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Lélouma : terre d’élevage, assiettes sans viande… le grand paradoxe d’une zone pastorale en crise

À Lélouma, l’une des zones d’élevage les plus réputées de la Moyenne Guinée, trouver un morceau de viande relève désormais presque de l’exploit. Sur les marchés, les étals des bouchers sont de plus en plus souvent vides. Une situation paradoxale pour cette préfecture dont l’identité et l’économie ont longtemps reposé sur l’élevage.

Entre la diminution progressive des troupeaux, le recul de l’élevage traditionnel, le départ massif des jeunes et la hausse des coûts de production, une filière autrefois florissante semble perdre peu à peu de sa vitalité.

Pourtant, depuis plusieurs décennies, Lélouma s’est construite autour de son activité pastorale. Les troupeaux de bovins faisaient partie du paysage quotidien et la viande occupait une place importante dans l’alimentation des ménages. Aujourd’hui, la réalité est tout autre : les prix augmentent, l’offre se raréfie et les consommateurs peinent à se procurer de la viande.

Derrière cette pénurie se cachent plusieurs transformations profondes : l’exode des jeunes, l’abandon progressif de certaines pratiques d’élevage, la vente du bétail vers les grands centres urbains et la fragilisation d’un savoir-faire ancestral.

Une pénurie qui inquiète

« Pas de viande à la boucherie, et ce depuis plusieurs semaines maintenant. C’est vraiment regrettable. Le pire, c’est que nous vivons dans une zone d’élevage. C’est incompréhensible et inadmissible », déplore un consommateur rencontré aux abords de la boucherie centrale de Petel.

Face à cette situation, le directeur préfectoral de l’agriculture et de l’élevage tente d’expliquer les raisons de cette pénurie:

« Effectivement, nous sommes confrontés à un manque de viande depuis plusieurs mois. Mais il faut savoir qu’à cette période de l’année, nous connaissons malheureusement souvent la même situation. »

Selon lui, plusieurs facteurs expliquent cette rareté.

« Pendant la période de soudure, certains bouchers allaient s’approvisionner au Mali pour renforcer l’offre locale. Mais cette année, à cause de l’insécurité, cela n’a pas été possible. Tout le monde s’est donc tourné vers la production locale, qui ne peut pas couvrir les besoins », explique-t-il.

À cela s’ajoute la période post-saison sèche, durant laquelle les animaux sont souvent amaigris.

« Les bêtes n’ont pas suffisamment de poids et les éleveurs hésitent parfois à vendre parce que les prix proposés sont faibles », poursuit-il.

Le responsable pointe également les difficultés liées à la concurrence avec les grands centres urbains.

« Même si nous disposons de l’un des plus grands marchés de bétail de la région, nos bouchers ne peuvent pas toujours rivaliser avec ceux de Labé ou de Conakry. Le prix du kilogramme de viande n’est pas le même. Les acheteurs préfèrent parfois garder leur argent plutôt que de prendre des risques », souligne-t-il.

Les bouchers face à une situation critique

Du côté des vendeurs de viande, le constat est amer. Un proche de l’antenne locale des bouchers témoigne :

« avant, nous abattions plusieurs bœufs par semaine. Aujourd’hui, certains jours, nous n’en abattons même pas un. La viande est devenue rare et très chère. Les éleveurs vendent moins, et lorsqu’on trouve un animal, son prix est souvent trop élevé. Parfois, on ne s’en sort même pas. »

Cette situation affecte directement les ménages, qui doivent désormais réduire leur consommation de viande.

Une grande zone d’élevage… mais des troupeaux en baisse

Le paradoxe est d’autant plus frappant que Lélouma abrite l’un des marchés de bétail les plus importants de la région. Des commerçants venus de plusieurs préfectures, voire de Conakry, y viennent régulièrement pour s’approvisionner.

Mais sur le terrain, les grands troupeaux d’autrefois se font de plus en plus rares.

« Mon père possédait plus d’une centaine de bovins. Aujourd’hui, je n’en ai qu’une trentaine. Beaucoup d’éleveurs ont réduit leurs effectifs ou abandonné complètement l’activité pour se tourner vers d’autres secteurs », regrette Benté Diallo, un éleveur installé dans une zone de bas-fonds.

Selon plusieurs habitants, le cheptel a considérablement diminué ces dernières années.

Des jeunes de moins en moins attirés par l’élevage

L’une des principales causes évoquées reste le manque de relève. Dans plusieurs villages, les jeunes préfèrent désormais rejoindre les villes ou tenter leur chance à l’étranger.

« Garder les troupeaux demande énormément de temps et d’efforts. Les jeunes cherchent aujourd’hui des activités qui rapportent plus rapidement », explique un notable.

Ce départ progressif des jeunes laisse l’activité pastorale principalement entre les mains des personnes âgées, qui peinent parfois à maintenir les exploitations au même niveau qu’autrefois.

Des charges de production en hausse

Les éleveurs font également face à des difficultés économiques croissantes :

Autant de contraintes qui fragilisent davantage une activité déjà confrontée à plusieurs défis.

Le bétail devenu une épargne familiale

Autre facteur : de nombreux propriétaires hésitent désormais à vendre leurs animaux. Face aux incertitudes économiques, le bétail est devenu une forme d’épargne et de sécurité.

« Beaucoup préfèrent garder leurs bœufs. En cas de problème familial ou de besoin urgent d’argent, ils peuvent toujours compter sur leur troupeau », explique Faya Eugène Millimono.

Cette stratégie contribue cependant à réduire encore davantage l’offre disponible sur les marchés.

Une filière qui fragilise toute l’économie locale

La crise de la viande ne touche pas uniquement les consommateurs. Bouchers, restaurateurs et commerçants ressentent également les effets de cette situation.

« Nos clients se plaignent constamment du manque de viande. Certains ont même arrêté d’en acheter », confie une restauratrice.

Toute une économie liée à la filière viande se retrouve ainsi fragilisée.

Quel avenir pour l’élevage à Lélouma ?

Pour plusieurs observateurs, le potentiel pastoral de Lélouma reste important. Les terres de pâturage existent encore et les connaissances traditionnelles demeurent. Mais une relance de la filière nécessiterait plusieurs actions : accompagner davantage les éleveurs, améliorer l’accès aux soins vétérinaires, encourager l’implication des jeunes, faciliter l’accès au financement et moderniser certaines pratiques.

Dans cette préfecture où l’élevage a longtemps été une source de richesse et une marque d’identité, la raréfaction de la viande apparaît comme le signe d’une crise plus profonde.

Paradoxalement, c’est comme si l’une des principales richesses de Lélouma s’éloignait progressivement de ceux qui l’ont façonnée pendant des générations.

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