Originaire de Dabola, Ousmane Kouyaté, alias « Kéfimba », n’est pas seulement un nom. C’est une légende vivante de la guitare mandingue. Né en 1950, ce fils d’Elhadj Dyéli Sory et de Hadja Fatou Condé a su concilier l’héritage des griots et la rigueur académique.
Ingénieur agronome diplômé de l’Institut Polytechnique de Kankan (IPK-Bordeaux), rien ne le prédestinait initialement à une carrière internationale sous les projecteurs. Pourtant, une fois ses études supérieures en poche, le destin en a décidé autrement, l’entraînant loin des champs de culture vers l’aventure des scènes mondiales.
Pour la rubrique « Que sont-ils devenus ? » de Guinéenews, le virtuose a accepté de briser le silence. Avec le franc-parler qui le caractérise, il retrace son parcours hors du commun et livre des confidences inédites sur ses compagnons de route : les regrettés Mory Kanté et Manfila Kanté, sans oublier l’illustre Salif Keïta, dont il fut le complice musical durant de longues années.
Plongez dans l’histoire captivante de l’un des plus grands maîtres de la guitare moderne de Guinée.
Lisez !
Guinéenews : Reconnu artistiquement sous le pseudonyme de ‘’Kèfimba’’, peut-on savoir, d’où est venu ce sobriquet, qui reste collé à votre nom ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : ‘’Kéfimba’’ est le nom du taureau noir de ma mère. Ce taureau dont je tenais la corde au cou, pour les travaux champêtres (labour à la charrue), était finalement devenu un ami, un compagnon, sur lequel je veillais matin et soir. Pas une bête que je surveillais, ‘’Kéfimba’’, était mon partenaire de tous les jours.
Guinéenews : Ousmane Kouyaté, ‘’Kéfimba’’, issu d’une famille de griot, dites-nous comment vous êtes venu à la musique ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : Je ne peux pas vous dire exactement, comment je suis venu à la musique puisque je me suis vu directement plongé dans la musique. Très jeune, j’utilisais cet ustensile de cuisine, un petit bois taillé, à la forme de guitare, que nos mères appelaient ‘’Fara’’ en malinké (poêle), et qui servait pour la grillade des arachides. Je mimais et imitais le son de la guitare, sous l’oranger de la cour pendant que les morves coulaient des narines (rires). Tout est parti de là, et franchement, je n’ai pas eu au départ, un maitre qui m’ait assisté.
Guinéenews : Une idole dans la pratique de la guitare, vous n’en aviez pas eu ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : Heureusement et j’insiste là-dessus, que j’avais un guitariste en face de moi, qui n’est autre que feu Lansana Condé, guitariste soliste du Horoya band national, et avant tout, ex-membre du Tinkisso jazz de Dabola. Je fus très tôt charmé par ces notes de guitare, et j’ai fait de lui plu tard mon maitre à la guitare. Ailleurs, j’ai été aussi séduit par plusieurs autres guitaristes de par le monde, et de par leurs genres musicaux, entre autres Georges Benson…
Guinéenews : Vous aviez eu des parcours, notamment sur le plan national et international. Pouvez-vous nous en donné des détails ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : Je suis parti de Kankan avant d’atterrir à Bamako. C’est une aventure qui m’est tombée dessus, après mes études à Bordeaux.
Directement, je suis allé chez feu Mory Kanté (paix à son âme), où je jouais ma guitare acoustique en compagnie de sa Kora. Nous étions soucieux, et pratiquement à la tâche, pour connaitre, comment introduire la Kora dans la musique moderne.
Curieux, je suis allé un jour, au motel de Bamako, où évoluait l’orchestre ‘’ Les Ambassadeurs du Motel de Bamako’’. C’est ainsi sans le savoir, que je fus testé par mon frère feu Manfila Kanté, qui était le guitariste soliste de cet ensemble orchestral, fourré de plusieurs artistes de talents, notamment Salif Keita. Pour un test, et au beau milieu de l’interprétation du solo de ce légendaire titre ‘’El-Maniceros’’, il me tendit la guitare, et l’essai fut concluant. C’est ainsi qu’il me proposera le voyage d’Abidjan, pour une tournée en compagnie de l’orchestre. A Abidjan, Feu Manfila Kanté me confiera à feu N’Koro Oussou, qui dirigeait cet autre ensemble orchestral dénommé ‘’Temtemba’’, très célèbre à l’époque dans l’animation des réjouissances culturelles en Côte d’Ivoire.
Au retour de leur tournée, une fois qu’ils ont rejoint Bamako, la décision de tenter l’aventure en Côte d’Ivoire fut prise. 7 musiciens dont feu Manfila Kanté et Salif Keita, reviendront en Côte d’Ivoire, pour ainsi créer les ‘’Ambassadeurs internationaux’’. Le non-voyant feu Amadou, du célèbre duo ‘’Amadou et Mariam’’, ne fera pas partie du voyage. Ce qui du coup, m’amena à prendre la guitare d’accompagnement au sein des ‘’Ambassadeurs internationaux’’, car feu Manfila m’avait déjà préparé pour cette relève. Après de sérieuses préparations, nous sommes allés enregistrer l’album ‘’Mandjou’’ au studio de la RTI. Pour votre gouverne, c’est à Yamoussoukro, qu’une copie de cet album a été offerte au feu Président Ahmed Sékou Touré (paix à son âme). Voilà en bref, comment est partie ma carrière internationale.
