’ambassade des États-Unis et transmet, à sa manière, les valeurs d’amour et de service héritées de notre père. Chacun perpétue son héritage dans son domaine.
Guineenews : votre collaboration avec le regretté Papa Kouyaté sur l’album Kouyaté & Kouyaté reste une référence. Quels souvenirs gardez-vous de cette aventure ?
Kaabi Kouyaté : Papa Kouyaté était un véritable sorcier de la musique. À ses côtés, j’ai appris la rigueur, la discipline et surtout l’ouverture. Il m’a enseigné qu’il ne faut jamais avoir peur d’aller à la rencontre d’autres musiques. Aujourd’hui encore, où que je sois dans le monde, je peux dialoguer avec n’importe quel musicien. C’est cette ouverture d’esprit qui m’accompagne depuis 1989.
Guineenews : vous avez également collaboré avec Souleymane Koly, Cheikh Tidiane Seck ou encore Dee Dee Bridgewater. Quelles leçons retenez-vous de ces rencontres ?
Kaabi Kouyaté : avant tout, le respect, l’humilité et l’amour de la musique. Ces artistes m’ont permis de découvrir le jazz, le blues, le rock ou encore la pop, sans jamais renier mes racines mandingues. Je reste convaincu que toute la musique du monde puise ses racines en Afrique. Le rock, le blues, le rap… partout, on retrouve notre héritage. Malheureusement, nous avons parfois fini par croire que notre propre musique était moins moderne que celle des autres. Il est temps de retrouver notre identité.
Guineenews : quel regard portez-vous aujourd’hui sur la musique guinéenne ?
Kaabi Kouyaté : même si je vis en Allemagne depuis près de quarante ans, mon cœur est toujours en Guinée. Je suis quotidiennement l’actualité du pays. Notre jeunesse est talentueuse. Elle a envie de réussir. Mais elle a besoin d’accompagnement. Notre génération a bénéficié de l’encadrement des Ballets africains, du Bembeya Jazz, de l’Orchestre Sofa ou encore de Syli Authentic. Avant leurs concerts, nous montions sur scène pour apprendre, sous leurs regards exigeants. Aujourd’hui, il nous appartient de transmettre à notre tour ce savoir-faire afin que les jeunes ne perdent pas leur identité musicale.
Il y a peu, vous avez animé une résidence artistique destinée aux jeunes musiciens et aux étudiants en audiovisuel. Pourquoi cette transmission est-elle si importante ?
J’ai travaillé avec des artistes ivoiriens, maliens, sénégalais, camerounais… Beaucoup de musiciens aujourd’hui reconnus sont passés par mon école. Si les jeunes artistes guinéens ne parviennent pas à rayonner autant que d’autres, alors je considère que je n’ai pas encore suffisamment accompli mon devoir. Quand je vois l’accueil réservé aux artistes étrangers en Guinée, je rêve que nos artistes bénéficient du même respect lorsqu’ils se produisent ailleurs en Afrique.
Guineenews : quels sont vos projets futurs ?
Kaabi Kouyaté : je viens de sortir un album hommage intitulé La Trace de Kandia, produit par Buddha Music en France. Il réunit de grands musiciens comme Balaké Sissoko, Jean-Philippe Rykiel, Aminata Camara, Kandet Kouyaté et plusieurs autres artistes. Mais mon grand projet est La Voix d’Or. Il s’agit d’un concours destiné à révéler les grandes voix de demain. Nous sélectionnerons plusieurs jeunes chanteurs qui bénéficieront d’une véritable formation : techniques vocales, préparation physique, professionnalisation, réalisation d’un album, promotion et accompagnement de carrière. L’objectif est d’installer durablement ce rendez-vous pour qu’il devienne une référence en Guinée.
Guineenews : beaucoup pensent qu’une belle voix est uniquement un don naturel. Qu’en pensez-vous ?
Kaabi Kouyaté : le talent ne suffit pas. Même Sory Kandia travaillait sa voix. Une voix s’entretient comme le corps d’un athlète. Il faut apprendre à respirer, à s’échauffer, à protéger son instrument. Pendant longtemps, je souffrais de vertiges lorsque je chantais certaines notes. J’ai alors suivi une formation auprès d’un professeur suisse spécialisé dans les techniques vocales. Grâce à ces exercices, je ne monte plus jamais sur scène sans préparation. Beaucoup de griots développent malheureusement des problèmes cardiovasculaires parce qu’ils chantent avec trop de puissance sans maîtriser les bonnes techniques. La formation est donc indispensable.
Guineenews : nous voici au terme de cet entretien. À moins que vous n’ayez un mot pour le clore…
Kaabi Kouyaté : notre culture est un trésor. Si nous ne la transmettons pas, personne ne le fera à notre place. Notre responsabilité est d’accompagner les jeunes, de leur donner les outils nécessaires et de leur permettre d’aller plus loin que nous. C’est ainsi que la musique guinéenne retrouvera toute sa place sur la scène internationale.
Entretien réalisé par Mady Bangoura

