Tensions sociales, affaires des Zébus à Beyla, le ministre Ansoumane Condé sans détours (Interview)

11 novembre 2017 10:10:19
0

Il y a quelques semaines, la ville de Beyla a été sérieusement secouée par les manifestations des jeunes qui réclamaient de l’emploi, des infrastructures de base et l’amélioration des conditions de vie pour l’ensemble de la population. Une délégation conduite par Ansoumane Condé,  ministre conseiller à la présidence de la République, et dont fait partie le colonel Moussa Tiégboro Camara des Services spéciaux, s’est rendue dans cette ville à cheval entre la Haute Guinée et la Guinée Forestière pour s’enquérir de la situation sociale  qui y prévaut. Il a été également question pour la délégation de se pencher sur le cas de ces zébus envahisseurs dans la localité. Nous vous proposons l’interview que l’ancien ministre délégué au Budget, Ansoumane Condé, a bien voulu accorder à la rédaction de Guinéenews à Beyla.

Guinéenews : Monsieur le ministre-conseiller, au lendemain  des manifestations qui ont secoué la commune urbaine de Beyla, une délégation gouvernementale, conduite par vous-même, a quitté Conakry pour venir écouter la population et restaurer la quiétude dans la cité. Où en sommes-nous ? A quoi peut-on s’attendre ?

Ansoumane Condé : Merci beaucoup pour cette opportunité. J’avoue que depuis notre sortie, on n’avait accordé aucune interview. On travaille dans la discrétion et dans le calme. Mais je peux vous rassurer aujourd’hui que ce conflit qui avait dégénéré à Beyla est complètement derrière nous, par la grâce de Dieu, la contribution des uns des autres : les résidents, les filles et fils ressortissants  de Beyla à N’Zérékoré,  à Conakry et les autorités. Nous sommes parvenus à une compréhension entre les acteurs qui étaient à la source de cette agitation, une compréhension entre les acteurs  et les autorités qui étaient là pour encadrer, sauvegarder. Malheureusement, il y a eu des  incidents malheureux, quelques dégâts matériels. Mais grâce  à Dieu, avec l’arrivée des filles et fils ressortissants qui sont venus joindre leurs efforts à ceux  des résidents, qui cherchaient coûte que coûte à éteindre le feu, nous sommes parvenus à des résultats en quelques jours. Aujourd’hui, les filles et fils de Beyla sont réconciliés.  Les jeunes ont compris, ils se sont réconciliés avec les sages, leurs mamans et tout le monde. On peut dire que nous sommes rassurés.

Guinéenews : Est-ce qu’on peut s’attendre à une suite favorable par rapport aux points de revendication : la réfection des tronçons Beyla-Kankan, Beyla-Sinko ; le manque criard d’enseignants et de médecins ; la bonne gestion de l’hôpital ; la construction  des salles de classe supplémentaires par endroits ? 

Ansoumane Condé : Je pense que nous avons pris bonne note des points de revendication qui ne sont pas du tout nouveaux, ni pour nous, ni pour vous la presse. Ils ne sont pas spécifiques à Beyla . Ce sont des problèmes qui se posent à tout le pays. C’est même plus criard dans d’autres  contrées qu’à Beyla . Cependant, c’est leur droit. C’est le droit des citoyens, à un moment donné, de rappeler aux autorités qui les gouvernent, des besoins urgents qu’ils ont. Malgré l’incident, le fond reste le même, à savoir les problèmes d’enseignants, de médecins, de routes, d’eau. Ce n’est pas spécifique à Beyla. Nous avons pris bonne note. Nous allons relancer mais je peux vous assurer qu’avant notre arrivée à Beyla, nous avions rencontré  les autorités parce que nous savions que ces problèmes sont là. Nous-mêmes, nous avions fait des missions, nous avons fait des rapports. Ces mêmes  points figurent dans nos différents rapports. C’est ce que nous avons partagé avec nos jeunes frères. C’est ce que nous avons partagé avec nos mamans pour leur faire comprendre que leur combat est le nôtre. Mais ce n’est pas un combat spécifique à Beyla mais c’est national. La question du développement est transversale, elle n’est pas locale. Donc, il y a la question des combinaisons des moyens ; du choix des priorités dans le temps. On leur a fait comprendre que nous avons des informations comme quoi  il y a des dispositions qui sont prises pour certaines choses mais on n’a pas voulu s’engager là-dessus. Nous, nous ne voulons pas  que dans le feu de l’action, l’on prenne des engagements, comme si sans cette réaction, des fois  négative, on n’aurait rien fait, alors qu’il y avait des dispositions. Certes, tout ne sera pas réglé d’un trait mais ce qui reste clair, les bonnes dispositions sont prises pour qu’au moins pour les points qui paraissent élémentaires, des solutions rapides puissent être trouvées. Il faut attendre notre retour à Conakry pour rendre compte de notre mission et rencontrer les autorités compétentes pour qu’il y ait un meilleur suivi de la mise en œuvre de certaines opérations sur le terrain.

Guinéenews : Monsieur le Ministre, nous avons aussi constaté que votre mission sur le terrain  s’est élargie au cas des éleveurs. Que dites-vous pour le cas  précis de ces éleveurs  qui franchissent nos frontières illégalement?