Guinéenews : Sur le plan national, et avant votre carrière internationale, vous aviez appartenu à quelques orchestres, parlez-nous-en ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : J’ai en tout premier lieu joué dans l’orchestre ‘’Sanankoro Sofas’’ de Kérouané, en qualité de guitariste soliste et chef d’orchestre. Suite à une quinzaine artistique organisée à Kankan, mon oncle à l’époque secrétaire fédéral de Dabola, m’a intimé l’ordre de rejoindre immédiatement ma ville natale, puisque Dabola avait un problème de guitariste. Après la quinzaine, j’ai rejoint le ‘’Tinkisso jazz’’ de Dabola, où j’ai passé le bac pour être admis à l’Institut Julius Nyerere de Kankan.
Guinéenews : Aviez-vous continuez, parallèlement à vos études universitaires, à pratiquer la musique ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : A l’université, nous étions trois guitaristes, et on s’estimait être l’orchestre de l’IPK. Feu Dyéli Fodé Kouyaté était au chant, Diango Cissé, alias Coplan (actuel maire de Kindia), jouait à la basse, et moi-même à la guitare d’accompagnement et solo. Il arrivait occasionnellement de partager la scène, avec le 22 band du grand feu N’Dyéti Balakala, qui évoluait dans la salle de la permanence fédérale appelée ‘’Bateau’’.
Guinéenews : Sans discrétion, dites-nous pourquoi, et qu’est-ce qui vous a motivé à tenter cette aventure de quitter le pays natal ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : Je ne peux pas expliquer réellement ce qui a motivé ma décision. C’est subitement venu, et j’avais une moto que j’avais vendu déjà, je suis venu à Dabola, pour aider ma mère dans les travaux champêtres. Pendant que je l’aidais, au fond de mon cœur, je pleurais parce que ma décision était prise pour partir. Je ne pouvais pas lui dire au revoir, et c’était plus fort que moi. Vous savez, Rabelais a dit «… qu’il est fou d’attendre, quand la chance est plus grande que l’espérance… ». De retour à Kankan, je me suis embarqué pour Siguiri, et voilà que je me retrouve à Bamako. Toutefois ma décision était de venir à Dakar, ensuite rejoindre la France. Mais le destin en a décidé autrement.
Guinéenews : Pouvez-vous nous raconter vos premiers moments en compagnie de Salif Keita, cette grande légende de la musique africaine et internationale ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : La première fois que je suis allé au Mali en vacances, c’était en 1976. J’ai fait pratiquement la connaissance de Salif Kéita. Pendant ce séjour, avant que je ne revienne en 1977, j’ai eu à collaborer avec lui, en compagnie du groupe les ‘’Ambassadeurs internationaux’’ à Abidjan. J’étais guitariste accompagnateur, Salif chanteur, et je ne dirais pas chanteur principal non plus, parce qu’il y avait d’autres grands chanteurs, et chacun avait son chemin. Donc c’est de cette première collaboration, que tout a continué avec Salif Kéita.
Guinéenews : Est-ce pouvez-vous, vous rappelez des premières compositions musicales, que vous aviez eu à accompagner Salif Kéita au chant ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : C’est difficile de me situer sur cette question, puisqu’il y en avait plusieurs. Si vous prenez l’album, où il y a le titre ‘’Mandjou’’, dédié au feu président Ahmed Sékou Touré, tous les accompagnements ont été joués par moi.
Guinéenews : Manfila Kanté, n’Koro Manfila (paix à son âme), comme l’aimait l’appeler Salif Keita. Quelles étaient les relations ou collaborations entre vous, et cet autre virtuose de la guitare africaine de Guinée ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : De tout le temps, nos relations ont été intimes voire fraternelles. Il était ce grand frère, de même famille, si je peux me le permettre, qui m’a encadré, et m’a appris tas de choses dans le domaine musical.
Guinéenews : Chanteur, guitariste, auteur et compositeur, parlez-nous de votre discographie ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : Je n’ai pas eu beaucoup d’albums sur le marché, et cela s’explique par le fait, que je me suis beaucoup plus investi pour les ‘’Ambassadeurs internationaux ‘’, et encore plus focalisé sur les activités de Salif Kéita. A ce jour et à mon actif, j’ai au moins sur le marché 4 à 5 albums.
Guinéenews : Vous vous êtes séparé finalement avec ‘’Les ambassadeurs internationaux’’. Qu’est-ce qui pourrait expliquer votre départ de ce groupe ?
Ousmane Kouyaté ‘’Kéfimba’’ : La scission entre les ‘’Ambassadeurs internationaux’’, est survenue en fin 1980, après notre séjour aux Etats-Unis pour l’enregistrement de 2 Albums. Nous étions au nombre de 4 : feu Manfila Kanté, Salif Kéita, Moussa Cissoko et moi-même. On s’était fait complété par d’autres américains, ainsi que Rey Léma, qui a fait le clavier. L’enregistrement a été réalisé au studio OMEGA, avec le management de Robert Djong, et sous la recommandation de l’Ambassadeur de Guinée à l’époque aux USA, Mamady Condé. A notre retour, il y a eu des petits problèmes qui m’ont poussé à quitter le groupe, parce que je ne voulais pas en faire un scandale, et qui ne valait la peine. Pour moi la solution la plus plausible, était de me défaire du groupe, sans fracas, prendre la tangente, et m’occuper autrement de moi-même.
(A suivre)
Entretien réalisé par LY Abdoul pour Guinéenews

