Violences et exploitation des enfants à Labé : des témoignages qui font froid dans le dos

19 juin 2017 16:16:35
0

En ce mois de juin, entièrement dédié aux tous petits en Guinée, la Rédaction régionale de votre quotidien électronique Guinéenews basée à Labé a voulu, à travers cette investigation, jauger le quotidien des mineurs sur le territoire de cette région administrative. Des violences en milieux scolaires en passant par l’exploitation économique jusqu’aux violences physique, morale et psychologique, le tout vous a été compilé dans cet élément avec des témoignages bouleversants.

Violences et exploitation des enfants en milieux scolaires 

En visite dans le quartier Companya, commune urbaine de Labé au début du mois de juin, les reporters de Guinéenews ont été surpris de rencontrer des jeunes en tenue scolaire transportant des boutures de manioc. Interpellée, Houleymatou Bah se confie: «nous amenons ces boutures de manioc chez notre maître.» De son côté, Mamadou Yaya Baldé en classe de 5ème année renchérit: «c’est notre maîtresse qui nous a commissionné. Nous envoyons ces boutures de manioc chez elle. Elle nous commissionne très souvent parfois et elle nous demande de puiser de l’eau.»

À quelques mètres d’eux, on est tombé sur Aïssatou Bah et trois autres de ses amies élèves en train de piler du manioc dans une concession. «Nous pilons le manioc pour notre maitresse», réagissent-elles. Un peu plus loin, nous sommes tombés sur un autre groupe de jeunes qui étaient en train de cueillir des mangues pour la même maitresse, affirment-elles.

Eu égard à tout cela, Guinéenews s’est rendu à l’école primaire de Companya à la rencontre de la maîtresse Aïssatou qui, à notre micro, a reconnu une partie des allégations des élèves. «Les enfants qui portent les boutures de manioc ont été commissionné par moi-même. Ce sont eux-mêmes qui ont manifesté le besoin de m’assister. Pour ce qui des autres cas, je ne sais pas. Il y a une vieille qui vit avec des élèves…», s’est-elle justifiée avec assez de difficultés.

Un constat identique a été observé à l’école primaire de Bowloko, au cœur de la ville de Labé où, selon nos informations, une maîtresse utiliserait ses élèves dans des travaux ménagers. Plus grave, la même maitresse est accusée par certains parents d’élèves d’utiliser les enfants comme manœuvre dans son chantier de construction d’une maison. Par peur de représailles, les élèves concernés se sont abstenus de commenter cette exploitation dont ils seraient victimes à notre micro.

Choqué par le comportement peu orthodoxe de cette maitresse, un parent d’élève qui a requis l’anonymat a décidé de briser le silence en ces termes : « quand les enfants partent à l’école, c’est pour étudier, ce n’est pas pour aller faire des travaux domestiques pour leur maitresse. On a un enfant ici qui a subi cette corvée à trois reprises avec cette maitresse de l’école primaire de Bowloko. Une fois, il est rentré très tardivement, lorsque  je lui ai demandé, il m’a répondu qu’il était allé faire des travaux pour sa maitresse.»

 

D’investigations en investigations, nous avons retrouvé et interpellé madame Idiatou Tounkara, la maitresse d’école mise en cause. Comme l’on pouvait s’y attendre, elle a nié ces accusations qu’elle a qualifiées d’allégations mensongères utilisées par les élèves lorsqu’ils ne sont pas dans les normes.

À la section préfectorale chargée des questions de l’enfance de Labé, Kadiatou Baïlo Soumano promet de sévir contre les acteurs si toutefois elle est saisie.

« Les violences en milieux scolaires son formellement interdites mais, c’est si on est informé qu’on peut réagir. C’est seulement hier que j’ai appris par le biais de quelqu’un que les enfants travaillent pour leurs maîtresses dans les écoles. Si je suis informée de cela, je vais dénoncer et chercherai à rencontrer les autorités scolaires afin que cela s’arrête. Donc, je demande à toutes les personnes de bonne volonté de signaler dans quelle école cela est en train de se faire. Je suis là pour défendre les enfants et je vais le faire », prévient-elle.

Exploitation économique des enfants:

Il suffit d’un petit tour par le marché central et ceux secondaires de Labé pour constater une présence massive des mineurs qui sont exploités pour des fins économiques. Nombreux sont des enfants qui portent des glacières, des plateaux pour soit vendre des sachets d’eau glacée, des galettes, des condiments, soit d’autres gadgets. Souvent, ces mineurs dont les âges varient entre 11 et 15 ans, acceptent de vendre à contre cœur. Ils sont, pour certains,  mis en demeure d’écouler leurs marchandises avant de rentrer à la maison.

Mamadou Issa Diallo, observateur de cette exploitation livre son constat : «régulièrement, nous voyons certains enfants vendre de la glace, d’autres ramassent des ordures contre de l’argent alors qu’ils n’en ont pas l’âge. Les parents devraient s’occuper des enfants dans les foyers.»