Ansoumane Condé : Des éleveurs ? C’est un peu trop dire. Il ne s’agit pas d’éleveurs. Il s’agit du cas spécifique des zébus, ces bœufs venant du Mali et qui ont une bosse sur le dos. Pour ceux qui ne connaissent pas, la présence des zébus sur le territoire guinéen, particulièrement dans la contrée de Beyla, pose de sérieux problèmes et fait  de gros dégâts à la nature. Ils dévastent  tout le paysage  sur  leur passage : les cultures des hommes et les arbres qui poussent naturellement. Ils laissent les terrains lisses comme les terrains de football.

Guinéenews : Quelles sont les solutions envisagées  pour empêcher leur entrée dorénavant sur le territoire guinéen, puisque nous savons que leur présence crée des conflits entre éleveurs et agriculteurs ?

Ansoumane Condé : Il n’y a pas mille solutions. Des instructions fermes ont été données par la première autorité guinéenne, le président de la République, pour faire sortir tous les zébus du territoire national. Ils ne rentrent pas de façon régulière, donc ils sont illégaux. Il est question de les sortir. Toute discussion, tout échange ne se fera qu’après leur sortie du territoire guinéen d’abord. Des rencontres ont eu lieu entre les autorités guinéennes et maliennes à ce sujet. Il est établi aujourd’hui que ces animaux viennent du Nord-Mali et chacun de nous sait la situation qui y prévaut. C’est une zone qui n’est pas sous le contrôle du gouvernement malien et où toutes sortes d’opérations se passent. Nous ne pouvons donc pas situer réellement l’origine des propriétaires de ces animaux.

Guinéenews : Mais Monsieur le ministre, nous avons appris des sources concordantes que ce sont les élus locaux qui, des fois, prennent de l’argent avec ces éleveurs et les laissent entrer  sur le territoire guinéen…

Ansoumane Condé : D’accord, certains. Je corrigerai en disant certains élus locaux et certains chefs coutumiers. Imaginez quelqu’un qui a 500 ; 1000 ; 2000 têtes. Et un bœuf en forme peut coûter entre 3 millions et 7millions de francs guinéens dans la zone. Avec les bouchers, il suffit juste de revendre une dizaine, une vingtaine de têtes, pour trouver de quoi créer de l’appétit chez certaines personnes, qu’elles soient de simples citoyens ou des gens influents. Il suffit de donner quelque chose. Le monsieur est là, il veut peut-être construire une maisonnette ou avoir une moto. Il suffit de lui acheter une moto, même s’il ne te loge pas, il  restera indifférent par rapport à ce qui tu poses comme acte. L’autorité nous a demandé que les zébus sortent. On n’a pas cherché à savoir qui fait quoi. On a dit simplement qu’on ne veut pas voir ces animaux sur notre  territoire. Il y a avait des conflits sur le terrain parce que les paysans en avaient marre de la présence de ces zébus. Une fois qu’ils abattaient un zébu, ils étaient transférés automatiquement en prison. Il y a eu une grande réunion avec les autorités judiciaires, les autorités sécuritaires, les autorités de la défense, les autorités administratives, politiques et  les chefs coutumiers pour expliquer le rôle des uns et des autres, la responsabilité qui nous incombe tous et les dispositions prises pour que ces zébus sortent du territoire. C’est de ça qu’il s’agit. Maintenant, lorsqu’un animal ou des animaux doivent sortir du territoire, ceux qui manifesteront vont nous dire pourquoi ils manifestent contre, quel est leur intérêt dedans, car il s’agit de l’intérêt de la communauté, de l’intérêt national et de l’intérêt de la majorité des résidents.  Ne cherchons pas à entrer dans les détails. Ce que nous sommes en train de faire actuellement, c’est d’évacuer tous ces animaux en dehors de la Guinée. Le reste fera l’objet d’un communiqué.

Guinéenews : Quel appel avez-vous à lancer aux Beylakas en particulier  et aux Guinéens en général pour ce qui est de la résolution de la crise sociale à  Beyla et du cas des zébus ?

Ansoumane Condé : C’est de dire à tous les Guinéens, particulièrement aux frères de la communauté  Konia et aux fils résidents et ressortissants de Beyla que nous devons tous conjuguer des efforts pour l’unité, la paix et la quiétude au niveau national mais particulièrement dans notre localité. Aucun de nous n’a intérêt à ce qu’il y ait feu à la maison, qu’on crée des conditions favorables à la souffrance de nos parents.  A Beyla, les victimes n’étaient pas ceux qui étaient dans le feu de l’action mais plutôt ceux qui étaient tranquillement assis chez eux. Certains ont eu leurs cases brûlées, d’autres  les bras cassés suite au mouvement de foule, au mouvement de panique. C’est ça  l’inconvénient de ce genre d’action.  Ce qu’on doit donner aux parents doit s’ajouter à ce qu’ils ont. Ne les encourageons pas à détruire ce qu’ils ont. Le nouveau doit venir trouver l’ancien. Mais si nous descendons dans  la rue pour détruire l’existant, ce qui va être nouvellement créé ne fera que remplacer ce qui a disparu.

  Entretien réalisé par Patrice Kékoura Kourouma