Le ministre Yéro Baldé : « Notre rêve est que l’éducation en Guinée soit l’une des meilleures en Afrique ».

26 septembre 2017 14:14:20
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Dans la deuxième partie de notre entretien, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Abdoulaye Yero Baldé, visiblement à l’aise dans ses dossiers, aborde, sans langue de bois, les remous dans les universités privées, la non-orientation des étudiants dans le privé et en médecine, les perspectives de son département dans l’avenir et la vie sous pression du ministre.

« Nous allons continuer toujours les réformes, comme je l’ai dit notre objectif, c’est de faire en sorte que l’éducation en Guinée dans son ensemble soit l’une des meilleures en Afrique », a-t-il martelé.

Guinéenews : la question brûlante de l’actualité, c’est le bras de fer qui existe entre votre département et les universités privées. Concrètement, quel est le nœud du problème ? Ensuite, pourquoi avez-vous décidé de mettre fin à l’orientation des étudiants vers le privé ?

Abdoulaye Yero Baldé : écoutez, pour moi je ne parle pas de bras de fer. Ce qu’on fait est normal et logique. L’État dépense énormément d’argent pour l’enseignement supérieur bien que cela soit globalement faible par rapport aux pays de la sous- région, par rapport même au budget national. Parce que tous les trois secteurs de l’éducation réunis, c’est à peu près 15 à 16 pour % du budget. Il y a eu un effort parce qu’avant l’arrivée du président au pouvoir, je crois qu’on était aux alentours de 5%. Donc 16%, c’est beaucoup. Mais nous avons aussi le devoir en tant que responsable de ce département de voir où va l’argent de l’État ? Est-ce qu’il est utilisé rationnellement ? Il y a tellement de besoins qu’on ne peut pas dépenser sans savoir exactement comment on dépense, d’où la qualité de la dépense. Il faut s’assurer que le peu qu’on reçoit soit bien dépensé avant de tendre la main à l’État et dire qu’il faut l’augmenter. Donc, ce que nous avons essayé de faire. D’abord, il faut contrôler les effectifs puisqu’on ne comprenait pas que chaque année, ça augmente c’est des ressources, c’est des saignées pour l’État. Donc, c’est pour cela nous avons entamé le recensement biométrique pour connaitre exactement le nombre des étudiants. Ce n’est pas fait contre quelqu’un mais c’est pour rationaliser les dépenses et mieux les orienter. C’est tout ce que nous avons fait. Ça ne plait pas à certains je ne sais pas pourquoi ? Il y a des intérêts en jeu, mais nous c’est un travail que nous faisons et que nous allons continuer chaque année. Tous les nouveaux entrants vont être biométrisés pour s’assurer qu’ils sont effectivement étudiants. C’est comme ça qu’on peut améliorer la qualité aussi. Comme je le dis sur le plan pédagogique si vous ne connaissez pas le nombre de vos étudiants, vous ne pouvez pas faire de planification à long terme et répondre aux besoins de notre économie, de notre société.

 

Guinéenews : nous avons parcouru le rapport de la commission nationale de réflexion sur l’éducation. Dans un passage, nous avons constaté, par exemple, qu’un montant colossal est décaissé pour scolariser 21% des étudiants des universités privées, soit à peu près le même montant pour scolariser sensiblement 79% des étudiants des universités publiques.

Abdoulaye Yero Baldé : vous avez vu déjà le déséquilibre. Maintenant, nous sommes montés à 1 450 milliards au premier trimestre 2017. Et depuis 2014, les subventions faites aux universités privées sont supérieures à celle faites aux universités publiques. Il y a quelque chose qui ne va pas. Cela est d’autant vrai que les effectifs ne sont pas les même. Il y a plus d’étudiants dans le public que dans le privé. Donc vous-même, vous posez cette question, qu’est ce qui se passe? C’est de notre devoir de faire le travail nécessaire pour qu’il y ait la transparence dans la gestion des ressources qui sont affectés au ministère de l’enseignement supérieur en particulier et au ministère de l’éducation en général. C’est que ça ne plait pas à beaucoup de gens mais nous faisons simplement notre travail.

Guinéenews : depuis deux ans, aucun étudiant n’est orienté médecine, expliquez- nous les raisons ?