Chargée d’une grande quantité de chaussure à revendre, Mamadou Saliou Barry témoigne: « j’ai 17 ans et j’exerce beaucoup de métiers mais, c’est la vente des chaussures qui m’a attiré. Je vis seul et j’envoie souvent de l’argent à mes parents. Je voulais étudier mais les parents n’ont pas accepté. C’est seulement l’école coranique que j’ai faite. C’est un grand regret aujourd’hui pour moi car, je vois beaucoup d’amis qui ont étudié et qui font autres choses.»

« Je loge à Kouroula, quand je quitte l’école, je viens en ville pour vendre de la glace et des jus naturels. Des fois, je revends jusqu’à 12 000 GNF. Cela me plaît naturellement. C’est moi qui demande à ma tente de me laisser vendre. À mon retour, elle me donne soit 1 000 ou 1 500 GNF », a laissé entendre une jeune fille dont l’âge varie entre 13 et 14 ans.

Sur cet autre aspect, la position de Kadiatou Baïlo Soumano, chargée des questions de l’enfance à la préfecture de Labé affirme que ces pratiques constituent des actes d’exploitation intolérables. « Malheureusement aujourd’hui la tendance est inversée. Au lieu que la maman ou le papa sort pour chercher de quoi nourrir les enfants, aujourd’hui, ce sont des enfants qui sortent pour aller vendre des choses afin d’assurer la survie de la famille. C’est une chose qui n’est pas du tout normale», déplore-t-elle.

Enfants, ouvriers :

Les mineurs ne se comptent pas également dans les garages, ateliers de couture, salons de coiffures… alors qu’ils sont censés fréquenter l’école en lieu et place de ces métiers souvent imposés par des parents. Alpha Souaré, âgé de 14 ans, y est allé de son explication : « je suis sur les pas de mon papa qui est également mécanicien auto. C’est lui qui m’a initié à métier. C’est vrai que je voulais aller à l’école mais, je n’ai pas eu de chance. Dieu merci, je m’en sors bien dans la mécanique.»

Sur la même lancée, Binta Barry qui a à peine ses 12 ans témoigne : « j’ai étudié jusqu’en 4ème année et comme je n’évoluais pas, ma mère m’a envoyée dans cet atelier pour apprendre à faire de la couture. Je suis là depuis deux ans.»

Enfants de la rue et Enfants mendiants:

C’est un secret de polichinelle en affirmant qu’il y a en grand nombre à Labé des enfants sans domicile fixe, communément appelés ‘’enfants de la rue ou enfants mendiants’’. Une simple descente nocturne des reporters de Guinéenews aux abords du marché central nous a une fois de plus permis de nous rendre compte de l’ampleur effroyable de ce phénomène.

Originaire de Maci, dans la préfecture de Pita, Alphadio Diallo, âgé de 17 ans explique dans quelles conditions il passe la nuit au grand marché de Labé : « je passe la nuit dehors ici sans couverture. Les moustiques me piquent et comme mes amis je souffre énormément. Je vends de la friperie. Je n’ai jamais fait l’école. Il arrive que je me couche sans manger. Et parfois, on est dérangé par des personnes plus âgées et des ivrognes qui viennent arracher nos biens.»

Alimourana Diallo est un enfant mendiant natif de Thiaguel Bori, dans la préfecture de Lélouma, il soutient que quand il sort pour quémander, certains lui disent de repasser, d’autres le menacent. « Il y en a qui me donnent 500 GNF, 1 000 GNf et parfois 5 000 GNF. Quand je me déplace jusqu’à Pita pour quémander, je peux gagner jusqu’à 50 000 GNF. A Timbi Madina des citoyens me donnent entre 30 et 40 000 GNF», a-t-il confié.

Éducateur au foyer Saint-Joseph de Labé, Ervé Tolno n’a pas manqué de mots durs en parlant de ces enfants de la rue. «Les enfants que vous voyez en train de transporter des bagages au marché, fument de la drogue, volent, aspirent l’alcool et l’essence et font toutes sortes de bêtises », a-t-il dénoncé.

Sylla Amadou M’Boré, responsable de l’ONG Sabou Guinée qui a pour vocation de récupérer et rééduquer ces enfants, impute la responsabilité aux familles. «La rue n’engendre pas d’enfant, il n’y a pas d’enfant de la rue. Il y a un enfant en situation de rue parce que tous ces enfants-là sont issus des familles»,a-t-il précisé.

Autorités en charge de la protection des enfants, ONG, projets et programmes basés dans la région administrative de Labé, tous restent convaincus qu’il faut impérativement une implication rigoureuse de l’État afin de tenter d’inverser la montée en flèche des violences de tout acabit exercées contre les mineurs.