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Le danger pour la nation guinéenne d’un Etat en déliquescence avancée

sam, 27 Juil 2013, 20:10

Un Etat qui n’arrive pas à assurer le respect de l’État de droit dans son territoire est communément appelé « Etat déliquescent » ou « Etat failli (« failed state » en Anglais) ». L’Etat déliquescent se reconnait par plusieurs indices, notamment l’incapacité du gouvernement d’exercer un contrôle effectif sur l’étendue de son territoire ; la de-légitimisation du pouvoir en place ; la corruption généralisée maintenue par le clientélisme ou le népotisme au sein de l’administration ; une crise économique aigue ; et des conflits interminables internes ou externes. 

[cleeng_content id= »108110925″ description= »Cet article n\’est accessible qu\’aux membres ayant un compte premium Guineenews. Merci de votre comprehension. » price= »0.54″ t= »article »]Normalement, ce sont des pays qui ont connu le malheur d’une guerre civile qui se retrouvent dans cette catégorie tristement célèbre. Mais depuis la fin de règne du régime Conté, la Guinée a bousculé cette théorie en étant le seul pays n’ayant jamais connu de guerre ou de crise majeure qui figure en permanence dans la catégorie des Etats les plus déliquescents de l’Afrique et du monde. La déliquescence avancée de l’Etat guinéen est un phénomène malheureux qui tire son origine de l’incurie de l’élite politique du pays et la perversion des valeurs traditionnelles et religieuses du pays. Depuis près de 5 cinq ans, le pays a sombré dans la classe de pays « voyou » où la violence gratuite est le mode d’expression préféré.

Chaque année, le “US Fund for Peace” et le “Foreign Policy Magazine” dressent un classement des pays du monde entier en fonction du degré de déliquescence de l’Etat de droit (pour plus d’informations, consulter le site http://library.fundforpeace.org/fsi13). Les pays nordiques ont souvent les Etats les plus performants. La Somalie est l’archétype de l’Etat déliquescent et occupe la première place dans cette catégorie. En 2005, lorsque le classement fut réalisé pour la première fois, le régime de Lansana Conté amorçait sa fin de règne, mais l’Etat guinéen occupait la 16ème place et était moins déliquescent que ses voisins de Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Liberia. En 2009, sous le règne de Dadis, la déliquescence a progressé, propulsant la Guinée à la 9ème place du peloton de la lanterne rouge du monde, et la toute première place dans la région ouest-africaine. L’avènement du « premier président démocratiquement élu » aurait dû apporter le changement et sortir la Guinée de ce peloton honteux. Mais en 2013, au moment de la période de mi-mandat, la Guinée arrive à peine à se maintenir au niveau de son voisin, la Côte d’Ivoire dont l’Etat fut miné par plus d’une décennie de guerre civile. Les Etats de Guinée Bissau, de Sierra Leone, du Liberia, du Mali, du Sénégal sont de loin mieux nantis que l’Etat guinéen.

Les raisons de la déliquescence avancée de l’Etat guinéen

Pourquoi la Guinée n’arrive-t-elle pas à sortir de la clique honteuse de pays qui n’arrivent pas à asseoir un Etat moderne ? La plupart des membres de cette clique doivent leur sort aux séquelles de la guerre civile (Somalie, RDC, Soudan, Sud Soudan, République Centrafricaine, Côte d’Ivoire) ou d’une crise aigue (Zimbabwe). La Guinée n’a connu aucun de ces maux et doit son classement à des facteurs endogènes, notamment (i) le déclin économique ; (ii) l’implantation de la culture d’impunité dans les cas de violations sérieuses des droits de l’homme ; (iv) le manque de dialogue politique et la de-légitimisation de l’Etat ; (v) l’incurie et le manque de sentiment national de l’élite ; et (vi) l'indiscipline des forces de défense et de sécurité. Ces facteurs ont été toujours très élevés dans la notation pour la Guinée, avec un degré de déliquescence oscillant entre 8,5 sur 10 et 9,8 sur 10. 

La maladie de Conté et la longue période de fin de règne ont fait le lit de la déliquescence de l’Etat guinéen. L’apathie légendaire des Guinéens a été l’élément catalytique. C’est ce qui a permis à un régime militaire anachronique de se propulser au devant de la scène politique et de prendre les rennes du pouvoir à la mort de Conté, contribuant ainsi à accélérer la déliquescence de l’Etat. L’avènement au pouvoir d’un professeur de droit ayant vécu plus d’un demi-siècle dans un Etat démocratique avancé avait créé une lueur d’espoir. Mais au lieu d’apporter avec lui l’expérience française dans l’établissement d’un Etat moderne fort, le professeur a puisé dans le passé peu reluisant du pays, se basant sur des systèmes traditionnel caducs. Les questions d’Etats sont gérées sur la base d’affinité politique et ethnolinguistique. Dès qu’il y a problème quelque part dans le pays, l’Etat envoie non pas le responsable officiel attitré du gouvernement, mais un « fils du pays » avec des sacs d’argent cash comme « prix de cola » pour acheter la paix et le calme. Le consensus avec les coordinations ethno-régionales (vestiges de la période coloniale) a remplacé le dialogue nécessaire avec l’opposition politique. Le professeur contrôle tout (l’Etat c’est moi), mais à part les propagandes chèrement payées et les annonces facétieuses sur l’unicité des caisses, la reforme de la fonction publique, de la justice, des forces de sécurité à l’intention des ambassadeurs d’Amérique et d’Europe, la dégradation de l’Etat s’est poursuivi sous le régime d’Alpha Condé.

