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L’Université guinéenne sous la loupe du Pr Bano Barry : Radiographie d’un système en pleine mutation

​Ce samedi 6 juin 2026, la salle CAMES l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry a vibré au rythme d’une véritable messe académique. Devant un parterre d’universitaires, de chercheurs, de journalistes et d’étudiants, le Professeur Alpha Amadou Bano Barry a officiellement présenté et dédicacé son nouvel ouvrage événement intitulé « Parcours scolaires, conditions d’étude, de vie et de travail des étudiants guinéens ».

Fruit d’une enquête empirique s’étalant sur plus d’un quart de siècle (1998–2024), cet essai dresse un état des lieux sans concession d’un système éducatif en pleine transition, où les inégalités géographiques et sociales redéfinissent l’accès au savoir.

L’auteur, sociologue émérite titulaire d’un PhD de l’Université de Montréal et d’un Master de l’Université d’Ottawa, ancien ministre de l’Éducation nationale et conseiller présidentiel, met à profit sa double casquette de chercheur de haut vol et d’homme d’État pour livrer une œuvre majeure qui fera date dans l’historiographie de notre système d’enseignement.

​Une méthodologie implacable pour 26 ans de mutations

​L’ouvrage ne repose pas sur de simples impressions ou des témoignages isolés. Comme l’a exposé le Pr Bano Barry lors de sa présentation visuelle, l’ossature de sa recherche s’appuie sur une approche quantitative massive. Un questionnaire standardisé a été soumis à pas moins de 16 239 étudiants entre 1998 et 2024, subdivisé en quatre grandes cohortes historiques : la cohorte intégrale de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry (UGAN-C) entre 1998 et 2003 (8 590 étudiants), suivie d’échantillonnages rigoureux en 2013-2014, 2015-2016 et enfin 2023-2024 au sein des Institutions d’Enseignement Supérieur (IES) de la capitale.

​En croisant ces données avec les annuaires statistiques des Bureaux de Stratégie et de Développement (BSD) de l’enseignement préuniversitaire et supérieur, l’auteur dit avoir procédé à une triangulation analytique transversale et à une comparaison inter-cohortes d’une précision chirurgicale.

L’essai se structure en cinq grandes parties, allant de la genèse de l’enseignement supérieur (marqué par l’héritage de l’Institut Polytechnique de Conakry qui engendra les centres de Boké, Faranah, Mamou, ISAU ou Kountia) jusqu’aux dynamiques de la vie affective, sociale, temporelle et financière des étudiants.

​Le profil de l’étudiant guinéen : entre « Conakry-isation » et privatisation

​Les résultats du premier volet de l’étude, dévoilés par l’auteur, bousculent certaines idées reçues tout en confirmant d’inquiétantes fractures sociales :

​La percée remarquable des filles : Si la majorité reste masculine, la part des étudiantes est montée en flèche, passant de 18% à 39% sur la période étudiée, signalant une véritable dynamique d’inclusion de genre, selon les résultats de l’enquête.

​Précarité logistique : L’étudiant type demeure célibataire, dépendant massivement du toit familial ou de l’accueil d’un tuteur (qu’il soit salarié du public ou du privé).

​Le poids de l’analphabétisme parental : L’étude révèle que si 58% des pères d’étudiants ont été scolarisés, 53% des mères ne sont jamais allées à l’école, bien que la proportion de mères exclusivement ménagères soit en nette baisse (passant de 50% à 29%).

​Cependant, le constat le plus alarmant réside dans la centralisation géographique et la ségrégation sociale féroce du système. Le Pr Amadou Bano Barry démontre que la proportion d’étudiants nés, scolarisés et ayant décroché leur baccalauréat à Conakry au sein d’écoles privées a bondi de façon vertigineuse, passant de 8% (sur la période 1998-2023) à 74% à partir de 2013. Une concentration urbaine et élitaire qui marginalise de fait les enfants des provinces.

​La fracture territoriale en chiffres : l’isolement de l’intérieur

Pour étayer cette analyse des disparités régionales, les données par préfecture d’origine (hors Conakry et sa périphérie immédiate) révèlent le poids infime de certaines localités dans le contingent universitaire global. Sur 26 ans d’enquêtes, un groupe de 19 préfectures de l’intérieur du pays ne représente ensemble que 8,49% de l’effectif global des étudiants interrogés (soit 181 étudiants sur l’échantillon récent).

Tandis que de grandes préfectures comme Siguiri, Kankan, Kissidougou, Nzérékoré ou Labé parviennent à tirer leur épingle du jeu, des zones entières affichent des résultats alarmants (à l’instar de Gaoual avec 0 étudiant enregistré dans les cohortes ciblées). La banlieue proche (Coyah, Dubréka) ainsi que Kindia se comportent quant à elles comme les prolongements naturels et privilégiés de la capitale.

​Conditions de vie et de travail : le cri du cœur de l’étudiant

Au-delà de la froideur des statistiques, l’œuvre du Pr Bano Barry s’attache à disséquer le quotidien au sein des campus. L’évaluation faite par les étudiants sur la qualité des infrastructures collectives est sans appel : l’accès aux bibliothèques est restreint, l’état des sanitaires est jugé déplorable, et les espaces culturels ou sportifs sont quasi inexistants.

​S’y ajoutent les défis chroniques de la gestion du budget-temps, le dilemme récurrent du financement (articulé péniblement entre des bourses étatiques dérisoires et une aide parentale essoufflée), et l’émergence d’un travail étudiant de subsistance qui empiète inévitablement sur les heures de révision et la réussite académique.

​Un miroir tendu aux décideurs

Par cet essai, le Professeur Alpha Amadou Bano Barry offre à la Guinée un miroir sans complaisance de ses propres failles académiques et sociales. Reste à savoir si les décideurs politiques sauront se saisir de cette mine de données pour refonder une université guinéenne plus inclusive, juste et en adéquation avec les réalités de son temps. La balle est désormais dans le camp des autorités.

Le livre de 185 pages est édité par L’Harmattan Guinée.

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