Depuis l’avènement du CNRD, les gestes de reconnaissance envers le monde de la culture se multiplient : dons de logements, de véhicules ou prises en charge médicales d’urgence sous l’impulsion du président Mamadi Doumbouya. Si le ministère de la Culture, dirigé par Moussa Moïse Sylla, s’active pour structurer le secteur, une ombre plane sur le tableau : le glissement de certains artistes vers une forme de mendicité décomplexée, sur les plateaux télé comme sur les réseaux sociaux.
Pour décrypter ce phénomène qui entache le prestige de la profession, Guinéenews a rencontré Sékou Conté, dit « Wastério ». Musicien, chef d’orchestre et chercheur diplômé de l’école de jazz de Paris (CIM), il livre un regard sans concession sur la dignité de l’artiste guinéen. Entretien
Guinéenews : Pour de nombreux observateurs de la scène culturelle guinéenne, la mendicité semble gagner du terrain chez plusieurs de nos vedettes et chanteurs. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Sékou Conté « Wastério » : Ce n’est pas une observation infondée, car cela se déroule sous les yeux de tous. Je pense que cette situation justifie, comme je l’ai toujours affirmé, la mauvaise gestion des œuvres de l’esprit. Les artistes sont perpétuellement dans le besoin, quels que soient le succès obtenu ou les revenus générés. Au final, c’est la détresse qui s’installe, et pour beaucoup, une forme de mendicité s’y substitue, au détriment de la dignité humaine. Je confirme avec regret cet état de fait. Mais si la mendicité devient une fonction pour l’artiste, quel avenir réservons-nous à notre musique ? L’inspiration se limitera aux chants de louanges, étouffant toute créativité. Je rejoins donc les observateurs qui dénoncent cette dérive.
Guinéenews : Les appels au secours et les dons se multiplient au point de devenir une véritable épidémie. Ne pensez-vous pas qu’il s’agisse plutôt d’une forme de reconnaissance pour l’implication de ces artistes lors des campagnes présidentielles ?
Sékou Conté « Wastério » : Si cela se confirmait, je ne partagerais pas cet avis. De prime abord, les chanteurs ne pensent qu’à eux-mêmes. Pourtant, pour créer de la musique, il faut des musiciens. Dans la pratique, les instrumentistes effectuent 80 % du travail, que ce soit en studio ou sur scène. Nous sommes les amis et collaborateurs de ces « vedettes » durant la phase de création, mais dès que les retombées financières arrivent, les ponts sont coupés. C’est ce péché d’égoïsme qui finit par rattraper les chanteurs. Je pense que les autorités devraient également se tourner vers les musiciens qui travaillent jour et nuit.
Malheureusement, par pur intérêt, les instrumentistes sont mis à l’écart. Le Ministère de la Culture ne maîtrise pas ces ressources humaines pourtant qualifiées. Quel chanteur n’a pas dédié un hommage au président de la République ? L’a-t-il fait seul devant son micro ? Non, ils ont tous été accompagnés par des musiciens. Si ces dons sont des récompenses, alors nous sommes les grands lésés de cette situation. Nous restons dans l’ombre pendant que ceux qui devraient nous défendre ne pensent qu’à leur propre confort. Depuis la fin des activités électorales, ni ces chanteurs ni le gouvernement ne nous ont réunis pour nous adresser le moindre remerciement.
Guinéenews : Vous vous sentez manifestement marginalisés. Que préconisez-vous pour que les musiciens sortent de l’ombre et bénéficient du même traitement que les chanteurs de premier plan ?
Sékou Conté « Wastério » : Plusieurs facteurs expliquent cet oubli. C’est une forme de brimade qui ne date pas d’hier. La Guinée a connu de célèbres instrumentistes, mais de tout temps, ce sont les chanteurs qui ont récolté les lauriers. Aujourd’hui, cela est dû à l’égocentrisme de nos collègues, mais aussi à certains cadres du département de la Culture qui, par manque de discernement, nous relèguent au second plan. Il est souhaitable que ces pratiques soient revues en profondeur et que chacun puisse s’exprimer librement. Logiquement, à travail égal, la reconnaissance devrait être égale.
Guinéenews : Quel conseil donneriez-vous à vos confrères qui cèdent à cette tendance de la mendicité publique ?
Sékou Conté « Wastério » : Je leur dirais de respecter leur carrière et de suivre les principes fondamentaux de notre métier. Nous ne sommes pas des exceptions : la musique est universelle, nous utilisons les mêmes notes et les mêmes rudiments partout. Nous avons longtemps alerté sur ces incohérences, mais ils n’ont pas écouté, et aujourd’hui cela s’étale de façon peu glorieuse sur les réseaux sociaux. Je conseillerais à chacun de se former et d’apprendre pour rester compétitif, plutôt que de se lancer dans une course effrénée au gain facile.