Au lendemain de la transition démocratique, l’appétit du professeur Alpha Condé pour les jeux de la politique politicienne a été le plus grand facteur de déliquescence de l’Etat guinéen. L’obsession de garder tous les pouvoirs, d’être partout et nulle part, et d’instrumentaliser l’Etat pour des gains politiques a fini par miner l’Etat de droit que le professeur peinait à reconstituer. La faible priorité accordée à la réconciliation, la pacification et l’unification de la Nation et l’immense énergie fournie pour contrôler tous les leviers du pouvoir ont eu un effet boomerang. En fin de compte, le professeur n’a eu ni réconciliation, ni contrôle. Malgré les grands efforts de lobbying pour masquer les choses, il ne se passe pas deux mois sans que Banki Moon de l’ONU ne tire la sonnette d’alarme sur une tragédie humaine qui ne grandit pas la Guinée. La mainmise sur le secteur minier a été un désastre. L’eau et l’électricité restent des rêves lointains. 

Le rôle de l’instrumentalisation de la justice dans la déliquescence de l’Etat 

L’Etat de droit est fondé sur la justice. La justice a besoin d’un législateur (une assemblée nationale souveraine) qui vote les lois et d’un appareil judiciaire indépendant chargé de contrôler l’application et l’interprétation de la loi et de servir d’arbitre. La déliquescence de l’Etat guinéen vient du fait que ces deux institutions, qui sont le fondement de toute démocratie, ne fonctionnent pas selon les normes. Le pouvoir exécutif a tout ramené au niveau de la personne du président de République. En plus de s’accommoder d’un CNT (conseil national de transition) béni oui-oui et de chercher à avoir une Assemblée nationale aux ordres, les efforts du professeur de caporaliser la justice ont contribué à délégitimer les pouvoirs publics, poussant les populations incultes à se rendre justice comme si on était dans le Far West. 

Alpha Condé s’est peut être inspiré d’expériences peu recomendables vécues en France où des leaders ont habilement manipulé la justice pour accabler leurs opposants ou atteindre des objectifs politiques inavoués. On peut citer le procès de Jacques Chirac sur le financement illicite du RPR, l’affaire Clearstream avec Dominique de Villepin, l’Angola-gate, le dossier Karachi, la perquisition chez Christine Lagarde et la récente mise en examen de Sarkozy dans l’affaire Bettencourt. C’est aussi le cas de Berlusconi en Italie jusqu'à ce qu’il fut rattrapé par ses turpitudes. Même aux Etats-Unis, la justice est parfois instrumentalisée. On reproche à Obama de bourrer le Département de justice de cadres proches de son parti. La procédure de destitution de Clinton était une affaire politico-judiciaire montée par ses opposants républicains; Bush fut élu pour la première fois par une Cour suprême dominée par des conservateurs. En Ukraine, Victor Yanokovych avait instrumentalisé la justice pour neutraliser l’encombrante Yuliva Tymoshencho qui s’opposait à sa dictature. Putin avait décimé par voie judiciaire tous les oligarques russes qui n’étaient pas à sa dévotion. Plus près de nous, au Sénégal, la traque des biens mal acquis prend une allure de chasse aux pontifes du régime précédent. Dans les pays qui aspirent à la démocratie, ces pratiques relèvent d’intrigues politiques « court-termistes » qui s’arrêtent dès que l’opinion publique commence à s’insurger. 

Pour le professeur de Droit, la mainmise sur la justice va au delà des intrigues politiques. C’est devenu un instrument de normalisation d’un Etat d’exception qui renforce le pouvoir personnel du président. En ce sens, Monsieur Condé ne fait pas mieux que Conté lorsque celui-ci se rendait en personne à la prison de Coronthie pour libérer son ami Mamadou Sylla et dire « la loi c’est moi ». Sous le régime d’Alpha Condé, les rares cas de justice qui sont traités de façon expéditive sont les cas qui accablent ses opposants. Pour les autres cas, l’approche du chef de l’État est que « tout le monde est victime et bourreau à la fois ».

L’affaire du 28 Septembre peut attendre et les principaux inculpés continuent à être des figures incontournables dans le gouvernement. L’affaire Madame Boiro est renvoyée aux calendes grecques. L’affaire Zogota, personne n’en parle. Les tueries lors des manifestations sont à oublier. Les exactions des forces de l’ordre sont pardonnables, mais les manifestants non-armés sont vite arrêtés et condamnés à de lourdes peines.

