À Kindia, les stations de lavage de motos et de véhicules ne se limitent plus à de simples espaces d’entretien mécanique. Elles incarnent aujourd’hui une véritable alternative économique pour une frange importante de la jeunesse locale.
Dans ces centres improvisés au bord des routes, derrière les pulvérisateurs, les chiffons et les bassines d’eau, des dizaines de jeunes se battent quotidiennement pour gagner leur vie dignement.
Élèves, jeunes sans emploi, déscolarisés ou anciens migrants revenus d’expériences douloureuses à l’étranger y trouvent un moyen de subsistance.
Face à la rareté des opportunités professionnelles, ces activités deviennent pour beaucoup un rempart contre l’oisiveté, la précarité et certaines dérives sociales.
Dans plusieurs quartiers de la cité des agrumes, les centres de lavage connaissent une forte affluence de jeunes travailleurs. Chaque matin, avant même l’arrivée massive des clients, certains sont déjà sur place pour préparer les équipements, remplir les réservoirs d’eau ou nettoyer les espaces de travail.
Derrière le Centre de Formation Professionnelle (CFP) de Kindia, Aguibou Bah fait partie de ces visages marqués par les épreuves mais animés par la volonté de recommencer une nouvelle vie.
Ancien candidat à l’immigration clandestine, il affirme avoir trouvé dans cette activité un moyen de reprendre pied après son retour forcé au pays. « Après tout ce que j’ai vécu hors du pays, je me suis dit qu’il fallait repartir sur de nouvelles bases. Ici, ce travail me permet de gagner quelque chose honnêtement. Ce n’est pas facile, mais c’est mieux que de rester sans rien faire« , témoigne-t-il.
Selon lui, le centre emploie quotidiennement plusieurs jeunes dont les revenus dépendent du nombre de clients reçus. Le lavage des motos, des voitures particulières ou des véhicules de transport génère des tarifs variables, permettant à chacun de toucher une part selon les arrangements établis avec les responsables des sites.
Au-delà du gain financier, Aguibou voit dans ce métier une école de responsabilité et adresse un appel aux jeunes tentés par l’aventure migratoire ou l’inaction.
« Beaucoup pensent que réussir, c’est forcément partir ailleurs. Moi, j’ai traversé cette réalité. J’ai connu les souffrances, les humiliations et finalement le rapatriement. Aujourd’hui, je conseille aux jeunes de valoriser le travail, même modeste, parce que la patience et l’effort finissent toujours par payer« , soutient-il.
Dans le quartier Caravansérail, le lavage automobile sert également d’activité complémentaire pour plusieurs élèves. Après les cours, certains abandonnent leurs cahiers pour enfiler des bottes et rejoindre les centres où ils passent plusieurs heures à laver motos et véhicules.
Parmi eux figure Fodé Soumah, élève en classe de 7ᵉ année. Pour lui, cette activité représente un soutien précieux face aux besoins quotidiens. « Dès que les cours finissent, je viens travailler ici. Ça me permet d’avoir un peu d’argent pour certaines dépenses et parfois pour aider mes proches. Je préfère être occupé à travailler que passer mon temps dans la rue », explique-t-il.
Les revenus, variables selon l’activité de la journée, constituent un appui non négligeable pour ces jeunes. Certains parviennent à économiser, d’autres utilisent directement leurs gains pour leurs fournitures scolaires, leurs repas ou les charges familiales.
Cependant, malgré leur engagement, les travailleurs des centres de lavage sont confrontés à plusieurs difficultés structurelles. Le principal défi reste l’accès à l’eau, ressource indispensable à leur activité. Pendant certaines périodes, notamment en saison sèche, les ruptures d’approvisionnement ralentissent fortement le rythme de travail et affectent les revenus. « Quand il n’y a pas d’eau, nous sommes pratiquement bloqués. Parfois, les clients repartent parce qu’on ne peut pas travailler normalement. Nous avons besoin d’un forage ou d’un meilleur accès à l’eau pour continuer nos activités dans de bonnes conditions », plaide un jeune travailleur rencontré sur place.
Pour les responsables des centres, ces espaces remplissent aussi une mission sociale souvent méconnue. Mamadou Oury Diallo, gérant d’un centre à Caravansérail, estime que ces activités participent à l’encadrement des jeunes. « Ici, beaucoup d’enfants et d’adolescents viennent après l’école ou pendant leurs temps libres. Le travail leur apprend la discipline, le sens de l’effort et les éloigne de certains comportements à risque », indique-t-il.
Dans un contexte marqué par le chômage et les difficultés économiques, les centres de lavage apparaissent ainsi comme des lieux de survie, mais aussi d’espoir pour une jeunesse en quête d’insertion. À travers ces activités modestes mais essentielles, de nombreux jeunes de Kindia démontrent qu’avec de la volonté et du courage, il est possible de construire progressivement son avenir, même à partir d’un simple jet d’eau et d’une éponge.

