Vulnérabilité des médias guinéens : Comment rénover et consolider leur indépendance ? (1ère partie)

28 juin 2017 13:13:10
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Auteur : Youssouf Sylla, analystejuriste, à Conakry, Guinée

Le 15 juin 2017, le président de la République a organisé à l’honneur des journalistes guinéens un important diner au cours duquel, il a fait preuve à leur égard d’une générosité en offrant à chaque invité la somme de 750.000 francs guinéens. La présente contribution ne s’interroge pas seulement sur les effets potentiels de l’acte présidentiel sur l’indépendance des medias, y compris ceux du service public. Elle aborde la problématique de cette indépendance dans son ensemble face aux agressions extérieures dont les medias sont la cible et qui viennent de toutes parts : de l’État, des partis politiques, des entreprises, etc. Elle décrit ensuite les faiblesses des medias guinéens en comparaison de ce qui se passe ailleurs, et propose la mise en place d’un ambitieux projet, le « projet Koula Diallo pour l’indépendance des médias »

Effets potentiels de la générosité financière du président de la République sur l’indépendance des médias

Le fait de participer à un dîner organisé par le président de la République suivi entre autres de discussions sur divers sujets est un événement tout à fait normal. Cela permet de briser la glace et de se connaître mieux. Cette pratique, courante dans les grandes démocraties comme aux États-Unis d’Amérique n’est pas dénouée de sens. Il s’agit aussi pour les politiques d’une opération de charme, de relations publiques au cours de laquelle, ils font passer quelques messages clefs. Cependant, quand les journalistes acceptent l’argent que le président de la République leur a distribué en de telles circonstances, sa générosité peut bien semer le doute et le trouble dans l’esprit du public en ce qui concerne son potentiel impact sur l’indépendance de ces journalistes. Il est donc possible de déceler au travers de cet acte une tentative manifeste d’embarquement des journalistes peu importe sa réussite. La tentative peut trouver sa raison d’être par le fait que le politique a un agenda différent de celui du journaliste. Alors qu’il est dans le moyen terme lorsqu’il cherche à consolider ou à acquérir le pouvoir, y compris par la manipulation des médias, le journaliste, lui, est dans l’immédiat, l’instantané, guidé par la diffusion en temps réel de l’information, s’il la diffuse sur internet. Le public est en droit de savoir si derrière cette générosité ne se trouve pas un agenda caché.

A ce propos, certaines raisons plaident en faveur de cet exercice présidentiel. On peut entre autres citer l’obsession de certains partisans du président par l’idée d’un troisième mandat et la posture présidentielle que prend de plus en plus El hadj Cellou Dalein Diallo à travers le statut du chef de file de l’opposition officielle qui lui est accordé. Ce statut le dote d’un important arsenal de guerre compte tenu de toutes les ressources financières et matérielles qui vont avec. Il y a donc de quoi déranger le camp présidentiel dans sa zone de confort et emmener le président à s’assurer qu’il est le seul maître des lieux, en cherchant notamment des alliés dans la presse locale. Une presse qui l’a jusque là jugé d’indifférent à son égard au profit de la presse internationale.

Toutefois, l’opération de relations publiques lancées par le président est de bonne guerre d’un point de vue politique. Dans cette perspective, lui, comme ses homologues d’autres pays ont souvent recours aux services d’anciens journalistes, fins connaisseurs des forces et faiblesses de l’environnement médiatique pour les besoins de la cause. A cause de sa forte personnalité, le président Barack Obama en son temps avait obtenu un traitement de faveur d’une grande partie des médias américains sans payer pour cela. Le contraire aurait été politiquement catastrophique pour sa carrière, et la réputation des médias concernés auraient pris un énorme coup. Comme pour dire que le risque réputationnel n’est pas partout pareil. En effet, les médias américains sont riches et ont une solide réputation d’indépendance. Ceux qui en doutent peuvent se souvenir de l’affaire Watergate qui a poussé le président américain Richard Nixon à la démission en 1973 pour éviter l’activation par le congrès d’une procédure de destitution à son encontre pour obstruction à la justice et abus de pouvoirs. Deux journalistes de Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein, avaient mené l’enquête pour démontrer que le bureau ovale avait commandité la mise en place d’un système d’écoute au siège du parti démocrate. Pour ce qui est de la surface financière des médias américains, rappelons tout simplement qu’il y a quelques années, le budget consacré par le New York Times seulement à la recherche d’informations avoisinait les 120 millions de dollars, de quoi faire des jaloux parmi les concepteurs de nos budgets nationaux.

Au final, pour une presse qui se réclame indépendante, l’acceptation de l’argent entre les mains de la personne qui est ou sera l’objet de son information pose de toute évidence un sérieux problème d’éthique. Ce d’autant plus que le journalisme est en Guinée une profession régie par la loi et certaines règles déontologiques. L’autorégulation par la déontologie prend partout dans le monde d’importantes proportions. En pratique journalistique, le convenable et le non convenable sont souvent appréciés à l’aune de règles déontologiques.

À suivre…