Dans la plupart des pays qui font face à une politisation de la justice, la conscience publique et l’action des élites servent de rempart contre les abus du gouvernement. L’illustration parfaite est le scandale politique de « l’affaire Dreyfus » en 1894, quand Emile Zola, révolté, publia la lettre « j’accuse » pour dénoncer la manipulation de la justice. Par la suite, il y a eu une prise de responsabilité de la Cour suprême qui annule le jugement controversé, sans renvoi. Tout récemment, aux Etats-Unis, l’opinion publique est en train de forcer le gouvernement à revoir les lois de la Floride qui ont mené à l’acquittement de Zimmerman sur le meurtre du jeune Travon. Ce sont les bonnes consciences qui imposent la justice et favorisent l’avènement d’un Etat de droit.

La réconciliation nationale est plus que jamais d’actualité 

Alors que le tissu social guinéen était en lambeau après l’éviction de Dadis et les deux tours de l’élection présidentielle de 2010, le nouveau régime guinéen déniait la nécessité d’une réconciliation nationale. La réponse quasi machinale était : « on réconcilie qui et qui ? ». Avec les événements de Nzérékoré, l’Etat guinéen a au moins une partie de la réponse à sa question.

Pour n’avoir pas compris que Nzérékoré n’a jamais exorcisé ces vieux démons de 1991 en continuant à vivre en communauté de « développement séparé »,et pour n’avoir pas compris qu’une communauté (Koniankés) regorgeait encore les anciens combattants de la rébellion sierra léonaise Ulimo et que l’autre communauté(Guerzés) avait en son sein les anciens militaires formés et démobilisés de Kalia, Alpha Condé s’est contenté de mettre en place, depuis deux ans, un simple comité de réflexion sur la réconciliation nationale composé d’un imam et d’un archevêque.

La difficulté pour le Professeur de jouer le rôle rassembleur de père de la nation guinéenne

Il y a rien comme une tragédie pour réveiller le sentiment national, unifier les populations dans un élan de solidarité, et avancer la cause commune. Bill Clinton séduisait les électeurs par sa capacité de compassion. Bush doit sa seconde présidence à la tragédie du 11 Septembre et au rôle unificateur qu’il avait joué au lendemain des attentats. Avec les désastres naturels et humains qui se multiplient aux Etats-Unis, Obama est devenu le « consolateur-en-chef » du pays. Il n’y a pas une tragédie si petite où le président n’accoure pas pour jouer au père de famille et consoler la Nation. Durant l’année écoulée, Obama était à Aurora (Etat du Colorado) après le massacre de spectateurs dans une salle de cinéma, a Newton (Etat du Kansas) après le massacre de 20 élèves, à Boston (Etat du Massachusetts) suite à l’attentat à la bombe au marathon de Boston.

Suite au massacre de 34 mineurs en grève en Afrique du Sud l’année dernière, le président Zuma de l’Afrique du Sud avait failli être viré de l’ANC et de son fauteuil présidentiel. On lui reprochait de s’être contenté d’un discours laconique à partir du Mozambique où il participait à un sommet régional de la SADC, plutôt que de rentrer immédiatement et consoler la Nation. La côte de popularité stratosphérique d’Abdoulaye Wade en 2002 avait pris un grand coup suite au désaveu par les sénégalais de sa manière dont il avait géré la tragédie du le naufrage du Joola. 

Le professeur Alpha Condé a de la peine à communier et à communiquer avec ses compatriotes. Il ne se sent à l’aise que dans les réunions avec ses partisans ou dans le confort de l’étranger, loin des casse-têtes de Conakry. En manquant les occasions de se rendre dans le pays profond, de communier avec les populations, se mettre au dessus de la politique partisane, le professeur peine à rentrer dans le boubou ou costume de chef d’Etat. Lui qui dit n’avoir pas trouvé d’Etat, risque non seulement de faire disparaitre les lambeaux d’Etat qu’il a hérité, mais surtout de faire disparaitre la Guinée en tant que Nation. Ce qui serait plus grave pour sa place dans l’histoire.

Celui qui avait promis de devenir le “président de tous les Guineens” se trompe d’ennemis. Ses ennemis ce ne sont pas ces politiciens qui s’opposent démocratiquement a son pouvoir comme c’est le cas dans tous les pays democratiques – l’Opposition à pour rôle de critiquer et de s’opposer au pouvoir. L’ennemi du president de la Guinée, c’est la mauvaise gouvernance, la morosite economique, l’incapacité à créer chez les Guinéens un espoir que demain sera meilleur. Le Guinéen rêve de trouver un emploi décent pour soi même et ses enfants, d’avoir accès à l’eau potable, de se trouver un logis, une éducation pour que ses enfants aient une vie meilleure, d’aller à un hôpital où il peut se soigner, d’avoir une sécurité de ses biens et de sa pensée, de porter ses différents avec l’état ou ses concitoyens devant un systeme de justice impartial etc… Le professeur n’a jamais compris que la majeure partie des Guinéens n’a jamais été contre lui, mais contre ses methodes de gouvernance… 

Il n’est pas trop tard de changer de course, mais la question qui se pose est : Peut-on changer après avoir passé toute sa vie à s’opposer – sans rien proposer aux Guinéens ?
 

L’équipe de rédaction de Guinéenews© [/cleeng_content]

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