Abdoulaye Yero Baldé : voulez-vous se faire soigner par un bon médecin ou par un mauvais médecin ? Je vous laisse les soins de répondre à ma question. C’est simple, allez- y à la faculté de médecine, allez voir les équipements, les bâtiments, les laboratoires et si vous pourrez être capable de former quelqu’un dans ces conditions je vous tire mon chapeau. Mais vous allez créer beaucoup de criminels. Une de vos collègues a perdu la vie dans les mains de médecins clandestins. Nous devons assainir le secteur. Les reformes sont dures mais il faut voir à terme à quoi nous allons aboutir. Nous voulons d’ici dix ans, que nous ayons l’une des meilleures facultés de médecine en Afrique, c’est notre objectif et pour cela, nous avons entrepris la réforme du système de formation en santé avec la collaboration de l’OMS qui nous a financé l’étude de faisabilité.

Le rapport final vient de sortir, l’appui du Japon également et nous travaillons avec le ministère de la santé tous ceux qui sont concernés pour que très rapidement on puisse avoir une faculté de médecine digne de nom. Là il s’agit de la vie des personnes, ce n’est pas de l’économie qu’on est en train de faire, mais c’est la vie et tout le monde se plaint aujourd’hui que nos hôpitaux sont des mouroirs. Mais qui soigne ? C’est celui qui a été formé, mais s’il est mal formé comment va-t-il soigner ? Donc c’est une question très logique, on forme quand on peut quand on ne peut pas former il ne faut pas le faire. Je vous donne un exemple. Je rentre d’une visite en Tunisie où nous avions une rencontre avec mon collègue de l’enseignement supérieur et la ministre de la santé de Tunisie. Quand je lui ai dit que nous avons plus de trois mille étudiants en médecine, ils se sont pris la tête. Proportionnellement à des pays très peuplés, nous formons plus en médecine mais c’est sur du faux que nous formons il faut que je vous le dise franchement, on ne forme pas bien en médecine. Ce sont ceux qui se battent pour aller à l’étranger qui se forment bien. Avant, on formait bien en médecine mais depuis des décennies la qualité de la formation ne fait que baisser. On n’a même pas d’équipements, de laboratoires pour former les gens. Donc, c’est pour cette raison qu’on a fermé jusqu’à ce qu’on finisse la réforme qui est entamée et je pense que dans les années à venir, ce sera fait.

Guinéenews : si vous décidez d’un coup de ne pas orienter les étudiants vers les universités privées, cette année, avez-vous les classes suffisantes pour accueillir tous les nouveaux bacheliers ?

Abdoulaye Yero Baldé : faites simplement le calcul. L’année dernière, il y a eu 36 mille étudiants admis au baccalauréat, dont 16 mile réellement au fond parce que ce sont 16 mille bacheliers, qui ont eu 10 de moyenne effectivement au baccalauréat. Les 20 mille autres ont été repêchés grâce aux notes de classes, vous savez souvent comment ça se passe dans notre pays, le marchandage des notes. Et nous avons orienté 31 mille étudiants sur les 36 milles dans le public dont 27 000 dans le supérieur et 4 000, si j’ai bonne mémoire dans l’enseignement technique. Bon, nous avons un stock de 31 000 à peu près, cette année, nous avons 23 000 admis. Donc, nous avons encore près de 7 000 places disponibles puisqu’on a pu absorber tous les étudiants admis, l’année dernière dans les universités publiques les 31 000 que nous avons envoyés sans problème.

Guinéenews : n’y aura-t-il pas des effectifs pléthoriques dans les amphithéâtres?  

Abdoulaye Yero Baldé : en quoi ? Parce que chaque année, il y a des étudiants qui sortent, d’autres, qui rentrent. Donc, si on a pu orienter 27 000 ou 31 000 dans le public pourquoi on ne peut pas orienter 23 mille puisque les gens avancent donc il y a des places qui se libèrent. Il n’y a pas d’effectifs pléthoriques à ce niveau. L’année dernière on avait envoyé plus de 7 000 étudiants à l’Université de Sonfonia cette année c’est 4 000 étudiants et quelques seulement on envoie à Sonfonia. Kankan la même chose chaque université publique a vu ses effectifs baisser à cause du nombre des bacheliers admis. Il y a l’enseignement technique qui reçoit aussi des admis. Donc, on envoie à peu près 18 ou 19 000 dans le public, le reste c’est dans l’enseignement technique.

Guinéenews : Dites- nous alors quel est le sort des étudiants qui ont déjà commencé leur cursus dans les universités privés ?

