Parler aujourd’hui des tensions liées aux frontières en Afrique, c’est toucher à une blessure ancienne. Mais c’est aussi interroger notre responsabilité collective. Comment, soixante-dix ans après les indépendances, certains dirigeants et acteurs politiques peuvent-ils encore menacer la paix de leurs peuples au nom de lignes tracées à la règle par les puissances coloniales ?
Ces frontières n’ont pas été dessinées par nos ancêtres. Elles n’ont pas été négociées par nos peuples. Elles furent imposées. Et pourtant, ce sont aujourd’hui des Africains eux-mêmes qui les instrumentalisent pour nourrir des tensions, flatter des nationalismes primaires ou détourner l’attention de leurs propres échecs de gouvernance.
L’héritage colonial ne doit pas devenir un alibi permanent ! En effet, au lendemain des indépendances, les dirigeants africains réunis au sein de l’Organisation de l’unité africaine ont fait un choix stratégique : celui de préserver les frontières héritées de la colonisation pour éviter l’embrasement généralisé du continent. Ce principe, repris plus tard par l’Union africaine, n’était pas un aveu de faiblesse. C’était un choix de stabilité. Car chacun savait qu’ouvrir la boîte de Pandore des revendications territoriales plongerait l’Afrique dans une spirale infinie de conflits.
Aujourd’hui encore, les mécanismes existent : médiations régionales, arbitrages juridiques, commissions mixtes, diplomatie préventive. Les outils sont là. Ce qui manque parfois, c’est la volonté politique.
Des milliards pour l’intégration… et des discours pour la division ! Depuis des décennies, nos États financent des organisations régionales et continentales censées consolider la coopération et prévenir les conflits (l’Union du fleuve Mano, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, l’Union africaine). Des budgets colossaux ont été engagés. Des sommets se succèdent. Des déclarations solennelles sont adoptées. Des missions de paix sont financées.
Mais à quoi servent ces investissements si, au moindre différend frontalier, certains préfèrent la surenchère verbale à la sagesse diplomatique ? On ne peut pas, d’un côté, célébrer l’intégration africaine dans les forums internationaux, et de l’autre, souffler sur les braises du chauvinisme interne pour consolider un pouvoir fragile.
La frontière n’est pas le problème. La gouvernance par contrel’est. En effet, dans la majorité des cas, les tensions frontalières ne sont que la partie visible d’un problème plus profond : 1) absence de développement dans les zones frontalières ; 2) marginalisation des communautés ; 3) instrumentalisation politique des identités ; 4) détournement de l’attention face aux crises économiques internes.
La frontière devient alors un outil de diversion. Or, les peuples africains aspirent à autre chose : à l’emploi, à la sécurité, à l’éducation, à la justice.
Les Africains ne veulent pas mourir pour des querelles diplomatiques mal gérées. L’Afrique de demain sera celle de l’intégration ou ne sera pas. Le XXIᵉ siècle est celui des blocs économiques. Pendant que d’autres régions consolident leurs unions, harmonisent leurs politiques commerciales et facilitent la libre circulation, l’Afrique ne peut pas se permettre de régresser vers des logiques d’hostilité territoriale.
Les frontières africaines devraient devenir des zones de coopération, non des lignes de fracture. Des espaces d’échanges, non des prétextes à mobilisation belliqueuse.
La vraie grandeur politique ne consiste pas à exciter les passions. Elle consiste à prévenir les conflits.
Nous sommes aujourd’hui devant une responsabilité historique. Chaque génération a un choix à faire : répéter les erreurs du passé ou construire la maturité institutionnelle.
Menacer la paix d’un peuple pour des raisons de frontières héritées est une forme d’étroitesse d’esprit politique. C’est sacrifier l’avenir sur l’autel de l’orgueil.
L’Afrique n’a plus le luxe des guerres inutiles. Elle a l’obligation de l’intelligence collective.
La paix n’est pas une faiblesse. Elle est la condition du développement.

