« Le musée est, par excellence, un véritable miroir culturel »
Le musée préfectoral de Kissidougou, véritable miroir culturel de la région, traverse une période cruciale. Entre la richesse inestimable de ses collections ethnographiques – témoins de l’histoire des peuples Kissi, Kouranko ou loma- et les défis criants liés à sa conservation, l’institution cherche un second souffle. Dans cet entretien, Sâa Ibrahima Millimouno, directeur préfectoral de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, dresse un état des lieux sans concession de ce sanctuaire de la mémoire guinéenne, tout en interpellant les autorités sur l’urgence d’une intervention.
Guineenews : Bonjour M. Sâa Ibrahima Millimouno. Faites-nous une présentation sommaire du musée préfectoral de Kissidougou.
Sâa Ibrahima Millimouno : Bonjour ! Le musée préfectoral de Kissidougou est un musée ethnographique. Il a été créé à la suite d’une grande campagne de collecte d’objets ethnographiques, historiques et artistiques organisée par les autorités régionales de l’époque. Cette initiative faisait suite aux recommandations de la première conférence scientifique nationale, tenue à Foulaya (Kindia) en 1959, dans le but d’assurer la sauvegarde et la valorisation de nos œuvres culturelles.
Guineenews : Parlez-nous des œuvres d’art que l’on peut trouver au sein de ce musée.
Sâa Ibrahima Millimouno : Nos collections se divisent en trois grandes catégories de valeurs : économique, sociale et culturelle.
Sur le plan économique, nous conservons les anciennes monnaies du premier régime de l’époque du président Ahmed Sékou Touré. Nous possédons également le Guinzé, une monnaie traditionnelle notamment utilisée chez les Tomas pour le règlement de la dot lors des mariages.
Pour ce qui est de l’aspect social, nous exposons des couronnes d’anciens rois et reines, des bracelets, des sculptures, ainsi que des sandales royales que le commun des mortels ne pouvait pas porter. S’y ajoutent des filets de pêche féminins et divers outils agricoles traditionnels.
Enfin, sur le plan culturel, le musée abrite des objets d’art spécifiques à la préfecture de Kissidougou et au pays Kissi, comme des castagnettes ou le kélendé (une variante locale du balafon). Nous conservons aussi le Soubada, communément appelé le « canari des sorciers » en pays Kouranko, ainsi que le Sanimakongo, un autre instrument sacré du pays Kissi.
Guineenews : Quels sont les objets liés à l’histoire de la ville de Kissidougou ?
Sâa Ibrahima Millimouno : Nous possédons un portrait historique du résistant Kissi Kaba Keïta. De plus, nous conservons les ensembles des « trois pierres » et des « 32 pierres » qui retracent les fondements mémoriels de Kissidougou à travers l’histoire du Faramayah, du Freinsola et du Ntia. L’histoire nous enseigne que ces trois communautés cohabitaient mais traversaient initialement de profonds différends et des conflits récurrents. Un jour, les représentants se sont réunis pour pacifier leurs relations : ce fut l’assemblée des 32 sages, symbolisée par les 32 pierres. À la suite de cette concertation, les chefs des trois grandes communautés se sont rassemblés autour de trois pierres symboliques pour sceller un pacte définitif de non-agression.
Guineenews : Quelles sont les difficultés rencontrées dans la gestion de ce musée ?
Sâa Ibrahima Millimouno : Le musée souffre d’un sérieux manque de personnel. Faute de directeur officiellement affecté à temps plein à la tête de l’institution, ce sont des agents qui se relaient pour assurer un service minimum et accueillir les visiteurs.
De plus, notre salle d’exposition est devenue trop exigüe pour valoriser les objets d’art et accueillir un public nombreux. Nous manquons également de moyens logistiques : pour mener à bien nos missions de prospection, de sensibilisation auprès des communautés et de collecte de nouveaux objets sur le terrain, nous aurions besoin d’au moins quatre motos.
Enfin, le défi majeur reste la conservation préventive. Nous manquons cruellement d’équipements de protection. Les collections subissent les assauts de la poussière et de l’humidité, ce qui menace directement la pérennité et la survie de certains objets fragiles.
Guineenews : Qu’est-ce que vous sollicitez du gouvernement, et plus particulièrement de votre ministère de tutelle ?
Sâa Ibrahima Millimouno : C’est un rappel que nous lançons. Je me souviens de l’immersion gouvernementale, le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat à l’époque et sa délégation avaient visité le musée. Le ministre avait constaté lui-même l’ampleur des défis et avait promis qu’une rénovation serait entreprise. Nous réitérons aujourd’hui ce même appel auprès du Ministre Moussa Moïse Sylla. Nous souhaitons que ce musée devienne un modèle. Il faut rappeler que cette institution joue un rôle pédagogique crucial pour les élèves et les étudiants en les connectant à nos valeurs et traditions. Nous voulons simplement que ce lieu devienne un musée digne de ce nom.
Guineenews : Quels sont les types de personnes qui fréquentent votre musée ?
Sâa Ibrahima Millimouno : Nous recevons des touristes, mais aussi beaucoup d’élèves des classes de terminale qui viennent enrichir leurs cours de philosophie sur les fonctions de l’art. De nombreux ressortissants de Conakry ou de l’étranger viennent également accompagnés de leurs enfants pour leur transmettre leur culture et l’histoire de leurs ancêtres. C’est en cela que le musée est, par excellence, un véritable miroir culturel.