Abdoulaye Yero Baldé : ils continuent leur formation. Non, non et non ils continuent toujours ceux qui vont passer en deuxième année ils restent dans le privé. On parle des nouveaux bacheliers, seuls les nouveaux bacheliers mais tous ceux qui sont dans le privé, on continuera de payer leur formation, l’État va continuer à payer, on ne les sortira pas. Qui vous a dit qu’on les fera sortir ?

Guinéenews: c’est une inquiétude.

Abdoulaye Yero Baldé : non, vous aussi, on ne peut pas les faire sortir ce ne serait pas normal. On n’est pas là pour faire du tort à quelqu’un. Il reste dans le privé ils continuent leur scolarité et l’État va continuer à payer.

Guinéenews: Justement par rapport à la non- orientation des étudiants dans les universités privée, le député Ousmane Kaba affirme que l’État risque de perdre 600 emplois. Que répondez-vous à cette affirmation ?

Abdoulaye Yero Baldé : l’État n’a rien à perdre. Je ne sais pas qu’est-ce qu’on va perdre parce que les enseignants du privé la majorité viennent du public. Donc, au contraire nous nous allons renforcer chez nous ils vont plus rester au public pour enseigner parce que beaucoup allaient enseigner au privé au détriment du public. Dans cette logique, ils reviennent normalement enseigner donc je ne vois pas là où il y a une perte globalement en terme de chômage non. Les enseignants sont payés par l’État. L’État payait non seulement pour les étudiants qui sont orientés dans le privé, mais aussi il perdait puisque les enseignants allaient dans le privé au détriment du public alors qu’ils sont payés toujours par la fonction publique.

Guinéénews: l’ancien ministre Papa Koly Kourouma estime également que l’État devait soutenir l’enseignement privé au lieu de le tuer. Que pensez-vous de cette accusation ?

Abdoulaye Yero Baldé : Mais l’État a toujours soutenu le privé sinon le privé n’aurait pas existé. Mais si l’État peut accueillir ses étudiants, on dit enseignement privé, le privé c’est quoi? Tu cherches tes clients, il ne faut pas compter sur un seul client. Moi je ne comprends pas cette logique-là, on se dit qu’on est libéral mais on s’agrippe à l’État je ne comprends pas. Moi quand j’ai ma boutique celui qui veut il vient faire ses achats, celui qui veut, il ne fait pas ses achats chez moi. On ne force personne à venir faire ses achats. Donc, je ne vois pas où est le problème. Si quelqu’un veut venir faire de la publicité s’il veut il vient à Guinéenews mais vous ne forcerez personne à venir communiquer chez vous. Bon, c’est la même chose, c’est le privé. On n’est pas contre le privé, tout le cadre a été créé pour que le privé existe, si on était contre on supprimait c’est tout mais on n’est pas contre.

Guinéenews : concrètement dites- nous qu’est- ce qui vous a poussé  à refuser d’orienter les étudiants dans les universités privées cette année? Est-ce la qualité de l’enseignement ?

Abdoulaye Yero Baldé : Je l’ai dit et le répète encore… On a les capacités d’accueillir nos étudiants, pourquoi envoyer ailleurs ? Mettez-vous dans votre propre famille vous pouvez loger votre enfant chez vous pourquoi vous allez louer une maison quelque part pour le loger là-bas? Est-ce que cela a un sens ? Voilà.

Guinéenews: est ce qu’il y a une possibilité pour les étudiants qui ne veulent pas aller au public de s’inscrire au privé?  

Abdoulaye Yero Baldé : Ils vont à leurs frais ils payent c’est tout. Ils ne sont pas obligés de venir dans le public. L’année dernière certains ne sont pas venus dans le public pourtant ils étaient orientés dans le public mais ils ont préféré aller dans le privé, après, ils ont cherché à revenir dans le public on leur a dit : pas question.

Guinéenews: quelles sont vos perspectives dans les prochaines années ?

