Vulnérabilité des médias guinéens : Mise à mal de l’indépendance des journalistes (2ème partie)

29 juin 2017 10:10:42
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Auteur : Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry, Guinée

Il se peut qu’un journaliste accepte les largesses du président de la République sans pour autant qu’il ne se montre par la suite docile ou accommodant à son égard dans le traitement des informations qui le concernent. Le contraire non plus n’est pas à exclure. Toutefois personne n’a la capacité de savoir à la place du journaliste lui-même, son intention réelle. Il serait contreproductif de gaspiller son énergie à spéculer sur l’intention d’un tel journaliste sans être taxé, avec raison, d’intenter un procès d’intention à son encontre. Ce qui importe par-dessus tout au regard de l’éthique journalistique, ce n’est pas l’intention, mais plutôt l’acceptation de ces largesses. Ce dernier acte lui est par contre factuel et confère au public un droit de jugement et d’appréciation.

En tout état de cause, la notion d’indépendance connait aujourd’hui d’extraordinaires évolutions pour certains professionnels comme les journalistes qui agissent dans l’intérêt public. La forme d’indépendance exigée de ces professionnels n’est pas seulement une indépendance technique, elle doit être aussi apparente. Au-delà de l’indépendance qui doit caractériser techniquement le travail du journaliste, il doit également, pour maintenir la confiance du public, lui donner l’apparence, le sentiment qu’il est indépendant. Ainsi tout membre du public peut estimer que l’acceptation de cet argent met à mal l’indépendance apparente du journaliste et porte atteinte aux règles de sa déontologie, en ce qu’elles prohibent l’acceptation d’avantages des mains de la personne dont les actions sont susceptibles de se retrouver du jour au lendemain sous la critique quelque fois acerbe de la plume du bénéficiaire.

Intenable statuquo des médias de service public

Contrairement à une croyance souvent répandue, un diffuseur public comme la RTG (radio et télévison guinéennes) bien que financé par l’État n’est pas un média d’État, plutôt un média de service public. Ainsi, la ligne éditoriale de ce média n’a pas à être définie par le gouvernement. C’est généralement par voie législative que l’objectif poursuivi par ce type de média est déterminé comme c’est généralement le cas ailleurs. Compte tenu de l’origine publique de leur financement, les médias de service public devraient être en principe plus indépendants que les médias privés, qui eux, pour leur financement, sont soumis aux aléas du marché. Par conséquent, la RTG doit être alignée sur les normes élevées d’indépendance y compris à l’égard du gouvernement. Les questions de la liberté éditoriale des médias de service public et de leur financement sont souvent posées en démocratie.  Se référant à l’Allemagne, plusieurs décisions de sa cour constitutionnelle indiquent que les länder ont une obligation positive tirée de la constitution pour financer l’audiovisuel public, sans pour autant que ce financement puisse se traduire par une quelconque ingérence de l’État dans l’orientation éditoriale de ce média. Dans le même sillage, on voit que la BBC au Royaume-Uni, qui a la réputation mondiale d’être un média indépendant est en réalité un diffuseur public régit par un code de déontologie faisant référence aux meilleures pratiques admises dans l’industrie. In fine, les médias de service public doivent pour leur indépendance garder une certaine distance avec l’État. Ce qui n’est pas le cas du diffuseur public guinéen.

En Guinée, deux principaux facteurs font obstacles à l’indépendance des diffuseurs publics. Le premier est la présence d’une forte culture de redevabilité de leurs dirigeants à l’égard du gouvernement et non du public. Le second est le statut public du journaliste. Pour prétendre à l’indépendance, un changement de cap est indispensable. L’allégeance du journaliste du secteur public au gouvernement doit être un vieux souvenir. De plus, la loi doit rendre le statut de ce journaliste compatible avec la liberté de ton qu’exige le bon fonctionnement d’un media indépendant.

Pourtant, rien n’interdit à l’État d’avoir un organe de presse exclusivement dédié à sa cause, comme c’est le cas d’ailleurs, ou encore à un média privé de s’aligner sur les positions gouvernementales. A des degrés divers, ces médias sont considérés comme des appendices de l’État.  Aux yeux du public, il ne sera pas étonnant, compte tenu de leurs lignes éditoriales, qu’ils se délient publiquement ou dans la pratique des règles qui régissent le traitement impartial de l’information, surtout lorsqu’elle à trait au gouvernement. Le fait pour ces médias alignés de se  retrouver dans les grâces du pouvoir est par ailleurs possible en vertu du principe de pluralité des courants de pensées, consacré par la constitution et par la nature d’une société qui se prétend libre, démocratique, et tolérante.

Amère réalité des médias dits indépendants

L’indépendance tant réclamée des médias est une notion suffisamment complexe pour être pure. En effet, il y a entre les règles et la réalité, un fossé de dimension variable selon les sociétés. Chaque société vit sa propre réalité historique, politique, économique et culturelle et les défis qui se posent à elle concernant l’indépendance des médias est très souvent tributaire de ces réalités. A titre d’exemple, les défis à relever par la France et la Guinée pour ce qui est de l’indépendance des médias ne sont pas les mêmes, même si le but à atteindre est commun, à savoir la diffusion d’une information crédible aux citoyens.

Dans les sociétés démocratiquement évoluées, où les médias sont puissants et historiquement bien organisés, l’indépendance des journalistes n’est pas totalement acquise. Cependant, elle demeure un idéal pour lequel ils se battent et un défi constant qu’ils essaient de relever quotidiennement. Dans ces sociétés, on sait que les entreprises de presse sont souvent absorbées et fondues dans de grands groupes financiers. Aussi qu’ils sont généralement dépendants pour leur survie des revenus de la publicité, sans oublier que les politiques à leur tour rivalisent d’ingéniosités pour exercer sur elles diverses influences qui sont de nature à affecter leur indépendance. Dans ces sociétés, existent donc des formes subtiles et sophistiquées d’influence des médias face auxquelles ces derniers essaient de trouver de nouvelles formes de régulation et de nouveaux modes d’interaction pour conserver l’âme de leur profession : la confiance du public.

Par ailleurs, dans une société qui est à la recherche de ses repères démocratiques comme la société guinéenne, les médias indépendants qui sont d’origine récente sont peu immunisés et plus vulnérables aux agressions venant de l’extérieur. Cette situation résulte d’une combinaison de facteurs. Les journalistes vivent mal de leurs salaires, la plupart d’entre eux sont sous payés à part ceux qui complètent leurs maigres revenus par les articles qu’ils vendent aux agences de presse internationale. Leurs droits en tant qu’employés sont insuffisamment respectés et ils sont sans couverture sociale. Ce qui explique le lancement des campagnes SOS pour venir au secours d’un journaliste malade par exemple. Les activités économiques étant au ralenti, les revenus émanant de la publicité, outre qu’ils sont repartis de façon inéquitable, sont faibles et ne permettent pas aux organes de presse de faire face à leurs charges. La rareté du financement des médias par le marché est plus ou moins comblée par une subvention publique allouée annuellement par l’État. La culture d’entreprise est aussi faiblement ancrée dans les organismes de presse ce qui les rend dans une majorité de cas déficitaires. Un autre point faible des médias en Guinée, est la sous formation des journalistes dont les effets sont souvent perceptibles à travers les dérives dont ils sont responsables. Ces facteurs loin de plaider en faveur de l’indépendance des médias, favorisent au contraire leur dépendance par une surexposition à des formes primaires d’influence. Le « journalisme alimentaire » est bien une invention guinéenne.

Lire : Vulnérabilité des médias guinéens : Comment rénover et consolider leur indépendance ? (1ère partie)

À suivre…