Abdoulaye Yero Baldé : Nous allons continuer toujours ces réformes, comme je l’ai dit l’objectif c’est de faire en sorte que la Guinée, l’éducation en Guinée dans son ensemble soit l’une des meilleures en Afrique. Que les gens viennent étudier chez nous, que les guinéens se sentent à l’aise pour étudier chez eux et que tout le monde ait accès à une formation de qualité. C’est l’objectif et la qualité ça ne s’arrête pas dans le temps c’est tout le temps. Renouveler les programmes, la pédagogie, avoir les infrastructures construire et entretenir, anticiper que la population guinéenne est croissante donc dans quelques années encore les problèmes d’effectifs vont se poser donc il faut travailler sur l’aspect pédagogie et l’assurance qualité vont continuer. Et nous espérons aussi qu’à terme les entreprises que çà soit du secteur privé vont massivement recruter en Guinée parce que nous voulons assurer cette formation qui doit répondre au marché de l’emploi.

Guinéenews: la recherche scientifique est considérée comme le parent pauvre de votre département depuis plusieurs années. Que faites-vous concrètement pour renverser la tendance ?

Abdoulaye Yero Baldé : tout à fait, vous avez raison, nous espérons augmenter fortement le budget de la recherche parce qu’il y a un gros potentiel si vous voyez le centre de recherche sur les plantes médicinales de Dubréka qui a mis au point des produits de très bonnes qualités à base de plantes qui sont même reconnus à l’étranger et ce centre a plusieurs brevets déjà accepté en France on peut le voir en ligne. Nous avons aussi à Faranah la recherche se poursuit très bien sur le type de riz de qualité mais ce n’est pas suffisant. Il faut mettre un budget conséquent et recruter des chercheurs de hauts niveau pour assurer un meilleurs devenir à ce secteur qui a été délaissé pendant longtemps. Et je pense que dans ce cadre- là je ferai l’effort nécessaire avec le gouvernement pour qu’on accorde beaucoup plus de crédits à ce secteur. D’ailleurs nous sommes même en train de faire une reforme même du système de recherche parce que tel qu’il est actuellement il ne répond plus au besoin du monde moderne  et nous sommes en train de travailler sur les textes nécessaires pour faire une reforme totale du système de la recherche scientifique.

Guinéenews: vous avez engagé des reformes dans le cadre du payement des bourses d’entretiens des étudiants où en êtes- vous ?

Abdoulaye Yero Baldé : après la biométrie, les cartes ont été imprimées mais nous attendons d’avoir tous les équipements nécessaires j’espère que le budget va nous accompagner nous allons trouver un mécanisme peut être à travers les inscriptions pour acquérir cet équipement. En fait, l’étudiant va recevoir directement sa bourse sur sa carte. Parce que le système tel qu’il est aujourd’hui n’est pas efficient, il y a beaucoup de déperditions. Donc, une fois qu’il a sa carte il pourra aller même à un kiosque c’est-à-dire ça peut créer même des emplois pas seulement au niveau des banques on peut aller retirer l’argent dans une banque ou même chez un boutiquier et mettre sa carte mais il faut qu’il mette son empreinte digitale. Donc ça nous permet de savoir qui a reçu l’argent d’une part. D’autre part, ça nous permet aussi de contrôler les effectifs. Trois enfin, ça crée des activités un peu partout autour des universités. Les gens peuvent avoir même les stations ou les kiosques Orange Money.

 

Gunéenews : n’y a-t-il pas un risque de payer un étudiant qui ne viendrait pas à l’école avec sa carte biométrique ?

Abdoulaye Yero Baldé : c’est ce que je vous dis. Là maintenant c’est aux responsables des établissements de nous faire remonter l’information. Je suis sûr que 99 % des étudiants vont en classe, mais ceux qui ne vont pas en classe, c’est une question de conscience, de responsabilité quand on est étudiant on devient déjà très responsable. Il y a ce risque mais on ne peut pas tout faire bien à cent pour cent. Mis l’essentiel déjà, ça nous permet de mieux contrôler les circuits et les fonds.

Guinéenews : question indiscrète, la vie de ministre est-elle facile ou pas ?

Abdoulaye Yero Baldé : c’est une vie sous pression, je le dis. (Il rit aux éclats). Vous êtes constamment sous pression, vous dormez très peu.

Guinéenews: nous le disons parce que tout le monde veut être ministre en Guinée.

Abdoulaye Yero Baldé : justement, ce serait bien. Vous avez raison, les gens ne voient que peut être l’aspect ministre mais c’est beaucoup de boulot et vous dormez très peu, les gens souvent ils ne comprennent pas mais vous avez accepté de le faire ce n’est pas facile mais exaltant dans le sens où vous pensez que vous contribuez au développement de votre propre pays.

Entretien réalisé par Dalanda, Le Sérum, Alhassane et Abdoulaye